|
Les Proportions |
|
|
|
|
| Novembre 1960 Marseille
I
Les grilles de laiton qui achevaient les couloirs silencieux de première classe et séparaient en d'insondables mystères notre espace feutré des profondeurs inconnues des autres classes, étaient pour moi comme la prémonition des dimensions à venir. Je ne vis jamais personne de l'autre côté des grilles, là où le couloir se poursuivait tout droit ayant cependant perdu ses cloisons d'acajou et sa moquette écarlate. Et par un effet peut-être voulu, on croyait percevoir plus clairement le martèlement lancinant des machines lorsqu'on s'approchait de ces grilles de laitons. Marseille arriva après Gibraltar et Barcelone et ma mère anxieuse ouvrait et refermait pour la vingtième fois le sac dans lequel elle avait caché la garucha et les munitions de calibre 320 soigneusement enroulées dans des sous-vêtements sales afin que la douane ne les trouvât point. Elle nous avait tant répété à mes sœurs et à moi de nous taire et de ne pas faire de remarque devant les douaniers que nous étions paralysés par la peur et je n'ai d'autre souvenir de notre arrivée à
|
Marseille que le regard inquisiteur d'un gabelou puant l'ail. Je pense maintenant que ma mère tenait à tout prix à passer ce pistolet à deux coups, cadeau de João do Sertão, en fraude pour le simple frisson de plaisir procuré par le fait de ramener au moins une chose illégalement après douze années passées à l'étranger. Les rues étaient froides, la chambre d'hôtel était froide, le ciel était bas et gris, les visages étaient renfrognés et tout nous apparaissait si petit. Comment était-il possible que l'on pût vivre dans des pièces si exiguës, que l'on appelât avenues de minuscules ruelles, que l'on acceptât un temps si triste. Nos parents nous avaient tant vanté la France que mes sœurs et moi ne pouvions comprendre ce qui nous était présenté : la Canebière était sale et la lumière terne. Nous regrettions tout, du soleil et de la chaleur grave, des cris des vendeuses de tabac au grand marché sonore et des négresses vantant le piment brillant, des brusques et lourdes pluies d'été qui transformaient en quelques instants la rue en un torrent infranchissable, des mangues jaunes et des pastèques rouges, des rires frais clairs comme le son d'un tambourin ou le mi d'une guitare. Nos parents nous avaient bien promis la neige que nous attendîmes chaque jour et qui nous faisait nous lever la nuit pour regarder à travers les volets de bois si elle n'était pas déjà tombée. Mais tout cela en vain, il ne neigea pas à Marseille cet hiver-là. J'avais dix ans et j'apprenais les proportions. |
|
|
|
II
Mona
Nous allons quitter le Brésil. Margot la chienne semble se douter de quelque chose. Elle passe ses journées à tourner en rond dans la cour, comme poursuivant une pensée dont les conséquences la dépassent. Depuis une semaine déjà, elle refuse de jouer avec mes sœurs ou moi. Nous ne comprenons pas son inquiétude et nous nous moquons d'elle : Margot, un si gros chien, avoir peur d'un voyage ! Nos parents nous ont laissé croire jusqu'au dernier matin, jusqu'au moment où nous montâmes à bord de la traction pour nous rendre au port de Santos, jusqu'à ce que nous eûmes refermé la porte de la maison désormais vide et entendu la longue plainte de Margot, qu'elle viendrait avec nous. Assis sur la banquette de la quinze familiale, donnant des coups de pied rageurs au strapontin en face de moi, les yeux brouillés de larmes, je mets au point de sinistres projets, d'horribles vengeances pour punir ces adultes qui nous trompent sans cesse et nous emmènent loin de la maison, loin de Margot, loin des copains de l'école, loin de Mona...
|
Mona, assise en face moi dans la salle de classe, qui se retourne et me sourit. Je rougis violemment et laisse tomber le compas avec lequel je gravais sur le pupitre : M o n a S... Je n'ose pas achever son nom, de peur qu'elle me surprenne encore et me demande cette fois ce que j'écris sur ma table. Alors je déchire une bande de papier du cahier de brouillon et je dessine un bateau qui s'éloigne du quai avec un personnage filiforme qui dit : «Je t'aime Mona», trois fois, entouré d'un cœur ; je plie le phylactère et le glisse dans une fente du bois, entre le pupitre et le montant vertical qui le rattache au banc. Moi non plus, jusqu'à maintenant, je n'ai pas osé parler du départ à Mona. C'est aujourd'hui la dernière fois que je vais au liceu Pasteur de la Rua Meirinque ; j'attends la récréation et je m'approche de Mona, gauchement. Elle est avec ses copines Marianne la Hollandaise et Jacqueline. Elle me voit arriver, se tourne vers moi : « On m'a dit que tu vas partir... Ne nous oublie pas... ». Elle a pris un ton sérieux et ses yeux brillent. Je m'enfuis en bafouillant. Au bout du quai, le paquebot vers l'Afrique. Nous allons quitter le Brésil. Pour toujours. |