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La Méduse |
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Juillet 1989
Corps
de Méduse Huile et acrylique sur carton 100 X 130 cm
« Hector faisait voltiger ses chevaux à la belle crinière, et ses yeux ressemblaient à ceux de la Gorgone, ou bien à ceux d'Arès, le fléau des mortels»
Homère
- L'Illiade,
La statuette de Schliemann
A la page 155 de l'édition originale de Troja. Ergebnisse meiner neuesten Ausgrabungen de Heinrich Schliemann se trouve la gravure de l'objet No. 70, intitulée « Kopfloses weibliches Idol aus Terracotta mit eingeschnittener Ornamentation. Nahezu natürliche Grösse. Tiefe circa 9 m. ». L'auteur décrit ainsi la statuette : « Nr. 70 ist ohne Zweifel ein kopfloses weibliches Idol, an dem auch die Arme abgebrochen sind ; so wie es jetzt ist, sieht es den gewöhnlichen trojanischen Steinidolen sehr ähnlich. Die Brust ist mit zwei eingeschnittenen Linien verziert, die sich einander kreuzen ; an der Stelle, wo sie sich vereinigen, ist ein concaver Kreis, der ein Ornament darstellen mag ; zur Rechten und Linken davon sind zwei kurze eingeschnittene Striche, und sieben andere unterhalb der Kreuzlinie. Weiter unten sieht man eine eingeschnittene Verzierung in Form einer Birne, die aber ohne Zweifel das Delta oder die Vulva der Göttin darstellen soll. Dass dies und nichts anderes damit gemeint sein kann, scheint durch den Senkrechten Strich in der Verzierung bewiesen zu werden ; der Raum ist mit 17 kleinen Strichen aufgefüllt. »
II Les vases attiques
«The most prominent
hero of Mycenae in the early mythical generation is
Perseus. The kernel of his myth is the slaying of the
monster Gorgo, and is perhaps the best instance of a
folk-tale received into Greek heroic mythology» Ces deux vases attiques du IVème siècle qui figurent dans l'inventaire du Metropolitan Museum Of Art de New York, l'un de la période archaïque mûre (environ 500 à 475 av. J.-C.) et attribué au peintre Diosphos, l'autre peint par Polygnote vers les années 430 av. J.-C., illustrent de façon exemplaire les particularités esthétiques de leurs époques respectives et, tout en exploitant le même thème mythologique, diffèrent grandement dans le traitement et l'intention.
Lécythe 06.1070 du Metropolitan Museum de New York représentant Persée et Méduse par le Peintre Diosphos Peint en figure noire sur fond blanc, mais suivant le nouveau style graphique de la période archaïque mûre. Persée vient de décapiter Méduse et s'envole avec ses sandales ailées, cadeau des Dieux, un sac contenant son butin sanglant ; à la main gauche, il tient encore un couteau à lame courbe avec lequel il vient d'accomplir son forfait. Méduse gît en premier plan, ailée, au corps délié et souple de jeune fille, vêtue d'une courte tunique dévoilant le galbe ferme des cuisses. Le buste est figé en une ultime contraction lévogyre et les mains s'agrippent encore convulsivement au sol. D'entre ses épaules évidées, s'élance Pégase étendant déjà ses ailes hors de la parturiente exangue. La facture du dessin est rapide mais malhabile (les mains) ; elle est cependant remarquable par le tracé extrêmement libre et si peu conventionnel, surtout si l'on compare ce graphisme avec celui de quelques contemporains du Peintre Diosphos comme le Peintre Bowdoin, le Peintre de Providence ou le Peintre Tithonos qui possèdent certes un trait plus sûr mais figé et traditionnel. Les plis de la tunique de Méduse en suivant la rondeur des cuisses notamment évitent la solution habituelle et simplificatrice de la période qui consiste à représenter les draperies en lignes parallèles et régulières. Par volonté perspective, Persée est dessiné en noir, ainsi que Pégase, et son corps est nettement plus petit que celui de Méduse allongée au devant de la scène. Cette représentation "naturaliste" a pour conséquence de donner une importance toute particulière au corps de Méduse et en fait par là le thème principal du motif. On aimerait à penser que le peintre a délibérément utilisé ces artifices pour amener le spectateur à revoir son interprétation de la scène mythologique : la gorgone n'est pas un monstre repoussant mais la victime d'un Persée noirci qui s'enfuit comme un coupable ; Méduse est grande et blanche, Persée est sombre et petit, Pégase apeuré s'envole dans la direction opposée, démentant ainsi la fable. Une végétation stylisée de palmes cursives ainsi que les habituelles frises au chef et à la pointe complètent le décor de ce Lécythe du Peintre Diosphos.
Pélike45.11.1 du Metropolitan Museum de New York représentant Persée et Méduse par Polygnote. Quatre vases nous sont parvenus signés par Polygnote mais soixante-quatre lui sont attribués. Ce pélike fait partie de ceux-là. Exécuté sur fond noir à figure rouge, il illustre tous les progrès accumulés à cette époque. De même que le Peintre Diosphos de la période précédente, Polygnote n'est peut-être pas le dessinateur le plus habile de son temps mais il se dégage de ses œuvres un naturel, une sérénité alors insurpassés. Persée, à notre gauche, se penche sur Méduse endormie, la jambe droite fléchie devant elle. Il saisit d'une main la chevelure frisée de Méduse et de la dextre avance un couteau... |
Méduse dort, la tête posée sur son bras replié, offrant sa gorge dénudée à la lame qui approche. Méduse est profondément endormie et ses traits relaxés nous font penser qu'elle rêve ; un léger sourire. La main droite ramenée dans la saillie du bras gauche ne peut plus la protéger. Ses ailes, largement déployées au-dessus de sa tête, continuent la courbe gracieuse du corps ensommeillé. Persée, de son côté, après avoir assuré sa prise dans les boucles noires de Méduse a détourné le regard non pour éviter l'affreux spectacle du crime à venir mais pour se dérober au regard improbable de la jeune fille sans défense. L'expression résolue du regard de Persée ne laisse plus aucun doute quant au déroulement des prochaines secondes. Il n'y a plus rien de mythologique dans cette peinture, il n'y a que la représentation naturaliste d'un meurtre que le peintre veut odieux. Le doute n'est cette fois plus permis ; Polygnote oblige le spectateur à prendre parti pour Méduse et l'instant qu'il choisit de dessiner est plus implacable que ne l'aurait été la décollation de la dormeuse. Il ne reste là presque plus rien de l'antique conte d'Argolide : que sont devenus les serpents qui composaient la chevelure de la gorgone ? Qu'est devenu le bouclier cadeau d'Athéna afin que Persée ne vît que le reflet du regard pétrifiant ? Qu'est devenu enfin la geste héroïque du fondateur de Mycènes dans cet assassinat domestique que Polygnote nous rend si poignant ? C'est qu'Evhémère n'est plus loin et que la mythologie n'est plus illustrée par l'art ; elle est devenue un prétexte pour l'art.
III Le Persée de Cellini
« ... Upon its lips and eyelids
seems to lie
Eugène Plon2, délaissant pour quelques lignes son habituel ton critique, décrit le Persée de Cellini de la manière suivante : « L'attitude calme et forte du héros contraste avec celle du monstre vaincu, dont le corps, crispé par la douleur, se tord et se ramasse complètement, par une habileté voulue par l'artiste, sur l'étroite plate-forme du piédestal. Au paroxysme de la souffrance, la Gorgone, en mourant, avait de la main gauche saisi sa jambe droite à la hauteur de la rotule. Cette main, cette jambe, les reins, la hanche, s'agitent encore de la convulsion finale ; le sein se gonfle dans un dernier spasme, tandis que le bras droit, déjà mort, pend inerte. » Etait-ce la figurine découverte par Schliemann à Hissarlik dans la couche qu'il nomme seconde ville, par moins neuf mètres et dont la description se réfère à l'obligatoire représentation d'une idole ou d'une déesse alors que j'aurais préféré y voir, tant la facture est malhabile, un modelage à caractère érotique commis par un guerrier en faction sur un rempart de Troie, cherchant à occuper sa veille dans la nuit froide aux étoiles dures et à réchauffer ses doigts, roulant une boulette de glaise qu'il inciserait d'une fente médiane, préfiguration d'un Fontana archaïque ou plus simplement expression intemporelle de la vulgarité soldatesque ? Etait-ce plutôt, et d'une manière plus probante, la contemplation du lécythe et celle du pélike que je découvrais dans le livre de Gisela Richter (G. M. A. Richter, Attic Red-Figured Vases, Yale University Press, 1967) sur les vases attiques à figure rouge ? Ou encore la passionnante façon de Benvenuto Cellini de nous conter la naissance de son Persée ? Peindre le corps de Méduse est peut-être la somme de ces trois lectures, peut-être la résultante d'autres sensations, de quelques visions, d'un rêve, d'une image qui glissait fugitivement, trop vite pour qu'elle permette une quelconque identification, d'une scène imaginée, pas encore construite cependant, pas suffisamment achevée pour s'imposer comme référence dans des pensées postérieures. Il est difficile de séparer l'a priori de la recherche issue du moment où le thème du tableau s'est présenté comme une inévitable évidence. Il m'est cependant possible d'identifier ces quelques marques, aussi futiles soient-elles, qui m'ont amené à choisir le corps de la Gorgone comme thème de tableau. Le premier cité, la petite terre cuite de Schliemann, symbolise pour moi les amusantes descriptions stéréotypées des ouvrages d'archéologie, des comptes-rendus de fouilles ou des catalogues de salles de vente ; qu'y voit-on, en effet, d'autre qu'un petit culot de quelques centimètres griffé de vagues rayures fatalement vénériennes ? Pourquoi doit-ce être une déesse ou la nécessaire idole ? Ne serait-ce pas plus prosaïquement une petite poupée cochonne où seuls les traits attendus seraient façonnés ? Cela explique l'énorme vulve que décrit Schliemann avec ses dix-sept poils pubiens et le vertical trait qui faisait bander le soudard iliaque dans sa tour de garde. Cela explique aussi la figure étêtée et sans bras qui ne gardait que l'essentiel dans son intention priapique. Et c'est ce raccourci (sic) esthétique, cette intention sans détour qui ont dicté certains éléments du tableau : silhouette simplifiée, surface rayée, mont de Vénus flagrant, en résumé, le caractère hiératique de l'idole archaïque. Ce qui, dans la première référence, a inspiré la forme et la technique, a, dans le cas du lécythe, dicté le thème même de la série : le corps acéphale, ici de Méduse, qui découvre un ensemble d'émotions et de pitié, plus imaginable, plus efficace que ne l'eût offert la vision de la tête aussi expressive fût-elle. Les traits du visage, par leur évidence, desserviraient le développement des sentiments alors que la suggestion amenée par l'absence de physionomie oblige le spectateur à évoquer sa propre conception de la souffrance et de l'horreur. La scène peinte sur le pélike, ajoute - bien que dans ce cas Méduse n'ait pas encore perdu son chef - à cette importance du corps de la victime. Sur les deux vases, Méduse est en premier plan alors que le héros Persée est, chaque fois, en retrait ; et c'est cette attitude "attendrie" de l'artiste sur la mutilée monstrueuse qui a déterminé mon intention de représenter ces restes pitoyables d'êtres imaginaires, légendaires ou réels qui perdirent pour les plus diverses raisons semblablement leur chef. Ainsi que l'écrivait Arthur Cravan, « Comme chaque homme je suis né collectionneur ». Choisir la mort de Méduse m'a amené à relire la Vie de Benvenuto Cellini par lui-même. Je me souvenais vaguement du morceau de bravoure que constituait la fonte du Persée qui me rappelait l'épisode de la cloche dans Andrei Roublev de Tarkovski. Si Cellini ne peut me convaincre - il resterait cependant bien à redire sur le dédain moderne pour le maniérisme opposé à la "pureté" et à l'élégance de la renaissance - en tant qu'artiste, du moins me passionne-t-il comme écrivain et chroniqueur et me fait accepter son idéal d'un autre âge (La renaissance italienne est bien finie lorsque Cellini dicte sa vie), celui d'un homme complet, orfèvre, sculpteur, poète, architecte, spadassin, inventeur, soldat, voyou. Cellini rêve d'égaler Michelange (qui entretient de rares et quelque peu hautains rapports avec lui). « Avec Cellini on est à l'opposé du poète qui se prend pour un peintre, du peintre qui se croit orfèvre, de l'architecte qui se croit peintre. Cellini est véritablement "spécialiste" en tout, il a du talent en tout. Pas génial, talentueux, c'est entendu : mais jamais dilettante. » (Roland Beyer Préface à la Vie de Benvenuto Cellini, Julliard, 1965) L'épisode du Persée, commandé à Cellini par Cosme Ier de Médicis, terne despote florentin, en 1546 et achevé en 1554, avec ses tribulations pécuniaires, ses interruptions incessantes, ses épisodes annexes (son accusation pour sodomie, ses querelles avec Bandinelli, ses malversations sur l'étain attribué pour le bronze, son inimitié avec la duchesse...) est un bon exemple d'interpénétration de la littérature et des arts plastiques : qui de la description de la fonte du Persée ou de la statue elle-même nous touche le plus ? L'ensemble des deux est pour moi la véritable œuvre de Cellini ; pas uniquement sa plastique aux formes molles, pas seulement les chapitres CLXXXII à CCXXVI de son autobiographie, ne sont l'expression entière de l'art de Cellini, mais la réunion des complémentaires l'est assurément. De façon semblable, j'ai cherché, dans cette série des acéphales, à obtenir une harmonisation entre la peinture et son commentaire. L'œuvre est, dans ce cas aussi, la conjonction de deux parties qu'il ne faudrait pas séparer. |
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