L'Autre

Septembre 1989

Wroclaw

 

Au bord du fleuve taché d'îlots, près du marché couvert, les vieilles gens, chemises éclatantes dans le soleil matinal, costumes sombres, gants gris ou blancs, jupes longues et sacs à main, passent devant mon banc et se pressent vers l'église, place des Dominicains, pour y entendre la seconde messe.

Je reviens du marché aux puces russe, "où il faut aller tôt pour faire des affaires". Même atmosphère qu'au marché de Brême, de Tijuana ou encore de Sham Shui Po. De gros hommes qui sentent encore le lit, le col sale ouvert, comptent des billets froissés, tirés de liasses énormes, tout en discutant, riant, reniflant. Un mendiant montre sur une lame de carton posée à même la boue, sa récolte de la nuit ; monde des petites affaires, sérieuses comme les grandes, gens attentifs, œil connaisseur.

 

 - Ile to kostuje ?, ça coûte combien ?

Deux doigts se tendent ; Deux cents ? Deux mille zlotys ? Gestes approbateurs, paroles de refus, de mépris calculé, de doutes, moues et haussements d'épaules. Je me faufile entre les tables ; pris au jeu, je compare , hésite, touche.

- Ile to kostuje ?

- Sto !

A tout hasard je tends un billet de cinq mille.

Un chien vient pisser sous mon banc. Le vent frais de la fin d'été fait bruisser les feuilles. Un tram passe en grondant au loin. Le soleil se reflète sur ma page de cahier et m'éblouit...

Une femme s'éloigne, un puis deux pigeons et le chien qui revient...

Octobre 1989

Tokyo

Dix heures du soir dans ma chambre au vingt-troisième étage, j'écoute la 3ème de Mahler qui passe à la télé, dirigée par Bernstein. J'ai mis, comme d'habitude plus de deux heures pour venir de Narita et la nuit était déjà tombée lorsque je suis arrivé à l'hôtel. Je suis quand même allé me promener dans Akasaka, m'attardant devant chaque vitrine de Soba shop pour admirer les horreurs en plastique aux couleurs criardes qui caricaturent des festins incertains de nouilles molles qu'on avale bruyamment avec des gorgées de Sapporo (Andy Warhol au service du fast food).

Ronronnement de l'air conditionné, nuit sans rêves.

Après le petit déjeuner, je suis parti au hasard des rues désertes d'un Tokyo méconnaissable en ce jour férié : pas de voitures, pas de bruit, le Japon faisant la grasse matinée. Je suis monté au temple impérial de Hié où s'achevait une noce et la famille posait pour le l'équipe vidéo qui filmait l'événement. Aucun sourire comme le souligne Don Maloney. Plus tard à San Francisco, Jun m'expliquera que jamais un japonais ne se risquerait à sourire sur une photo de cérémonie pour bien marquer la solennité de la circonstance.

 

 Dans le métro de la Ginza Line, j'étais trop absorbé par Hadrian The Seventh de Rolfe pour tout de suite remarquer le manège de ce sale gosse qui m'imitait en mettant les lunettes de soleil de son père sur le bout de son nez et s'exclamant d'une voix aigüe « Ah Gaïjin da, Gaïjin da ! » tout en voutant le dos. La mère qui semblait hautement apprécier le manège de son garnement, le tança immédiatement lorsque je levai le regard sur lui, tandis que le père prenait un air lointain et s'abîmait dans la lecture du plan des lignes au-dessus de ma tête.

Et j'étais renvoyé dans ma petite enfance lorsque je riais de l'indio ivre qui titubait dans la rue Barão de Itapitininga à São Paulo et ma grand-mère qui me tirait brusquement par la manche et me faisait longuement la leçon, qu'il ne fallait pas se moquer des noirs, des indiens et des invalides, non par humanité - sentiment qui lui était totalement inconnu - mais parce que "cela ne se fait pas".

Je commençais à comprendre.

 

 

F I N