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La Mesure |
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Juillet 1989 Nimègue
Une pression lente, puis ferme, une secousse, le trocart crève la paroi abdominale et s'enfonce de longs centimètres. Rob introduit la première sonde, y visse l'embout du tube chromé et ouvre l'arrivée d'azote. L'aiguille du débimètre quitte le petit plot qui paraît l'empêcher de passer sur le trait du zéro physique qui est pourtant le garant de son intégrité. Chuchotement du gaz ; le ventre se gonfle lentement et redresse l'assemblage métallique. Rob fixe maintenant le tuyau de la pompe d'évacuation de la fumée et met celle-ci en marche. Rythmiquement, le bourdonnement du moteur s'allie au souffle syncopé de la respiration. Doux balancement des tubes de silicone bleu ; le ballonet noir croît puis se vide, une valve s'ouvre, alternativement. Le vaporisateur d'halothane arrête un instant le regard. Le capnomètre beige semble déplacé sur la machine grise. Teun ajuste les limites d'alarme d'oxymétrie et se rassied sur un tabouret derrière Eva dont il effleure légèrement le front de la main. Il y a cinq minutes encore, Eva s'accrochait au cou de Rob, pleurant et hoquetant, le suppliait de ne pas la laisser, de ne pas la quitter. - Cela leur arrive souvent, m'explique Rob... C'est la piqûre ; elles réagissent parfois bizarrement à l'anesthésie. Eva s'était redressée, repoussant le drap, et s'agrippait à la manche de Rob. Elle lui saisit la main et la porte brusquement à ses seins en tremblant. Violent contraste de sa peau blanche sur la blouse verte de Rob. - Dokter, angst... ik geloof... ik... - Het is niet ernstig... Rob essaye de la calmer tout en la repoussant doucement sur la table. Ses yeux égarés, noyés de larmes, ne nous voient déjà plus. Elle se laisse docilement recouvrir du drap vert, murmure encore quelques paroles inintelligibles. Teun, l'anesthésiste, rigole. A présent Eva n'est plus que la salpingostomie de ce lundi matin, qu'on doit terminer vers onze heures pour rendre le laser à la neuro. J'ai travaillé une partie de la nuit précédente à ajuster le mode du laser. Une impureté sur un des miroirs qui m'a obligé à démonter tout le résonateur dans un couloir de l'hopital désert. Puis il a fallu régler le bras et retrouver une bonbonne de CO2, rangée dans le bureau du médecin-chef. J'ai vainement cherché dans les rues vides de Nimègue un restaurant qui fût encore ouvert et suis rentré à l'hotel vers une heure du matin pour m'endormir aussitôt. L'infirmière a ensuite dégagé le ventre d'Eva et placé ses jambes dans les étriers, de part et d'autre de la table. Désinfection de la vulve et du vagin. Rob a dessiné sur le ventre duveteux d'Eva l'emplacement où pénétreront le laparoscope et le laser. Un étudiant a allumé le circuit vidéo, fixé la caméra et réglé l'ouverture en approchant sa main du long tube brillant ; une tache rose est brusquement apparue sur l'écran du moniteur... |
Une deuxième fois, le trocart perce le ventre d'Eva et Rob fait coulisser le laparoscope. Nous suivons la progression du tube sur le moniteur où chaque mouvement est amplifié. L'image tremble, isochrone à la main de Rob. Je mets en route le laser. Un sourd chuintement se fait entendre après que le relais a ouvert la valve de mélange à 4,5% de CO2. Le ronronnement de l'alimentation est presque imperceptible.
Je jette un dernier regard au pubis blonc d'Eva, barré par le cathéter qui instille un liquide bleu dans l'utérus. Je fixe maintenant le moniteur et suis la petite tache rouge de l'hélium-néon qui danse à la surface du pavillon de la trompe. Le brusque claquement de la pédale de commande du faisceau laser me fait sursauter. L'écran s'embrume de fumée et l'âcre odeur de chair brulée se répand dans la salle. La première incision. Le champ circulaire se teinte uniformément de rouge, grossi, immense. Rob appuie sur la pédale et grave un second trait sur la surface séreuse. L'infirmière pousse le piston de la seringue reliée au cathéter et la pression du liquide bleu ouvre en fleur le pavillon. - Je termine l'ouverture en défocalisant le faisceau, environ 5 mm à 5 W. Cela a un effet hémostatique par la même occasion, explique Rob, penché sur l'oculaire du laparoscope. L'infirmière a déjà préparé la solution de Ringer qui, injectée à la sonde 3 mm va nettoyer la plaie. La pompe aspire, le moniteur révèle la belle image de la trompe ouverte, espoir d'une fécondité prochaine. L'opération est achevée, nous quittons la salle. En nous déshabillant dans le vestiaire, je demande à Rob quel âge a cette Eva. - Elle est pas mal, hein ? Dans les 23, 24 ans je crois... J'avais trente-huit ans et j'apprenais la mesure.
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