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Les Contrastes |
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Mai 1963 Sucy-en-Brie
C'était un jour de congé, il pleuvait et les rives du Morbras n'étaient que boue visqueuse. Dans les champs qui s'étendaient jusqu'à Ormesson, quelques vaches impassibles paissaient l'herbe trempée. Je sonnai à la porte d'Erwin en espérant comme à chaque fois que l'immense chien danois me laisserait rentrer. Je partageais avec Erwin un point que nous voulions commun : il avait habité la Martinique et moi le Brésil et nous aimions à comparer nos aventures comme nous eussions fait d'événements vécus ensemble. Nous parlions des rues bruyantes et du ciel, des oiseaux et insectes, de la nourriture épicée et des légendes courant sur ces serpents au venin infaillible, sur ces scorpions s'inoculant la mort lorsqu'un cercle d'alcool de canne en flamme les entourait sous les sifflets et les rires des enfants métisses ; mais nous savions que le scorpion ne feint la mort que par un immobilisme attentif et qu'il s'enfuyait dès que l'alcool s'éteignait et que les spectateurs s'étaient lassés. Cela nous distinguait un peu des autres élèves (Bien que Frédéric, lui, eût passé des années à St-Domingue... mais nous étions à l'époque fâchés.) et nous éloignait aussi un peu d'eux. Mais n'était-ce pas ce que nous recherchions ? Lui et moi étions de petite taille et il fallait bien trouver un moyen de nous distinguer dans ce monde enfant assez impitoyable. |
La porte s'ouvrait et l'odeur de la pipe du père d'Erwin s'imposait immédiatement, souveraine, et le père, qui dans mes souvenirs ressemblait un peu à Sartre, me souhaitait le bonjour d'un air absent et repartait s'asseoir à son bureau. Je me rappelle aussi sa mère comme d'une personne petite, un peu garçonne, nerveuse, aux gestes aigus. Erwin et moi prenions alors des étagères de grands volumes reliés qui contenaient des journaux de la Martinique du début du siècle, de l'époque de l'éruption de la Montagne Pelée et nous lisions chaque article autour de la date fatidique du 8 mai 1902 (mais la date elle-même ne posait-elle pas aussi problème ?) et nous cherchions dans les jours précédant la catastrophe un texte, une ligne, une phrase qui eût pu sembler prémonitoire... et quelques jours après, lorsqu'on retrouvait ce prisonnier, seul rescapé, qui avait, je crois, perdu la raison. Et nous nous imaginions la scène, les scènes, les hurlements de quarante mille personnes qui vont mourir alors que la nuée ardente s'abat sur St-Pierre, les cendres et les flammes, les draps blancs recouverts de cendres, prenant subitement feu et se tordant dans les volutes anaérobiques. Je crois me souvenir que nous écrivîmes quelques pages pour mieux nous imprégner de la fantastique vision, pour davantage fixer l'instant de cet après-midi calme et pluvieux. j'avais douze ans et j'apprenais les contrastes. |
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