La Perspective

 Novembre 1985

Reykjavik

 

Sales, en lentes files les voitures se succèdent
Dans la neige mêlée de noir volcanique,
Eparse et grise.
La vapeur qui sourd des grilles d'égout
S'effile dans la bruine fine, vite
Le bruit rauque des Volvo quatre-quatre
Emplit l'air mouillé un instant
Et recommence.
Il est sept heures, il fait nuit et les façades
De tôle ondulée qu'on devine beiges ou rouges
Renvoient le son
Des cloches de la cathédrale laide
Isolée et molle.

La noce s'achève à l'hotel Hof. Il est dix heures du soir et un grand type rougeaud, en manches de chemise, le col ouvert et la cravate desserrée, pousse la porte de la salle à manger, lève un pied imprécis qui retombe lourdement, avance l'autre jambe, hésite et tout en se retenant aux murs, traverse la réception, le regard d'opale, la bouche relaxée ; encore trois, deux pas, il ouvre la porte d'entrée et se cassant vers l'avant, se met à vomir à grandes salves sonores dans la neige tassée.

Je referme "Bárnabo delle Montagne", sur lequel j'essaie depuis une demi-heure de me concentrer, malgré les cris, les rires, la musique disco qui s'échappent et fusent chaque fois que la porte de la salle à manger s'ouvre.

Je sors, et bien vite d'autres sensations s'imposent, soudaines et nettes, le froid qui enserre le front et le nez qui pique, qui se fige, se raidit et s'emplit de paillettes de glace. Je marche lentement, tourne au coin de la Ranþararstigur et descend la Hverfisgata vers le port. Bruit à peine atténué par la neige dure des voitures qui passent, la radio à fond qui filtre au travers des vitres embuées, halo des phares dans le brouillard de poudre décrochée de la chaussée par les clous mordant dans la glace, rotativement.

On croirait que Reykjavik s'éveille le samedi soir et que chacun prend sa Lada, sa Saab ou sa Volvo pour faire le tour Miklabraut - Elliþavogur - Kleppsvegur - Sæstùn - Hverfisgata - Soleyjargata - Hringbraut - Miklabraut et recommencer en s'arrêtant à chaque révolution à un bar différent.

La bière est étrangère, triste et chère : je rentre à l'hotel et tente de saisir ci et là un mot intelligible des sermons religieux diffusés par le radio-réveil à la tête du lit. 

Dimanche 10 Novembre.

Petit déjeuner. Je viens d'achever le roman de Buzzati ; encore plein du livre, rêveur, je marche dans les rues vides. Prends une tasse de thé dans l'Austurstæti. Je suis le seul client mais la serveuse ne parle pas anglais. Je bois à lentes gorgées en feuilletant un "Teach Yourself Icelandic", acheté la veille ; elle, a repris la lecture de son journal. Doucement la radio semble poursuivre le sermon d'hier soir, d'une voix de chaire. Chaleur doucereuse de la pièce, régulier battement d'une horloge en bois clair ;

    the combination hv in hvað, hvernig, etc., is usually pronounced [kv], less usually [Xv] (i.e. [kvaið] or [Xaið]). Metathesis. It sometimes occurs in Icelandic in the consonant group -gld-, so that sigldi may be pronounced [sil'gdi] or [si'gldi]...

Un grand Ð se dresse et montre la route vers le þingvellir où se réunissent les poneys. Des bulles crèvent la surface de la mare saumâtre, répandant dans l'air lourd des relents de soufre ; un court grondement et l'immense gerbe déchire la toile grise de la brume gluante en deux grandes ailes qui s'étendent et se referment en une pluie drue, chaude et fumante. Ma Datsun Micra de louage se faufile entre les cimaises du Musée national d'Islande et les ciels de Johanes Kjalvar me font regretter ses croûtes de la Kjarvalsstaþir Gallery. A droite la mer oblique verte et noire, puis à gauche les collines safran, je freine brusquement. Devant la voiture, découpé par le va-et-vient des essuie-glaces, un cheval brun qui traverse lentement la route imprécise puis s'arrête, se tourne vers moi. Je tire le frein à main et ouvre la portière. D'un mouvement brusque de la tête, il m'invite à m'asseoir sur le capot agréablement tiède. Pour me donner une contenance, je rallume ma pipe, impressionné par l'assurance tranquille du canasson. Je bourre maladroitement le tabac grésillant avec l'annulaire et lui demande qui il est. Comme s'il n'avait attendu que ce signal pour commencer son discours, il hennit de plaisir et me dit : «Il y avait un homme appelé Flosi, fils de þord-le-prêtre qui était fils d'Ozur, fils d'Asbjorn, fils de Heyjang-Bjorn, fils de Helgi, fils de Bjorn Buna. La mère de Flosi était Ingunn, fille de þorir d'Espihill, fils de Hamund Hell-Hide, fils de Hjor, fils de Half, chef des guerriers de Half, fils de Hjorleif le...»

« Afsakið, geþjast, sorry... Please can I have the chair, Sir ?»

Réveillé en sursaut, je regarde hébété le café maintenant bruyant de jeunes gens, occupant toutes les tables, riant, s'interpellant. J'acquiesce d'un geste vague et chasse la cendre répandue par ma pipe éteinte sur le livre ouvert. Je remonte peu à peu dans cette réalité naissante et achève mon thé. Il est vrai que j'en suis encore à l'heure de Los Angeles.

j'avais trente-cinq ans et j'apprenais la perspective.