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Les Tons |
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Janvier1959 São Paulo - Brésil
I
Nous jouions dans ce terrain vague au Capitão Sete, les enfants de la rue, le fils de l'épicier japonais, mes sœurs et moi, ou nous enfoncions des pétards dans les fourmilières qui formaient de petits monticules parmi les hautes herbes. Ce matin-là, lorsque j'arrivai sur le terrain, les autres enfants étaient déjà réunis et formaient un cercle autour de quelque chose que je ne pouvais pas voir. Tous parlaient à voix basse et gardaient un visage sévère qui me fit tout de suite comprendre l'inattendu et la solennité de l'instant. Je m'approchai ; au milieu du groupe gisait le cadavre d'un chien. Aucune blessure, mais il était bien mort. Ce n'était pas un chien du quartier, nous les connaissions tous, peut-être un vagabond de la Vila Mariana ou de l'Avenida Domingo de Moraes que nous supposâmes avoir été renversé par une voiture et qui était venu mourir dans notre Mato ; d'autres affirmèrent qu'il avait été empoisonné par un voisin malveillant. N'était-ce pas évident, si près de la maison des libanais que nous détestions depuis que la mère de Paulo avait giflé la mère d'Omar, puis que toutes deux s'étaient battues au milieu de la chaussée, excitées par les cris des autres voisines et le père d'Omar avait alors compissé l'arrogante calandre de la Studebaker du père de Mario dont le seul tort était d'être voisin des parents de Paulo ? |
João d'un ton péremptoire déclara que le chien avait été piqué par un serpent sucurí ou par une caranguejeira comme celle qu'il avait vue la veille, sans doute la même, grande comme une assiette ; il avait bien tenté de la tuer, nous dit-il, mais elle avait fui dans le mato en crachant du venin. Du pied, chacun tâtait le cadavre et faisait sa première rencontre avec la mort. La gravité du moment n'échappait à personne et nous sentions que nous avions ce matin-là franchi un nouveau petit pas nous éloignant un peu plus de l'enfance. Je revins le lendemain voir le chien, puis le surlendemain, et déjà la charogne disparaissait sous une cape frémissante de mouches irisées. Le troisième jour, le ventre éclaté laissait s'écouler une vie intense de vers blancs et luisants. L'odeur devint épouvantable. Toute la rue sentit ce parfum douçâtre, écœurant qui m'attirait comme il attirait les autres enfants. Dès la fin des cours, dès que nous avions un moment de libre, nous allions voir l'inquiétante pourriture en nous approchant lentement, retenant notre souffle le plus longtemps possible, enfin respirant à petites saccades mais bientôt nous étions obligés de fuir à toutes jambes tant la puanteur était insupportable. Puis les os apparurent un à un, les gencives dénudées formaient un sourire malveillant et la peau racornie, retournée perdait par grandes touffes ses poils mais en même temps je voyais se transformer les couleurs de cette nature justement morte, du rouge frais, brunissant et s'assombrissant, naissait une complémentaire verte, mordorée, brillante, des rigueurs anatomiques surgissait une imprécision rêveuse de tendons mis à nu, d'aponévroses laiteuses, de vaisseaux poudreux et ces premières taches jaunâtres, beige, blanches du squelette comme le fond d'une toile qui eût été peinte à rebours en commençant par les ultimes touches pour arriver aux premières transparences respectant le lin. j' avais huit ans et j'apprenais les tons. |
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II
1954 Le IVème centenaire de la fondation de São Paulo
Regarde, maman, les petits miroirs qui tombent du ciel. Je veux me pencher, saisir par delà le vide ces petits papillons de papier argenté qui tombent dans la nuit ; et plus haut passent des avions, hauts, vrombissant, qu'on devine plus qu'on ne voit dans le scalpel blanc des immenses projecteurs obliques. Maman me tire à elle mais je m'agrippe à la balustrade du balcon. Je voudrais me dégager, monter sur le rebord, tendre les mains, |
- Maman, regarde les avions, c'est eux qui lancent les miroirs. Une seconde vague de bimoteurs nous survole et de petits parachutes se mettent à danser dans le ciel. Très loin, en bas, dans l'avenue, le défilé continue ; le tuba et la grosse caisse d'un orchestre de pompiers dominent les apitos et tambourins d'un groupe de danse. Les notes d'un samba se mêlent aux lourds martèlements de la musique militaire. Nous sommes si haut de ce balcon, qu'il me semble que les dakotas sont plus proches que la foule dans les rues, dix étages plus bas. De là, je peux voir à hauteur des yeux des grandes personnes. Je ne suis plus dans le puits de jambes d'adultes, isolé, prisonnier de ces jambes hostiles, de ces margelles de ventres et là, très loin de ces têtes indifférentes. |
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III
A casa das bonecas
Maman m'a envoyé faire les commissions chez le Japonais. A onze heures du matin, les rues de la Vila Clementina sont désertes. Je sautille le long du caniveau, retournant chaque capsule de Coca Cola pour vérifier si l'une d'elles porte, en son creux rouillé, la petite marque rouge gagnante qui me permettra de choisir parmi les figurines de plastique bleu, de Donald, Cendrillon, Mickey ou Jérémy le Criquet, celle qui manque à ma collection. Si j'ai de la chance, j'aurai un Pinocchio que j'échangerai à João contre la revue de Mandrake qu'il ne veut pas me prêter. Je lui ai pourtant proposé de la lui troquer contre Tarzan e os elefantes, avec une double page sur deux en couleurs, avec la princesse Nakonia, fille du roi Dalkin, dont l'ombre des seins, figurée par un double rang de petites hachures irrégulières sur la longue tunique blanche, nous rend tous silencieux à chaque fois que nous tournons cette page, avec l'horrible Flint et son acolyte Gorrel, avec l'attitude hautaine de Nakonia envers Tarzan, puis son revirement, et enfin son amour, mais rien de cela ne peut résoudre João à se séparer de son illustré si ce n'est l'espoir de compléter sa collection de personnages Coca-Disney. Hélas Pinocchio reste introuvable. Aucun des enfants de la rue Botucatu ne le possède. Nous supposons de noirs complots. Le fils de l'épicier les garde-t-il pour lui, pour nous les échanger à haut prix dans quelque temps ? Il paraît que plus haut, à la Vila Mariana, ce sont les Dumbo qui ont disparu. A chaque capsule ramassée, je fais sauter la corolle de liège, qui découvre une surface vierge, jaune et brillante. Plus loin, je trouve une pièce de milreís qui n'a plus cours. Et je m'approche de la casa das bonecas, la maison des poupées ; c'est moi qui l'ai nommée ainsi. Je n'en ai jamais dit mot à quiconque, et si des copains de la rue la connaissent également, eux non plus n'en ont parlé à personne. Je verrai plus tard d'autres maisons abandonnées, je dormirai dans certaines, d'autres comme celle de Manchester me fascineront sans que j'y pénètre, mais aucune n'avait cette gravité, cette étrange vie intérieure, tournée sur elle-même, à part, affairée dans une existence propre, préoccupée par ses problèmes de maison déclarée vide, inhabitée (comme les adultes se trompent), que la casa das bonecas. J'arrive à la hauteur de mon entrée secrète. Il faut d'abord franchir le fossé, rempli de hautes herbes, bruissantes d'insectes, et déplacer quelques planches de la palissade qui clôt ce qui était le jardin de la maison. Il faut ensuite se frayer un chemin parmi les monticules d'immondices, restes incertains de tout ce que le voisinage a jeté par dessus le masque de bois, séparant la belle et blanche rue de cet enfer de mouches et de scarabés. On voit déjà la maison derrière les herbes et les arbustes qui se sont mis à pousser entre les sommiers métalliques et les vieux bidons.
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C'est une maison immense (perspective de l'enfant ?). Il n'y a plus ni portes ni fenêtres, seulement des plaies noires sur la façade crème, froides et attirantes sous le soleil droit, dur et haut. Bien que je sache tout du plan de la maison, de chaque recoin, de chaque pièce, c'est encore la même hésitation. Ne pas oublier le rituel d'approche, en s'appuyant sur le pied gauche ; éviter les abysses et les murailles à couteaux ; sauter sur la bonne dalle sans se soucier des flèches ; aujourd'hui la montée est impaire : Gravir les marches de la terrasse, En évitant la première, la troisième, la dernière, Compter ses pas, dits à voix basse, Sur la deuxième, la quatrième, Ne pas toucher à la cinquième, Les yeux fermés, faire la grimace Un autre bond, Long, Un autre saut, Haut, Et on arrive sur la terrasse. Je rentre apeuré, ravi. La première pièce est un salon rempli de gravats. Il y fait aussi chaud qu'à l'extérieur, chaleur lourde, visqueuse, annonciatrice déjà de l'orage libérateur qui inondera les rues, tout à l'heure, vers quatre heures et on perçoit, bien qu'assourdie par la palissade, la monotone rumeur d'une radio venant d'un jardin voisin : «
Segunda feira, un baixinho... C'est la chanson à la mode, celle qu'on entend tous les quarts d'heure, à laquelle on ne peut échapper ; celle qui narre les tribulations d'un teinturier japonais (Le petit commerce de São Paulo semble leur appartenir), entrecoupée des publicités à l'américaine, « Quatro, sete, sete..., o pneu Dunnnnlop... Eta cafezinho bom !..., rrrradio Tupí !... ». L'huis de la porte du fond a été arraché, découvrant l'à-peu-près de plâtre blanc, brique rouge et ciment gris. Plus loin le sombre des autres pièces, prometteur de fraîcheur, inquiétant. Il faut d'abord traverser ce qui dut être la cuisine, puis une autre pièce, enfin la chambre aux poupées. Aussi haut que mes bras allongés tendus au-dessus de ma tête, s'entassent par centaines des têtes, des membres, des troncs nus de poupées, figurant un immense charnier de celluloïd ; et là, dans un coin, un amoncellement d'yeux, attachés en paire par un petit mécanisme à contre-poids qui fait baisser les paupières de bébé quand on le couche. Deux par deux, des yeux marrons, noirs, bleus, parfois verts, qui me regardent, fixement, brillants dans la demi-obscurité. Et plus loin, près des restes d'un store sale, emmêlé dans ses ficelles, des petites boîtes de carton, percées de trous qui prennent vie lorsqu'on les saisit, "mamã", d'une petite voix, chaque fois différente. J'ai bientôt compris comment ces petites boîtes, une fois introduites dans le ventre creux des poupées, leur prêtent une vie furtive, le temps d'un "ma-mã", en deux tons, l'un vif et montant, l'autre grinçant et rauque. Je reste longtemps dans cette pièce, silencieuse dans la pénombre, à regarder les poupées roses et chocolat, visages aux orbites vides, luisants, membres courts et potelés aux ongles vernis, rouges, corps ronds, imprécis ; je plonge les mains au hasard, retirant là une tête sans cheveux, ici une tignasse en rilsan drue et noire. Je poursuis ma ronde dans les autres salles, mais ce sont celles d'une maison abandonnée, sans mystère, sans secret, qui semblent là comme pour décourager les intrus de poursuivre vers ma pièce, vers mes poupées. Et je reviens sur mes pas et sors dans l'éblouissante clarté de midi au bourdonnement convenu de mouches capitales. Je ramasse une capsule de Coca-Cola. Pas de chance. |