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Les Nuances |
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Octobre 1973 Manchester
« Vivre dans un
coin des cent mille replis d'une ville comme une pensée
criminelle dans un cerveau.» Dans la nuit du samedi 27 Octobre au dimanche 28, l'Angleterre, dans une bizarrerie que je croyais unique, nous offrait soixante minutes de vie complémentaire et passait à l'heure d'hiver. J'attendais, amusé, et j'avais envie de rester éveillé jusqu'à trois heures pour "gagner" consciemment ce temps administratif. Je pensais à notre arrivée à Manchester, au Brookfield et au Thistlewood Hotel où l'on nous avait donné une chambre à contre-cœur (Nous avions pourtant insisté, comprenant trop tard qu'il s'agissait d'un rendez-vous pour homosexuels), je pensais à la nuit où nous avions dormi à même le sol dans un parking en construction et à celle passée au cinéma de séances en séances puis à marcher entre les deux gares jusqu'à ce que l'une d'entre elles ouvre à cinq heures du matin. Nous vivions depuis plusieurs mois en Angleterre, d'abord à Londres, ensuite à Birmingham et enfin à Manchester. Après bien des recherches, nous avions trouvé un petit appartement dans la Brunswick Road à Didsbury. Notre principal souci était chaque soir de réunir assez de shillings pour mettre dans la minuterie qui commandait le compteur électrique. Combien de fois n'eûmes-nous soudain plus de chauffage ni de lumière vers dix heures du soir parce que nous avions oublié de ramener ces satanés bob à la maison. Et lorsqu'au début du mois, lorsque notre misérable salaire de prof était arrivé, il nous restait quelques livres, nous allions chez le chinois nous régaler de friture douteuse sur du riz gluant. Mais cela nous changeait du fish and chips des autres soirs. La bruine, si fine, d'octobre s'installait dans la Brunswick Road et les réverbères luisaient comme au travers d'un papier calque. Nous descendions du bus, et marchions dans les rues sombres, feutrées... encore quelques mètres et nous passions devant la maison vide à la Wolseley. C'était une maison à vendre comme beaucoup d'autres dans ces rues de la banlieue de Manchester, un grand panneau hâtivement planté "For Sale - Smith" ou "Jones, Estate Agent". Mais cette maison était cependant différente et chaque jour que nous passions devant, j'essayais de comprendre cette différence, d'assimiler des détails qui eussent pu la distinguer des autres For Sale. |
Etaient-ce les grandes fenêtres du salon en rotonde, nues, noires, muettes, délaissées, alors que les autres maisons étaient éclairées ? Etait-ce la porte qu'on devinait n'avoir pas accueilli d'hôte depuis des lustres, dont la poignée de cuivre ne brillait plus dans la lueur des réverbères ? Etait-ce la crasse qui recouvrait le panneau invitant à l'achat ou le contreplaqué de celui-ci, gondolé, gonflé par les pluies, boursouflé autour des clous rouillés qui le retenait encore au poteau, maintenant penché ?
Elle avait été belle pourtant et était une des plus grandes demeures de Brunswick Road. Il semblait qu'il y aurait eu peu à faire pour la remettre en état et y mener une existence paisible réglée par les programmes de Granada et de la BBC. Etait-ce la Wolseley, imposante malgré ses pneus crevés, noire et lourde et grave, sérieuse dans l'allée de pierre, aux cuirs craquelés et au bois mat qu'on apercevait à travers le pare-brise où le macaron M.O.T. avait presque disparu, témoin d'un passé locomoteur révolu ? Pourtant, autant que la maison, la Wolseley semblait seulement se reposer et attendre le retour de ses anciens maîtres ou la venue d'un nouveau propriétaire qui serait surpris de la bonne affaire. Et j'avais l'impression que chaque jour je m'approchais, à force de me pénétrer de l'atmosphère un peu découragée qui émanait de cette maison, de l'explication, de la raison de cette différence... Fin novembre, nous trouvâmes un appartement plus grand et plus clair à Everett Road dans West Didsbury et nous déménageâmes un samedi alors qu'il faisait beau ; nous ne retournâmes plus jamais dans notre ancien quartier. J'avais vingt-trois ans et j'apprenais les nuances. |
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