Les Concordances

 Septembre 1979

Haute Provence


        « Je me réveillai peu après, en proie à une soudaine terreur. Un clair de lune éblouissant s'élevait de l'eau. C'est à cette heure secrète que la maîtresse de la Lune, seule souveraine des hommes, rayonne de sa plus grande majesté.»

        Apulée - L'âne d'or


La Kœhler-Escoffier était toujours là, presqu'invisible sous les branches que j'avais assemblées devant la faille qui ouvrait un petit monde secret de ronces et de boue, odeur humide de feuilles pourries, noircissant, s'enfonçant, d'un mètre ou de dix, entre deux roches : s'offrant puis se refusant, impénétrable, fragile. J'ôtai les deux limaces qui avaient laissé une trace brillante sur le réservoir et la selle et qui maintenant rampaient lentement sur le porte-bagage, en route vers le catadioptre de la plaque minéralogique. A l'aide du bâton que je portais encore à la main, je défis les toiles d'araignée qui, du guidon au rétroviseur, du levier de vitesse au câble de la bougie, avaient pris possession de l'engin.

J'avais les jambes lourdes de la randonnée vers la Tête de l'Estrop et les Trois Evêchés ; parti du Col de Vautreuil vers cinq heures du matin , je m' étais dépêché de descendre vers la bergerie de l'Immérée, près de laquelle j'avais laissé ma moto, dans le ravin du Galèbre.

J'écartai les branches, remontai la béquille et ouvris l'arrivée d'essence. Malgré les deux nuits passées dans l'anfractuosité, la Kœhler démarra au premier coup de kick. Je laissai le moteur tourner, starter ouvert, jusqu'à ce que le martèlement clair évolue en un rythme régulier, dikedik tik dikedik tik. J'enfilai mes gants et ajustai la mentonnière de mon Cromwell puis, pointe du pied sur l'embrayage, je poussai le levier vers la première, de la main ; un claquement sec, brusque tension de la chaîne.

Je descendis vers le sentier, le long de la Colle du Pumian, pris la direction de Prads, passant par les Eaux Chaudes et rejoignant la route à la grange du Moulin. Malgré l'heure matinale, il faisait déjà chaud et lourd. Le ciel uniforme semblait s'abaisser lentement vers le sol, immense presse inexorable ; j'accélérai instinctivement, sentant l'imminence de l'orage, passai la troisième et m'engageai sur le goudron de la départementale. Un long et profond grondement roula, qui semblait venir du Cheval Blanc. Pleuvait-il déjà à Digne ? Je freinai et mis au point mort pour essayer d'entendre de quelle direction venait le mauvais temps.

Je coupai le contact et écoutai.

L'absence totale de brise, du plus petit souffle d'air, imposait à l'instant une raideur hiératique et grave. Le silence s'effilochait petit à petit en un réseau de mille rumeurs, vols des abeilles, vibration des taons, crissements dans l'herbe, et derrière les montagnes, le tonnerre qui semblait s'éloigner loin, plus loin. La fourgonnette R4 de la poste qui montait de Blégiers, encore caché derrière la barre de Chériey, accompagna un moment le bruitage affairé des insectes, sans créer la diversion attendue, puis s'arrêta, réglementairement, pour repartir bientôt vers la ferme suivante.

Je redémarrai et croisai la R4 aux Combes. Le facteur me dit qu'il avait déposé une lettre venant d'Allemagne dans ma boîte (sans doute Elise qui nous annonçait sa visite) et qu'il pleuvait à torrent au Brusquet.

La route est noire et brillante ; la pluie qui s'est arrêtée depuis quelques minutes, a dissout la pesanteur mucide de l'air.

J'avais prévu, pour atteindre la vallée de Thoard, de remonter le Calabre jusqu'à La Robine et de tenter de passer le col de la Croix à moto. Mais un torrent avait sans doute remplacé l'étroit sentier, en quelques minutes, et roulerait des eaux grises et écumeuses pendant un jour ou deux encore. Je me dirige vers Digne, laissant un sillon à vif sur le goudron fumant ;

La cage des sons en creux qui avaient précédé l'orage, s'est ouverte sur un flot d'odeurs neuves, éveillées par la pluie, attisées par la terre qui se gonfle et s'épand en petits filets incertains, renvoyées par les parois mouvantes des robines - mues de collines qui ne renaîtront plus.

...

Et nous partons à pied, coupant à travers les champs, vers la chapelle, entrevue lors d'une récente excursion. Derrière un bosquet, se dresse le petit bâtiment, peu imposant, indatable, sans autre ouverture apparente que la vieille porte de bois clair, séchée, dont les planches disjointes barrent une fraîcheur sombre et peut-être accueillante. Le panneau est fermé, seul un trou laisse deviner le mode de clôture. Un crochet improvisé et le pêne s'éloigne de la gâche d'un coup sec. Nous pénétrons dans la chapelle qui a dû servir longtemps de hangar à outils. Une herse rouille contre ce qui était autrefois l'autel, quelques plots de bois, une hache au manche fendu, un bidon d'huile crevé, de la toile de sac, des planches traversées de grands clous noirs ; la lumière s'insinue dans la nef par de longues meurtrières, placées haut au-dessus de nos têtes, et diffuse au travers de la poussière que notre entrée fait tourbillonner dans l'air dur. Comme prenant possession d'un nouveau domaine, nous touchons chaque objet, explorons du doigt la ligne ventrue des murs, laissant sonner clairement nos semelles sur les inégales dalles de pierre. Un fragment de plâtre se détache et un petit scorpion va rouler dans la poudre ocre qui recouvre le sol. Une porte basse, à droite, s'ouvre sur une pièce sans fenêtre qui a sans doute servi de sacristie ou tout au moins de salle de rangement pour le prêtre qui passait, lors de grandes occasions, une ou deux fois par an. Noël dans le Val de Graves, puis la fête du patron de la chapelle.

Une longue table et quelques chaises, dont l'une gît, écrasée par son propre poids, comme une croix sur les tomettes irrégulières. Une bouteille de vin vide, à demi cachetée de cire noire, une vieille boite en fer-blanc contenant quelques images pieuses collées ensemble par l'humidité, un reste de cierge rongé par les rats, une lame de couteau de cuisine tordue sont éparpillés sur un banc qui n'a plus que trois pieds. Encastré dans le mur de la pièce, un placard de noyer sombre, dernier refuge du passé qui se refuse, nous attire. Nous trouvons la clef de la porte à double battant dans le tiroir de la table.

Une odeur d'encens et de moisissure se répand dans la pièce ; tout en contemplant les vêtements, accrochés à des chevilles de bois, je cherche à imaginer la dernière personne qui ouvrit la penderie avant moi, il y a peut-être un an ou cinquante ans. La soutane, qui pend à gauche dans le renfoncement, est recouverte d'une poudre blanche, comme une maladie née du salpêtre qui envahit le mur. A sa droite, deux uniformes complets de garde française, bleu sombre, aux manches à revers rouges et blancs, comme le plastron et le col, épaulettes or brun effilochées. Sur une planche, traversant le bas de la penderie, deux paires de guêtres jaunâtres, déboutonnées, sont pliées, l'une sur l'autre, à côté d'une culotte beige, usée et cassante.

Nous sommes restés longtemps, sans bouger, à contempler ces restes modestes, émus par la brusque révélation de l'immobilité du temps. Puis nous touchâmes, prudemment, le tissu raide des vestes, nous imprégnant de la chaleur des corps qui les avaient portées. Nous refermâmes le placard et sortîmes sans parler.

    « A un clou noir et rouillé était suspendue une vareuse d'uniforme aux tons passés. Sous mes doigts, une poussière séculaire s'éleva en nuage. Exténué, le tissu décomposé se déchira, comme délivré. Plein de sollicitude, la bouche arrondie en cul de poule, je soufflai la poussière qui était déposée sur les épaules. Un objet dur et rond roula dans le creux de ma main : un bouton, que j'astiquai contre ma manche. en laiton doré, avec une bordure granuleuse et une surface bombée finement gravée... Je le fis tourner sous mes binocles pour déchiffrer l'inscription. Un grand "21". Et autour, disposé en cercle : "Chasseurs à cheval".»

    Arno Schmidt, Scènes de la vie d'un faune

Nous partîmes le lendemain très tôt pour Théous.

J'avais vingt-neuf ans et j'apprenais les concordances.