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Les Lignes & les Diagonales |
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Janvier 1970 Strasbourg Toi au nom polymorphe que ton père compose et décompose au gré de ses ignorances.
T u m' as reconnu devant cette main qui joue au ludion dans son bocal au verre trop mince pour cacher cet abandon de protubérances durcies, puis cassantes, plus fragiles mais stables dans cet amnios sali de filaments libres. L'ongle du pouce n'est plus astreint à ses limites carnées et l'on devine qu'il se meut, indépendamment de son étui flétri, en un glissement malsain et provoquant. Sa surface, courbée à la base, de laitance translucide, s'épanouit en échancrures jaunies ; des ondulations régulières lui ordonnent une structure résistante, longitudinale et sa limite, épaisse, anguleuse est devenue noire du séjour azotique. La tabatière anatomique apparaît par une dernière crispation, l'éminence thénar est efflanquée et c'est sa bordure en ligne livide qui, tu t'en souviens, t'a fait me parler. Tu as sursauté à ma remarque, tu l'attends. Tu sais qu'elle doit être et tu étais déjà crispée, prête à feindre la surprise avant que je n'aie osé me placer à côté de toi... |
Ton amie polonaise, la vieille dame qui est toute tienne parce qu'elle vient, ce matin, de mourir, a accompli son offrande d'images. Tu as sucé la moelle de ses os et mâché fibre par fibre le reste de ses muscles défaits, tu as vidé de leur viscosité tiède ses yeux retournés pour qu'ils ne te fixent pas et tu as aspiré de ta bouche aux lèvres ocres les circonvolutions encéphaliques, une après l'autre ; puis, repue, tu t'es installée à la table noire et tu as écrit dans ton journal : « Mardi 10 Janvier » avec ton estomac triste... et maintenant tu m'attends, mante, et ton front baissé vibre de sa cuirasse verte quand j'approche... Et puis j'ai parlé ; je suis pris ; et tu réponds candide, albe et délicate, née de l'instant, amnésique et belle, belle comme l'hermine qui tue toujours pour la première fois. Je rougis tandis que la main modèle ascend dans son bocal devant nous. Nous sommes dehors ; l'odeur du formol, chaude et pisseuse qui s'accroche aux plis de nos manteaux, résiste à la brusque rigidité de l'air glacé. Et tu disparais, me laissant seul à la sortie de la salle d'anatomie. J'avais dix-neuf ans et j'apprenais les lignes. |
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Février 1970 Strasbourg
La Schriffes Wiewe vint me chercher, comme elle me l'avait promis, pour m'emmener chez des amis à elle, Rue Teutsch, à deux pas de chez moi. Il faisait déjà nuit et le froid métallique avait saisi Contades dans son filin dur et cassant. Nous longeâmes l' école militaire, dont les hauts murs nets rehaussaient les perspectives de la rue déserte. Nous traversâmes l'avenue de la Forêt Noire toute verglacée... Elle sonna et nous montâmes au quatrième étage. C'est ce jour-là que je fis la connaissance de Liliane et Jean-Pierre... Jean-Louis et Elisabeth étaient déjà là ainsi que Kramer et d'autres, et j'écoutai ce monde nouveau, ces phrases entendues, ces intonations inconnues, ces réparties et rires que je ne connaissais pas et je m'imprégnais de chaque syllabe, de chaque mot, débordé, dépassé... je découvrais Cobra, Thelonius Monk, les Situs, La Jeune fille et la mort, Tarkovski et Tàpies, la peinture de Jean-Pierre, les dessins de Jean-Louis. Le tourne-disque, dont les deux moitiés du couvercle servaient de baffles, était posé à même le sol sur le tapis de coco qui recouvrait tout le salon. Et ce fut la soirée de Boris Godounov dans l'ancienne interprétation du Bolchoï, c'étaient ces voix brutales des paysannes du prologue, vulgaires et vraies, si bien jouées que l'on en oubliait le travail classique et les répétitions. |
« Par le diable, je suis enrouée à force de crier. Dis, voisine, donne-moi une gorgée ! » ... la basse de Mitiocha en réponse au chœur qui demande « Mitiocha, écoute, Mitiocha, pourquoi pleurons-nous ? » . Des coussins dispersés simulaient un confort totalement sacrifié à l'équilibre des formes, des teintes, des lignes de la pièce. Je revins les emmerder pratiquement tous les jours, tentant à chaque visite d'apprendre le plus possible, non pas des éléments quantifiables, mais des choses plus subtiles, indéfinissables, une façon de discours, une manière de vivre et d'appréhender la peinture, un mode d'emploi de l'art, aussi de la musique , de la vie. Je découvrais enfin une boîte, un cadre où je pouvais ranger les données encyclopédiques si facilement apprises et jusqu'à là inutiles. Soirées heureuses d'opinions définitives sur la Gîta, Tinguely, Maître Eckhart ou Constant, plaisirs d’un commentaire, parler d’une phrase du Bardo jusqu'à ce que la bouteille de Sidi Brahim fût achevée, ineffable plaisir de s'enflammer pour un passage du Voyage en Orient, un vers de Pernette du Guillet ou une remarque du Docteur Faustroll. Aussi lorsque Liliane et Jean-Pierre nous proposèrent à la Schriffes Wiewe et à moi de nous accueillir dans leur maison de haute Provence pendant les vacances de Pâques, je ne me fis pas prier... J'avais dix-neuf ans et j'apprenais les diagonales. |
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De l'utilité du titre en peinture.
Se mettre parfois dans la peau d'un catholique anglais comme Rolfe et Thompson ou d'un protestant italien.
Je tentais de fixer mes idées quant à la relation que l'on pourrait établir entre les arts plastiques et la littérature. Tchotolobaï-Fichter, que la conversation dépassait un peu, répondait à côté, mais me permettait ainsi de varier l'argumentation, de chercher des éléments plus à même de convaincre, enfin d'ordonner un train d'idées encore bien confuses. Je commandais deux autres rhums. - Je peins une toile et la montre, j'écris un texte et le publie. J'attendais une réaction qui ne vint pas. - Si la toile n'a pas de titre, le spectateur la regardera et (à condition que celle-ci l'intéresse / retienne son attention) en fera une traduction, sa propre interprétation. De même le texte, ou le titre sans l'image, amènera le lecteur à imaginer (dans son sens littéral) celui-ci, à produire sa description. Toujours rien. |
- Si l'on rapproche l'image du texte, on peut à ce moment-là influencer le lecteur / spectateur et diriger sa propre interprétation dans le sens voulu par l'artiste. La Joconde et son "mystérieux sourire" - Si Léonard de Vinci - ou la postérité - avait intitulé sa Joconde Le Jeune travesti Antonello, peut-on affirmer que le spectateur continuerait d'user de l'épithète "mystérieux" ? Ne verrait-il pas plutôt une certaine perversité dans le fameux sourire ? Je finis mon verre de rhum. - Par le texte, je crée un pont entre l'image et le spectateur, entre celui-ci et l'artiste. Autre discussion : - Où est l'œuvre d'art ? Dans l'objet dénommé œuvre d'art ou dans la représentation que s'en fait le spectateur, à chaque fois différente, volatile et insaisissable. On reprend la première proposition après une nouvelle tournée de rhum. - Si l'œuvre d'art est au moins autant sa projection qu'elle même, il est du devoir de l'artiste de contrôler (tenter de) cette projection... Il était minuit et demie et on nous a foutu à la porte du Roi de Pologne lorsque Tchotolobaï-Fichter a commencé à tout casser pour illustrer un point de la conversation que j'ai oublié. |