à Asia

 

« Un certain coup de foudre assassin,
dans le mill' de mon cœur a laissé le dessin
d’un' petit' fleur qui lui ressemble. »

Georges Brassens

L’orage

Le flash qui s’engouffra à travers les interstices des rideaux du wagon-lit fut tout aussitôt suivi d’un assourdissant coup de tonnerre. Jusqu’alors sporadiques, les lueurs se mirent à zébrer le ciel d’un rythme soutenu, si bien que l’on eût cru une soudaine déferlante « d’orgues de Staline » au dessus de la campagne. L’orage était maintenant bien installé au cœur de cette nuit d’été, éclairée comme en plein jour. Le bruit caractéristique des grosses gouttes d’eau s’écrasant sur les vitres se transforma rapidement en un bruyant débit torrentiel.

Les éclairs continuaient à balafrer les ténèbres dans toute leur immensité et sous le déluge, le train qui reliait Moscou à Simféropol poursuivait sa route.

Je repensais à un autre orage, encore plus violent celui-là, qui s’était abattu quatre jours plus tôt sur la région tourangelle, à deux mille cinq cents kilomètres de là !

Je revivais intérieurement cette nuit du lundi au mardi et je me revoyais, les yeux grands ouverts sur ce plafond illuminé par moments, tandis que je me demandais ce qui allait m’arriver.

Quelle heure pouvait-il être ? Minuit ? Deux heures ? Quatre heures ?

Des milliers d’interrogations et autant d’appréhensions tourmentaient mon esprit.

J’essayais d’imaginer ce futur proche et pourtant si imprévisible.

La journée qui allait suivre s’annonçait comme à la fois angoissante et palpitante. Que j’avais hâte d’y être déjà !

Dehors, l’orage s’éloignait lentement. Au moins, la pluie avait eu pour effet de rafraîchir la chambre et j’avais fini par m’endormir.

 

Mardi 5 juillet 1966

 

J’avais dû me lever tôt puisque nous devions prendre le train de neuf heures. Ma mère était fière de m’accompagner jusqu’à Paris. Elle m’avait mis propre comme un sou neuf, pantalon et veste, bleu marine, et chemise bleu ciel. Tout était impeccablement repassé et, bien sûr, j’arborai mon foulard bleu à liseré rouge.

Enfin, j’étais installé dans le train. Le moment tant attendu était arrivé. A l’anxiété se mêlait un état de fébrilité puisque j’étais impatient d’arriver à Paris pour rejoindre le groupe, qui allait se former devant la Gare de l’Est.

Ce n’était plus qu’une question d’heures, mais là, maintenant, c’était alors comme si je ne risquais plus rien.

En fait, à partir du moment où mes parents en avaient accepté le principe, tout avait gravité autour de ce voyage. Bien sûr, cela avait nécessité de nombreuses démarches pour faire établir le passeport et obtenir les visas, mais c’était surtout sur le plan moral que ces vacances avaient suscité un chantage permanent. Les bonnes notes, le passage en cinquième, et d’une manière générale mon bon comportement, avaient constamment fait l’objet d’une remise en question de ces vacances

Mais après tout, n’était-ce pas de bonne guerre ?

A présent, sagement assis sur la banquette de deuxième classe, à côté de ma mère, j’attendais le coup de sifflet impératif qui signalerait le départ. Mes parents n’avaient pas pour habitude de courir après un train et nous arrivions toujours trop tôt, si bien que le temps d’attente pour aller ailleurs, plus loin, était toujours abominablement long.

Déjà neuf heures étaient passées. Rien ne se produisait et la grande pendule SNCF égrenait les minutes par mouvements réguliers.

Nous aurions dû déjà être partis depuis une vingtaine de minutes et la même vision banale du quai de la gare de Tours restait imperturbablement figée.

Habitué depuis mon plus jeune âge aux voyages en chemin de fer, je percevais là quelque chose d’anormal. Au moins, à cette époque, les trains avaient pour habitude de partir et d’arriver à l’heure.

Enfin, mais de manière trop lente à mon goût, les images si longtemps fixées parvinrent à se dérouler. Cette fois-ci, l’aventure commençait vraiment.

Elle s’arrêta tout net, à Saint Pierre des Corps.

La chose était d’autant plus regrettable parce que nous avions dû nous rendre à Tours par navette, alors que nous n’habitions qu’à quelques centaines de mètres de cette gare corpopétrucienne.

C’était un peu comme s’il s’eût agi d’un retour à la case départ. Je revivais en pensée les instants que nous avions passés à attendre la correspondance pour Tours puisque ce train n’était pas prévu pour s’arrêter chez nous.

On avait fait tout ça pour rien.

Presque une heure plus tôt, à ce même endroit, ma mère avait rencontré des gens de connaissance et leur avait dit que je partais en Crimée. Elle en mourait tellement d’envie !

Il faut dire que le moment était particulier.

C’était à peine quatre jours après la fin du voyage officiel du président de la République française en U.R.S.S.

Cette visite s’était déroulée du 20 juin au 1er juillet 1966 et l’avait mené de Leningrad à Volvograd, de Kiev à Novosibirsk et enfin à Moscou

La veille de quitter la capitale russe, le 30 juin 1966, le général de Gaulle avait prononcé un discours, qui avait été retransmis par la radio et la télévision soviétiques et repris par leurs homologues en France. A cette époque, l’on ne parlait pas encore de « médias ».

Bien sûr, il avait évoqué les intérêts et les attraits tout à fait particuliers, que ces deux nations n’avaient jamais cessé d’éprouver l’une pour l’autre, mais son discours s’était situé bien au dessus des complaisances :

« Cette émotion, je la ressens au plus haut point en ce moment même.

Car me voici devant vous pour saluer le peuple russe au nom du peuple français.

Après l’immense transformation déclenchée chez vous par votre révolution depuis près de cinquante ans, au prix de sacrifices et d’efforts gigantesques, puis après le drame terrible que fut pour vous la guerre gagnée il y a plus de vingt années et dont la part que vous avez prise, a porté l’Union Soviétique au plus haut degré de la puissance et de la gloire.

Enfin après votre reconstruction, succédant à tant de ravages, nous vous voyons vivants, pleins de ressorts, progressant sur toute la ligne, au point que vous êtes tout près d’envoyer des vôtres dans la lune. D’ailleurs, c’est en connaissance de cause que le peuple français mesure vos mérites et vos réussites. Car depuis deux siècles il a connu, lui aussi, les secousses des grandes batailles, des invasions et des révolutions. Il a subi lui aussi, les deux guerres mondiales et ensuite durement réparé d’énormes pertes humaines et matérielles. Il accomplit lui aussi, une profonde rénovation économique, scientifique et technique.

Certes, nous ne faisons pas cela, vous et nous de la même façon et les moyens que nous employons sont souvent très différents. Mais au total, votre destin et le nôtre sont semblables et conjugués. Soviétiques et Français, nous pouvons nous donner la main.

C’est dire, que dans le monde et à l’époque d’aujourd’hui, nos deux pays ont à faire ensemble beaucoup de choses de premier ordre. Or, ces choses-là sont, non point du tout destructrices ou menaçantes, mais constructives et pacifiques.

Il s’agit avant tout de faire avancer notre développement respectif en multipliant nos échanges dans tous les domaines.

En effet, si la France et l’Union Soviétique, chacune de son côté, ont ce qu’il leur faut pour vivre, il est clair qu’en s’aidant l’une l’autre, elles ont à gagner beaucoup.

Il s’agit aussi de mettre en œuvre successivement : la détente et la coopération dans notre Europe toute entière, afin qu’elle se donne à elle-même sa propre sécurité, après tant de combats, de ruines et de déchirements.

Il s’agit par là, de faire en sorte que notre ancien continent, uni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient, pour l’équilibre le progrès et la paix de l’univers. »

Et le général de Gaulle avait poursuivi, mais cette fois-ci en russe :

« A chaque homme et à chaque femme russe qui m’entendent et me regardent, j’adresse de tout cœur mes remerciements pour le magnifique accueil qui m’a été fait ici par le peuple et par ceux qui ont la charge de le conduire. A chacune et à chacun de vous, j’exprime mes meilleurs souhaits pour sa vie, pour celle des siens, pour celle de son pays. A tous, je dis que la France nouvelle est l’amie de la Russie nouvelle. Vive l’Union Soviétique ! Vive l’amitié de la Russie et de la France ! »

Ce discours avait revigoré tout le monde, y compris ceux qui composaient les rangs des communistes, si bien que mon voyage semblait venir fort à propos dans ces échanges néo franco-russes.

Pour l’heure, le train était désespérément bloqué en gare. Il était presque dix heures lorsqu’il consentit à bouger. Il y a dans la vie, des jours que l’on attend impatiemment, que l’on s’est déjà représentés des centaines de fois et qui se trouvent ainsi mortifiés par des choses imprévues.

Certes, le train roulait, mais il n’avait pas la vélocité normale d’un convoi bien décidé à rejoindre la capitale dans les délais voulus.

En regardant le paysage défiler à pas lents, je revoyais en pensée ce soir de printemps où Josette et Michel étaient venus présenter leur suggestion à mes parents.

Leur éducation, leur politesse, et d’une manière plus générale, leur distinction, plaisaient autant à mon père qu’à ma mère.

Josette était déjà une brillante étudiante tandis que son frère Michel se comportait honorablement au lycée.

Cela faisait déjà plus de trois ans que je les connaissais.

Depuis la rentrée de l’école 1963, je rejoignais chaque dimanche le groupe des « Vaillants et Vaillantes », dont la devise était : « C’est nous les gais, les fiers Vaillants. Nous aimons la vie… Travaillons dans l’amitié… Préparons la liberté… En avant vers l’avenir, pour unir et servir. »

La vie chez les « Vaillants » consistait en fait à se comporter en parfait « boy-scout » en prenant toutefois bien garde d’entretenir les subtiles nuances qui nous différenciaient.

Qu’ils fussent éduqués par des parents pratiquant assidûment la religion catholique, ou bien au contraire, qu’ils eussent à vivre en milieu totalement agnostique, voire anticlérical, les jeunes « Cœurs Vaillants » ou bien « Vaillants », partageaient chacun de son côté les mêmes passions et les mêmes plaisirs de la vie en plein air, du camping, du travail manuel et des chants de veillées.

Un autre point commun réunissait, sans qu’ils l’eussent voulu vraiment, ces deux associations de jeunesse, c’était la volonté de se rendre utile, d’aider son prochain et de développer la fraternité. Les uns la qualifiaient de « B.A », les autres semblaient être investis d’une mission. Peut-être émanait-elle du « Parti » ?

Les « Vaillants » n’aimaient pas qu’on les confonde avec les « Cœurs Vaillants ».

Le plus souvent, ils se moquaient même de ceux qu’ils considéraient comme « enfants de bigots ».

Pour moi, la chose ne me gênait pas. J’avais du mal à percevoir cet antagonisme puisqu’en même temps que j’étais « Vaillant », j’avais suivi les cours de catéchisme, fait ma communion, ma confirmation, et même fréquenté le patronage paroissial de « La Médaille miraculeuse ».

Ce sont peut-être des expériences comme celles-ci qui font développer très tôt des valeurs de tolérance…

Dans le groupe des « Vaillants et Vaillantes », Josette fut une excellente monitrice et parvint toujours à conjuguer avec art, autorité et tendresse.

Avec la rentrée scolaire de septembre 1965, j’avais rejoint l’équipe des « Grands ».

Sans bouleverser les activités traditionnelles : travaux manuels, sorties pique-nique, chants, danses ou encore visites de châteaux, cela me donnait tout d’un coup l’impression d’être devenu « un petit homme », désormais responsable des plus jeunes. Il est vrai qu’à partir de cette époque, l’encadrement se raréfia progressivement, pour cause d’études supérieures, de service militaire, ou d’entrée dans la vie active.

Ainsi, Josette était-elle partie et pour nous tous, son départ avait causé une grande peine. Il restait toutefois son frère Michel qui, désormais, souhaitait reprendre le flambeau et s’occuper à son tour des plus jeunes.

De fait, il s’acquitta d’une manière irréprochable de sa tâche et il prit grand plaisir à nous raconter en détails un voyage qu’il venait d’accomplir au cours de l’été 1965.

Un soir de printemps donc, au moment où tout semble renaître, y compris les couleurs, Josette et Michel étaient venus proposer à mes parents, que je puisse effectuer à mon tour un tel voyage. Il s’agissait tout simplement de m’envoyer en U.R.S.S !

La discussion n’avait pas été aisée. Bien sûr, avec passion, Michel avait évoqué sa propre expérience et tous les merveilleux souvenirs qu’il en avait conservés. De son côté, ma mère avait formulé une kyrielle de réserves, mon âge, l’éloignement, mais aussi le sacrifice financier qu’un tel voyage impliquerait.

Bien que cela représentât l’équivalent d’un mois de son salaire, la voix chevrotante et l’œil humide, mon père avait consenti à m’offrir ce voyage, en me déléguant en quelque sorte, l’honneur suprême d’aller rendre visite à « ses Camarades soviétiques ». Depuis 1934, n’était-ce pas son rêve personnel ?

Heureux, exalté même à l’idée de réaliser un tel périple, je n’en éprouvais pas moins quelques inquiétudes. Que m’arriverait-il là-bas ? Comment y vivait-on ? Comment était l’endroit où l’on m’envoyait ? Serais-je assez fort ? Après tout, je n’avais pas encore treize ans.

J’en étais là dans mes pensées, alors que notre train venait à peine de franchir le pont de Montlouis et que l’heure avançait. Enfin, une information parvint d’un contrôleur plus loquace que ses collègues. Le fameux orage de la nuit précédente avait fait de gros dégâts, sérieux même, puisque la foudre avait coupé, justement à Montlouis, un câble de deux cent vingt mille volts. Cela s’était produit à cinq heures et quart du matin et plus aucune signalisation ne fonctionnait. Cela voulait dire que les trains pouvaient certes rouler, mais « à vue », autrement dit, très lentement.

Le voyage le plus long pour rallier Paris venait de commencer…

A onze heures trente, le « train escargot » fit son entrée dans la gare d’Orléans-Les Aubrais. C’était l’heure où nous aurions dû arriver à Austerlitz !

Déjà des passagers se plaignaient. Il y avait ceux qui avaient un rendez-vous et ceux qui devaient respecter une correspondance, qu’elle fût aérienne ou ferroviaire.

C’était mon cas, puisque je devais rejoindre la Gare de l’Est avant quinze heures. La chose ne s’annonçait pas sous les meilleurs hospices et je commençais déjà à penser que mon beau voyage allait purement et simplement s’arrêter à Paris. De son côté, ma mère n’avait même plus d’arguments pour tenter de me rassurer. Seulement, si un adulte peut arriver à se faire quelque raison, il en est autrement plus difficile pour un enfant…

Alors que je maudissais la terre entière, ce qui me consolait tout de même un peu, c’était de savoir que je n’étais pas le seul dans cette galère. En effet, à la gare de Tours, j’avais rencontré un autre « Vaillant », Jacky, qui venait de Poitiers et se rendait lui aussi en U.R.S.S. C’était une belle coïncidence, mais je ne pouvais pas le rater avec son uniforme et son foulard caractéristiques

Par sauts de puce, quelques avancées interrompues par d’interminables arrêts, nous progressions peu à peu. Il était maintenant plus de quinze heures trente et je m’imaginais maintenant les autres en train de déposer leurs valises dans le porte-bagages et plaisanter en commençant à faire connaissance. Le train devait rallier la Mer Noire en passant par Berlin, Prague, Budapest et Odessa.

Il était maintenant dix sept heures et le train traversait une forêt d’où émergeaient d’énormes rochers.

Ces grosses pierres m’avaient toujours fait peur, car je m’imaginais que ce devait être des repères de serpents. Mais dans le même temps, elles annonçaient que nous n’étions plus loin de Paris.

Peu avant dix-huit heures, nous étions enfin arrivés à la Gare d’Austerlitz. Je ne sais pas si un jour, quelqu’un d’autre a mis neuf heures pour faire le voyage Tours-Paris !

Alors que nous étions, pour ainsi dire, libérés de cette voiture des chemins de fer où nous avions passé la majeure partie de la journée, nous nous retrouvions soudainement désemparés au beau milieu du quai.

Que fallait-il faire ? Se rendre à la Gare de l’Est ? C’était trop tard. Repartir à Saint-Pierre des Corps ? Je n’osais même pas envisager une telle éventualité. Joindre quelqu’un ? Mais alors, qui et où ?

Ma mère, mon nouveau copain « Vaillant » et moi, commencions à nous diriger vers la sortie lorsqu’un homme s’approcha de nous. Il tenait un foulard « Vaillant » à la main. Bien évidemment, l’absence de deux garçons en provenance de la ligne de Bordeaux n’était pas restée inaperçue. A la gare de l’Est, aussi bien pour les responsables, les accompagnateurs ou bien les autres jeunes, nous étions devenus deux éléments perdus dans un train fantôme. Avec tout le tact qu’il put développer, notre interlocuteur – il s’appelait Michel – nous annonça que tout le monde était bien parti à l’heure prévue, tout le monde, sauf nous.

En évoquant impondérables et vicissitudes, Michel admit que ce qui nous arrivait était fort dommage. Il nous mena vers la terrasse d’un café et là, il nous expliqua la décision que la direction des « Vaillants » venait de prendre. Il n’était aucunement question de nous laisser en plan en France mais plutôt de nous envoyer à Moscou par avion. De là, nous pourrions rallier la Crimée.

La proposition avancée par Michel me convint tout de suite et me sembla être comme quelque chose de génial et d’excitant.

Ce qui avait pu apparaître comme une galère tout au long de la journée, se muait soudainement en une chance inouïe pour vivre une première expérience. La citrouille S.N.C.F allait-elle se transformer en carrosse de l’Aéroflot ?

La chose ne fut pas aussi aisée. D’un coup, retombait sur les épaules de ma mère tout le poids des responsabilités. Ce mardi de début juillet, mon père était au travail et n’avait pu nous accompagner. Il aurait pourtant bien souhaité voir partir notre délégation. A cette époque, aucun téléphone ne permettait de se concerter.

Bien embarrassée, ma mère accepta ce trajet en avion, non seulement pour son fils mais également pour Jacky. Elle ne pouvait accepter l’idée de nous voir rater ce voyage et elle signa tous les papiers que Michel lui présenta.

Déjà l’heure du train pour Tours était arrivée. La S.N.C.F annonçait à présent un retour à la normale. Après moult bisous et autant de recommandations, ma mère repris la direction de Tours. Elle allait arriver à la maison un peu avant minuit et aurait beaucoup de choses à raconter à mon père.

Dans sa « 2 chevaux », Michel nous conduisit à Aubervilliers. Au restaurant, notre choix se porta sur un steak-frites. Après tout, ne fallait-il pas en profiter avant de quitter la France ? En nous faisant part des doutes qu’elle émettait sur la fraîcheur de la viande, la serveuse nous suggéra plutôt des escalopes. Décidément, ce n’était pas notre jour. Michel nous emmena ensuite chez un ami qui habitait le dernier étage d’une grande tour. C’était, pour nous permettre de voir « Paris by night ».

Après la journée que je venais de vivre, la perspective de se recroqueviller dans un bon lit m’apparaissait plaisante. Le « Centre Ambroise Croizat » était un foyer pour personnes âgées. La place ne manqua pas puisque la chambre contenait dix lits. Deux, nous suffisaient simplement.

Malgré l’orage de la nuit précédente, déjà excité à l’idée de prendre l’avion, je ne parvins pas à m’endormir immédiatement.

Je pensais à ce train qui se dirigeait vers Berlin en emportant les autres « Vaillants ».

Tout de même, l’avion c’était mieux…

 

Mercredi 6 juillet 1966

 

Michel devait venir nous chercher vers neuf heures et demie. Il tardait… Désœuvrés, nous attendions sur le boulevard en balançant les restes d’œufs durs, totalement écrasés durant le voyage en train, que Jacky détenait encore dans son sac à pique-nique.

Enfin, Michel parut dans sa petite voiture Citroën et nous emmena au patronage laïc d’Aubervilliers afin que nous puissions déposer nos bagages. Il eût certainement paru bizarre de nous voir débarquer avec tout notre paquetage dans le bar-tabac du coin pour prendre un petit déjeuner.

Le reste du temps parut interminable et ce fut dans un parc municipal que j’attendis, avec Jacky, que daigne se passer la matinée.

Enfin, vers Midi, Michel prit la route de l’aéroport du Bourget. Les formalités d’embarquement accomplies, l’on nous fit monter à bord. Nous commencions à peine à nous installer, lorsqu’une hôtesse nous montra le chemin des deuxièmes classes. Toutefois, la place qu’elle nous proposa parut nous convenir parfaitement.

A quatorze heures, après avoir fait vrombir ses moteurs, le Tupolev 104 décolla et commença à prendre de l’altitude. C’était mon premier voyage en avion et je ne voulais pas perdre une miette de se qui ce passait. Peu à peu, le sol apparut bien loin, tout en bas, et le paysage terrestre se transforma en une sorte de quadrillage. Bientôt, il n’y eut plus rien à voir, c’était comme si nous survolions un gigantesque paquet de coton hydrophile.

Très vite, quelques passagers de l’avion apprirent qu’il y avait à bord deux enfants qui voyageaient seuls.

Un couple de Moscovites s’approcha pour nous adresser des encouragements et nous offrir ce qui allait devenir mon premier insigne. Il s’agissait d’une effigie de Lénine lorsqu’il était enfant, au cœur d’une étoile rouge.

Une Parisienne vint aussi nous questionner à propos de notre voyage et l’hôtesse nous offrit un petit agenda et quelques brochures.

Déjà, je commençais à percevoir les différences qui apparaissaient dans l’alphabet cyrillique. Dans mon guide, j’avais trouvé qu’une sorte de « H » était un « I », que le « P » correspondait au « R » et qu’on utilisait le « C » pour le « S ».

Une lettre de cet alphabet jusqu’alors inconnu, m’amusait particulièrement. C’était une espèce de «U » avec une petite queue et qui se transcrivait « Tch ».

Du haut de mes douze ans, cette onomatopée me faisait penser au bruit produit par les locomotives, qui circulaient encore à cette époque sur les réseaux de chemins de fer. J’étais loin de me douter que quelques dizaines d’années plus tard, j’entendrais parler de la Tchétchénie et des massacres qui allaient y être perpétués.

Une hôtesse nous apporta un plateau repas en nous précisant que les petits points noirs servis dans le ramequin, c’était du caviar.

On nous informa que nous étions au dessus de Copenhague, puis de Riga.

Après deux heures de vol, le Tupolev survola un bon moment l’aéroport puis vint se poser sur la piste moscovite. Il nous fallait avancer notre montre de deux heures. Il était alors dix-huit heures et le ciel était d’un gris inquiétant, un de ces gris qui annoncent la pluie.

Chargé d’une valise, qui manifestement avait souffert du débarquement de la soute, d’un sac de voyage et d’un carton dont la corde, minutieusement arrimée autour par mon père, servait de poignée, je suivis la foule des passagers.

Alors que nous avions franchi la douane et montré nos passeport muni de visas, une jeune fille vint à notre rencontre. Avec notre uniforme bleu et notre foulard, nous ne pouvions passer inaperçus. Il s’agissait d’une étudiante qui apprenait le français et qui allait nous servir d’interprète.

Déjà, je pensais à la chanson de Gilbert Bécaud, mais ma guide à moi, à Moscou, ce n’était pas Nathalie, elle s’appelait Lise. Elle était grande, belle, blonde et devait avoir dix-huit ans.

L’aéroport Chérémétiévo étant situé à vingt-neuf kilomètres au nord-ouest de Moscou, le taxi dans lequel nous avions pris place mit fort longtemps pour rejoindre la capitale. Après avoir parcouru d’interminables artères, étrangement vides pour nous qui venions de quitter Paris quelques heures plus tôt, il nous laissa devant un vaste et moderne hôtel. Il s’agissait d’un établissement de haute classe, certainement réservé aux touristes, dont le nom portait à lui seul la fierté de l’U.R.S.S, c’était l’hôtel « Spoutnik »…

Avec Jacky, qui avait seulement quelques mois de plus, je suivais Lise comme un petit chien. Même si nous ne pouvions comprendre un seul mot de russe, il était évident qu’il n’y avait pas de place pour nous. Manifestement, nous n’étions pas attendus. Du reste, à Moscou, personne ne pouvait envisager qu’une panne d’électricité survenue au beau milieu de la France, allait amener deux gamins tout droit dans cet hôtel de luxe.

On nous fit alors attendre dans le hall. Lise était bien embarrassée et avec le personnel de l’hôtel, le mot « frantsouski »revenait souvent.

Finalement, quelqu’un trouva une solution, nous n’aurions qu’à dormir sur des lits de camps, dans une chambre où se trouvaient déjà d’autres jeunes. Pourquoi pas ? C’était toujours mieux de que coucher à la belle étoile. En effet, lorsqu’on nous fit déposer nos bagages dans une pièce, celle-ci était remplie de vêtements et de valises.

De retour à l’accueil, Lise nous aida à changer de l’argent. Mon billet de cent francs, une grosse somme à cette époque, se transforma en roubles et kopecks. J’allais flâner un moment dans le hall.

Dans le « coin-salon », un juke-box permettait de choisir une ambiance musicale. L’hôtel étant international, les titres étaient inscrits en cyrillique et en latin. Grâce à cela, je pus m’apercevoir que la seule chanson française proposée, c’était « Bambino » de Dalida.

En insérant un de mes kopecks dans l’appareil pour ressentir une petite bouffée de France, je fis alors ma première dépense en U.R.S.S.

Avec le décalage horaire, l’heure de dîner était déjà arrivée et Lise nous guida vers le restaurant de l’hôtel. Le repas fut frugal, autant dire proportionnel à l’importance des tranches de pains qui l’accompagnaient. Et pourtant, je ne pouvais imaginer que je devais me réjouir de manger encore du pain blanc.

Après dîner, Lise nous fit prendre le bus, puis le métro pour nous montrer quelques vues nocturnes de Moscou. Si, pour les Moscovites, il était évident que nous étions des « Pionniers » étrangers, il était moins aisé pour eux de deviner que nous venions de France. Dans les transports en commun, beaucoup de voyageurs nous abordaient et bien évidemment, nous leur présentions notre meilleur air ahuri.

Avec mon fameux guide, je leur répondais, avec un brin de fierté : « ia vas né panimaïou, ia né gavariou pa rouski ».Ce qui revenait à dire en russe : « je ne vous comprends pas, je ne parle pas russe ».

Le guide parlé « français – russe » était du tonnerre. Avec lui, je savais que « Monsieur » se disait « Gaspadin », « Madame », « Gaspaja »et « Camarade », « Tavarichtch ».Tiens, encore un « tch »… comme Tchétchènie…

Grâce à ce fascicule, rédigé par un certain S. Névérov et publié en 1962, j’appris qu’il fallait dire « Zdrastvouïté »pour donner son bonjour et « Dasvidania » pour quitter ses amis.

De ce livre, durant plus d’un mois, j’ai essayé de tirer tout ce qui pouvait m’être utile pour échanger un minimum de conversation avec les gens.

En revanche, je n’ai jamais eu besoin d’utiliser des phrases toutes faites comme le préconisait le manuel : « Je fais partie de la délégation française, invitée aux fêtes de l’anniversaire de la Révolution d’Octobre », « Je suis communiste », « Je suis membre du syndicat des mineurs ».

Lise nous fit ensuite gravir les nombreuses marches qui menaient à l’Université. Ce bâtiment imposant, de pur style moscovite semblait m’intimider, à la fois par son architecture grandiose, mais aussi parce que du haut de ma sixième, tout ce qui relevait d’études supérieures, exaltait chez moi à la fois le respect et la crainte.

Puis, de là, notre bonne amie Lise nous fit découvrir le panorama, une immense place bordée d’arbustes, le tremplin qui permet de rejoindre la Moskova lorsqu’elle est gelée et un peu plus loin, le monumental et circulaire stade « Lénine ».

Considérant, en bonne mère, que nous devions être fatigués, Lise nous reconduisit à l’hôtel. Il est vrai que selon l’heure locale, il était déjà dix heures du soir.

Les autres « Pionniers » avaient eux aussi regagné leur chambre. Ils avaient appris que deux Français allaient les rejoindre et leur accueil prouva qu’ils avaient bien pris la chose.

C’étaient des Polonais et leur langue apparut pour moi aussi limpide que le russe que j’avais entendu au cours de cette soirée.

Il me restait toutefois mon année de sixième pour leur souhaiter un amical « Good night ».

Après quoi, je m’étendis sur mon lit de camp.

En attendant le sommeil qui, comme d’habitude, ne venait jamais très vite, je me repassais intérieurement le film de la journée.

Autour de moi, beaucoup dormaient déjà et en me laissant doucement aller, je ne pensais plus du tout à ce train qui devait toujours rouler vers la Crimée.

Jeudi 7 juillet 1966

 

Tout d’abord furtifs, les bruits se transformèrent peu à peu en un léger remue-ménage, si bien que je finis par ouvrir les yeux. Il faisait grand jour dans la pièce puisque les rideaux avaient été tirés. Ma montre indiquait sept heures. Je trouvais que cela faisait bien tôt pour un jour de vacances mais je dus me rendre à l’évidence qu’une consigne avait été donnée à propos de l’heure du réveil. Déjà, tous mes voisins de chambres revenaient des douches et commençaient à s’habiller.

Considérant qu’ils étaient supérieurs en nombre, je suivis le mouvement de mes hôtes polonais.

Le petit déjeuner fut extrêmement copieux. On nous servit des œufs, des saucisses avec de la purée et même du riz. Pour un matin, c’était vraiment trop ! Ce fut ce matin-là que je découvris une boisson jusqu’alors inconnue pour moi, le thé.

Jacky et moi avions compris que nous allions passer la journée à visiter Moscou avec la délégation polonaise. De fait, peu avant neuf heures, on nous fit monter dans le car qui devait la conduire au Palais des Pionniers. Les garçons étaient habillés d’un pantalon noir et d’une veste marron. Leur gros ceinturon était orné d’une boucle représentant l’Aigle polonais et supportait un poignard protégé par son étui.

Les filles portaient une robe grise boutonnée sur le devant, serrée à la taille par une ceinture. Tous avaient le même foulard autour du cou, mi-blanc, mi-rouge, symbolisant les couleurs du drapeau polonais.

Avec notre tenue à dominante bleue, nous étions tous deux un peu perdus dans cette marée brune et grise mais je sentais toutefois que nous étions discrètement observés par les filles, ce qui n’était pas pour me déplaire.

Durant tout le temps que dura le trajet dans les rues de Moscou, les Polonais chantèrent à tue-tête.

Il s’agissait de chants entraînants, quelquefois aux airs martiaux, par moment entrecoupés de sifflets stridents émis par les garçons. Leur enthousiasme faisait plaisir à voir.

Peut-être en rajoutaient-ils pour en remontrer aux deux Français qui les accompagnaient ?

Le « Palais des Pionniers » se trouvait derrière un vaste espace engazonné. C’était un bâtiment à un seul étage, assez long, et dont la façade décorée par une mosaïque, représentait un « Pionnier » jouant du clairon.

En 1922, pour remplacer le scoutisme, les bolcheviques avaient institué un nouveau système.

Celui-ci se décomposait en trois niveaux : les « Octobristes » pour les enfants de sept à neuf ans, les « Pionniers » pour les dix à quatorze ans et les « Komsomols » ou jeunesses communistes pour les plus âgés. L’on dénombra jusqu’à vingt-deux millions de Pionniers.

A l’intérieur, les salles étaient consacrées à diverses activités : peinture, sculpture, modélisme… D’autres étaient aménagées en musées consacrés à l’aventure spatiale ou encore à la vie de Lénine. Les jeunes « Pionniers » étaient fiers des prouesses technologiques accomplies par leurs aînés. Des panneaux entiers affichaient leurs photos où chacun d’entre eux arborait un large placard de médailles. De tous ces valeureux militaires, la vedette revenait indéniablement à Youri Gagarine pour lequel les références étaient de beaucoup les plus nombreuses. Des photos de l’espace, des cartes, des maquettes de vaisseaux et même une tenue de cosmonaute complétaient ce musée.

La visite du « Palais des Pionniers » fut complète. Après les salles de jeux, on nous fit entrer dans la bibliothèque où les étagères semblaient bien fournies.

A chaque fois que nous rentrions dans un local, nous avions l’occasion d’échanger quelques gestes d’amitié avec les jeunes Soviétiques. Ils étaient vêtus d’une chemise et d’un short blancs et portaient tous un foulard rouge.

Bientôt, les accompagnateurs polonais nous firent comprendre qu’il fallait rejoindre le car. Quelques dizaines de minutes plus tard, nous nous retrouvions devant un grand bâtiment. Il avait plu et nous devions éviter d’énormes flaques qui s’étalaient sur le trottoir.

On s’installa au beau milieu d’une grande salle circulaire. En fait, il s’agissait d’un Planétarium où se projetaient les images du cosmos tandis que les murs représentaient le panorama de Moscou en ombres chinoises. C’était comme, en quelque sorte, des images de synthèse, trente ans avant leur vulgarisation. Les couleurs produisaient une réelle fascination sur les spectateurs. Les jaunes, les ocres et les rouges se détachaient des bleus et des noirs en accentuant l’impression d’immensité de l’univers. Je trouvais cette visite très intéressante et fort éducative, du moins par rapport à ce que j’avais pu en comprendre.

En guise de déjeuner, un panier pique-nique nous fut distribué et, en faisant la fine bouche, je finis par en dédaigner les trois quarts.

L’après-midi devait se passer dans un grand parc botanique situé au bord de la Moskova. Une immense roue en délimitait, bien au loin, l’extrémité. Des tables aménagées pour jouer aux échecs se trouvaient ici et là, accueillaient de nombreux joueurs, absorbés par leur jeu.

Nous avions quartier libre et nous pouvions flâner à notre guise dans les interminables allées du parc. Avec Jacky, le seul avec qui je puisse tenir une conversation suivie, j’avais rejoint un groupe de Polonaises. Nous étions en train de nous échanger des sourires et quelques bribes de phrases lorsqu’une terrible averse nous força à trouver refuge sous un vieux manège de chevaux de bois.

Les filles étaient intriguées par mon appareil photo, un « Kodak », bien carré dans son étui en cuir, que ma tante m’avait offert pour ma communion.

On commença alors à faire plus ample connaissance. La chose était possible puisque deux Polonaises parlaient un peu d’anglais, c’étaient Barbara et Asia.

La pluie avait cessé et bien vite, elles nous firent signe de rejoindre le groupe. Elles avaient l’avantage de connaître le programme tandis que nous autres, Français, nous nous laissions totalement guider.

Pourtant, il eût été navrant de rater la suite de l’emploi du temps puisque les organisateurs avaient prévu une balade en bateau-mouche sur la Moskova.

Ce fut presque naturellement que je me retrouvais à côté d’Asia sur la banquette et, tandis que nous dérivions au fil de l’eau, chacun de nous utilisa sa première année d’anglais pour se présenter à l’autre. Asia était grande, le visage allongé et anguleux. Dans sa tenue grise, avec ses yeux couleur noisette et ses cheveux mi-longs et bouclés, elle me parut tout de suite très belle. Elle s’appelait Joanna, Asia, se prononçant « Assia », étant le diminutif de ce prénom. Elle était la fille d’un médecin et habitait à Katowice, une grande ville du sud de la Pologne. A quelques mois près, nous étions du même âge.

Ce voyage en bateau fut délicieusement long et, pour comble de bonheur, notre retour à l’hôtel se fit à pied, en passant à proximité du stade Lénine. Si bien que je pus rester avec elle encore un bon moment.

Le dîner me sembla copieux, de toutes façons, j’avais une faim de loup.

La soirée se prolongea avec des chants et des danses alternativement exécutés par des Russes et des Polonais.

Mon moral était au beau fixe En me couchant, je souhaitais déjà être au lendemain pour revoir Asia. Ce n’était pas fini…


Vendredi 8 juillet 1966

 

A présent, j’étais habitué aux petits déjeuners locaux et j’acceptais de bon cœur la saucisse qui me fut proposée. J’avais rejoint un groupe de Polonais à table en leur lançant un original « good good miam miam » Il s’agissait peut-être d’une utilisation peu banale de l’anglais, mais cela avait pour mérite que l’on puisse se comprendre.

Dans la salle de restaurant, il n’y avait que du brun, les filles n’étaient pas encore arrivées. Jacky, qui avait déjeuné avant moi, vint me chercher. Lise nous attendait. Elle pouvait consacrer sa journée de vendredi tout entière pour nous deux.

Nous allions visiter Moscou en privé et si la proposition m’apparaissait, certes, comme un privilège, je voyais en même temps s’échapper l’opportunité de me retrouver dans le car à côté de ma petite Polonaise. De toute façon, mon souhait n’aurait pu se réaliser facilement, car les filles ne semblaient pas trop vouloir se mélanger avec les garçons.

Dans un premier temps, Lise nous fit courir les magasins. Elle se souvenait de la mésaventure survenue à ma valise à la descente de l’avion et s’était mis en tête de trouver quelque chose qui puisse la réparer. Si Lise savait, elle, ce qu’elle recherchait, moi je n’en n’avais aucune idée.

Quoi qu’il en soit, l’expérience fut intéressante car elle nous permit d’aller de boutique en boutique et cela n’avait rien à voir avec les commerces que j’étais habitué à fréquenter, à Tours où à Saint Pierre des Corps.

Les rayonnages ne regorgeaient pas de marchandises, bien au contraire, ils étaient plutôt clairsemés.

Le scénario se répéta plusieurs fois, Lise expliquait ce qu’elle voulait et son interlocuteur, d’un air désolé, lui suggérait d’aller voir ailleurs.

Finalement, après plus d’une heure de pérégrinations, je me retrouvais avec une grosse poignée en bois d’où partaient quatre sangles destinées à être attachées autour de ma valise.

Lise était soulagée et nous emmena ensuite voir un film dans un cinéma circulaire. En 1966, à Moscou, des vues de paysages de l’U.R.S.S étaient projetées dans des conditions similaires à celles maintenant réalisées au « Futuroscope » à Poitiers !

Ce que j’aimais à Moscou, c’était lorsque Lise nous faisait prendre le métro. Le marbre, les décors et l’impeccable propreté en faisaient un lieu somptueux. C’était comme si j’étais en train de visiter un musée.

Par ailleurs, les gens semblaient plus calmes, peut-être plus résignés, et ne cherchaient pas à se bousculer comme pouvaient le faire certains Parisiens qui tentaient de jouer des coudes pour se faufiler avant la fermeture des portillons.

En sortant du métro, Lise nous expliqua qu’elle nous emmenait maintenant à l’Exposition à cette époque appelée, non sans emphase : « Exposition permanente des réalisations de l’économie nationale ».

Une statue imposante dominait l’entrée et représentait la symbiose des travailleurs. L’ouvrier et la kolkhozienne s’élançaient vers un monde meilleur, l’un brandissant le marteau et l’autre, la faucille.

Plus tard, j’apprendrais que cette œuvre de Vera Moukhina avait été réalisée en 1937 pour l’Exposition Internationale de Paris.

Ce gigantisme faisait d’ailleurs pendant au pavillon de l’Allemagne, alors nazie, qui se trouvait juste en face.

Un autre monument s’élevait bien haut dans le ciel et rappelait le lancement par l’U.R.S.S du premier satellite artificiel du monde.

Pour profiter pleinement de l’ensemble de l’exposition, il était conseillé d’utiliser un petit train.

Au centre de la Place de l’Amitié des Peuples un vaste bassin alimenté par des jets d’eau était agrémenté par des statues en or qui représentaient chacune une République de l’Union.

Avec Lise, la visite du pavillon de l’Astronomie fut instructive car elle nous expliquait dans notre langue tout ce que nous pouvions voir.

Des télévisions couleurs diffusaient des interviews de Youri Gagarine, des photos et des sculptures rappelaient l’exploit accompli par les petites chiennes Laïka et Mirka. Des tenues orange de cosmonautes et des parties de « Soyouz », étaient également exposées.

L’imposante reproduction d’un cheval blanc annonçait que l’on était à présent devant le bâtiment réservé à ce noble animal. Un petit groupe se trouvait au pied de la sculpture et plus nous approchions, plus je distinguais du marron, du blanc et du rouge. Il n’y avait plus de doute, c’était bien des Pionniers polonais, les « nôtres » de surcroît.

Bientôt, toute la délégation eut tôt fait de se regrouper et en me voyant, Asia s’approcha de moi pour me dire qu’ici, c’était beau. D’un coup, pour moi ce n’était plus seulement beau, c’était merveilleux !

Les responsables polonais et Lise s’étaient mis d’accord pour que nous puissions partager leur pique-nique dans l’enceinte de l’Exposition, si bien que je fis le reste de la visite tout près de celle qui déjà, me faisait grossir le cœur sans que je ne pusse plus rien y faire.

Pour rejoindre la Crimée, il était convenu que nous quittions Moscou dans la soirée et avant de nous laisser, Lise souhaitait nous montrer le lieu mythique de la capitale, la Place Rouge. Il fallait voir avec quelle fierté Lise nous parlait de « sa » place, l’un des plus beaux endroits du monde selon elle !

J’appris un mot nouveau : « Krasnaïa plochad », autrement dit « place rouge » puisqu’en russe « krasnaïa » veut dire à la fois « belle » et « rouge ».

Il est vrai que l’endroit était impressionnant, avec ses sept-cent mètres de long, ses cent-trente mètres de large et son sol entièrement pavé. Je me trouvais à l’endroit même où se déroulaient les grands défilés militaires pour le 1er mai ou les commémorations de la Révolution d’Octobre !

En cette journée ensoleillée de début juillet, il y avait beaucoup de monde sur cette place bordée sur la droite par l’imposant mur du Kremlin et la tour Saint-Sauveur.

A un endroit particulier, une foule dense se pressait et une queue interminable se déroulait jusqu’à une petite pyramide en marbre rouge. Il s’agissait du mausolée de Lénine.

Au fond, la place semblait être clôturée par la cathédrale de Basile le Bienheureux. Avec ses neufs clochers multicolores ressemblant à des glaces italiennes, cette basilique me parut amusante. Lise nous raconta une légende selon laquelle le tsar Yvan IV, dit Yvan « le Terrible », aurait fait crever les yeux de tous ceux qui avaient bâti cet édifice pour les empêcher de réaliser quelque chose de plus beau par la suite.

Maintenant, nous faisions partie de tous ceux qui piétinaient pour approcher la sépulture de Lénine.

Finalement, à force de patience et de progression à petits pas, je parvins à la hauteur des deux gardes, presque statufiés, qui indiquaient que nous étions enfin arrivés à l’entrée du local. Lentement, en suivant la foule et dans un silence total, je pus voir Lénine, reposant embaumé dans son cercueil au couvercle de verre. En fait, on ne voyait que la tête, le reste du corps étant recouvert d’un drap. Cette vision m’impressionna.

Non pas pour avoir vu quelqu’un de mort, ça je l’avais déjà fait, mais parce que cet homme qui semblait dormir, était avait rendu l’âme depuis plus de quarante ans ! Dorénavant, je pourrais dire : « Je l’ai vu ! » Depuis mon plus jeune âge, j’avais toujours entendu mes parents vénérer Lénine.

D’ailleurs, à Saint Pierre des Corps, je demeurais non loin de l’avenue de celui qui était considéré comme le sauveur du peuple, le père de la Révolution, le juste, le bon, l’idole… Un saint homme en quelque sorte, bien que le terme n’aurait pas été approprié du tout. Sans connaître la vie de Vladimir Ilitch, j’avais eu maintes fois l’occasion de le voir en photos dans certaines brochures communistes ou encore, la veille dans le « Palais des Pionniers ».

On le voyait avec sa femme, son chien, dans son bureau, dans sa datcha, en train d’haranguer la foule…

A ce moment, en quittant les lieux quasi sacrés, j’étais fier d’arborer l’insigne qui m’avait été offert dans l’avion.

En fait, à cette époque, pour moi il y avait le gentil Lénine et le méchant Staline. Cela tombait bien puisque Lise m’apprit qu’à partir de Khrouchtchev (tiens ! encore un autre « tch »), le vilain Joseph avait été relégué dans un des nombreux casiers aménagés dans le mur du Kremlin. Bien fait, na !

Lise, qui n’oubliait pas que nous avions un train à prendre, nous fit presser l’allure pour nous diriger vers l’intérieur de l’enceinte.

Au milieu de toutes ces cathédrales et palais aux toits rehaussés par des dômes d’or, ce qui m’intrigua le plus sur le moment, ce furent l’énorme cloche brisée et le roi des canons. La première pesait deux cents tonnes et le second, quarante. Outre le gigantisme, leur autre point commun résidait dans le fait que l’un et l’autre ne servirent jamais.

Avant de rentrer, notre charmante guide nous fit traverser la place pour nous emmener au « Goum », une galerie marchande qui accueillait des petites boutiques d’état et où les francs et les dollars étaient mieux accueillis que les roubles.

A présent, les gens sortaient du travail et il y avait beaucoup de monde dans le métro. Quel dommage de ne pouvoir s’asseoir, je commençais à en avoir plein les jambes.

A l’hôtel, les Polonais étaient en pleine effervescence. Leurs bagages étaient déjà regroupés dans le hall. A mon tour, je descendis ma valise, rafistolée grâce à la poignée miracle, mon sac de sport et mon fameux carton maintenu par une ficelle.

Des Pionniers soviétiques étaient venus nous dire au revoir et nous avaient offert, une fois de plus, une brassée d’insignes. Il s’agissait d’une sorte de « pin’s » qui s’accrochaient sur le vêtement pas un système de type épingle de nourrice. Quelques photos de groupe furent ensuite prises devant l’hôtel et vers dix-huit heures, le car se dirigea vers la gare.

J’étais triste de devoir quitter Lise, pourquoi ne pouvait-elle pas venir avec nous en Crimée ?

Elle m’expliqua qu’elle essaierait de nous rejoindre, qu’elle connaissait bien l’endroit où j’allais pouvoir retrouver mes compatriotes français. Il y avait bien longtemps que je les avais oubliés, tous ceux-là…

Enfin, elle s’amusa beaucoup du fait que je sois souvent aux côtés d’une Pionnière polonaise et elle me dit alors en riant : « Tu vois, tu ne seras pas tout seul, là-bas ».

Dans le car, les Polonais chantaient encore, ils attendaient maintenant le moment de se retrouver au bord de la Mer Noire.

Tout de même, aussi stricte que fût la discipline chez ces Pionniers, personne n’avait trouvé à redire lorsque j’étais venu m’asseoir à côté d’Asia. Très complaisamment, Barbara m’avait laissé la place.

A l’heure prévue, une grosse locomotive à vapeur entra en gare. Fils et deux fois petit-fils de cheminot, je savais que les numéros des locomotives correspondaient au nombre de petites roues devant, de grandes roues au milieu et de petites roues à l’arrière. A Moscou, la machine paraissait imposante mais, fort occupé à discuter avec les autres, je ne prêtai guère d’attention au nombre de roues.

En montant dans la voiture, les monitrices prirent bien garde à récupérer les filles et les moniteurs, les garçons. La chose était cette fois-ci sérieuse, puisqu’il s’agissait de compartiments à couchettes. Le wagon-lits était dans l’ensemble assez confortable et nous essayions tous de nous installer le mieux possible.

C’était préférable puisqu’il était alors dix-neuf heures et nous n’arriverions à Simféropol que le lendemain à dix-sept heures. Lorsque le train quitta la gare moscovite, nous savions que c’était parti pour un voyage de mille quatre cents kilomètres, soit vingt-deux heures en train !

Les responsables avaient ordonné que personne ne se promène dans les couloirs avant que le dîner ne soit servi.

Disciplinés, Mietec, Kuitec, Benec, Youri, Jacky et moi-même, attendions le service. J’étais même impatient, parce que la visite de la Place Rouge m’avait creusé l’appétit.

J’avais baissé la vitre et, le nez au vent, je m’amusais à voir défiler le paysage. L’escarbille que je reçus en plein dans l’œil arrêta soudainement mon petit jeu.

Un employé de la S.Z.D, « Sovetskaja Zeleznaja Doroga », autrement dit la compagnie des chemins de fer soviétique, apparut avec un plateau. Il semblait tout heureux de nous apporter quelques biscuits, du poisson à la tomate et un ersatz de friandise. Invariablement, la boisson fut constituée de thé.

C’était bien maigre. Depuis mon départ de ma bonne ville de Saint Pierre des Corps, je traînais partout ce fameux carton bien fermé, avec sa ficelle enroulée autour.

Il s’agissait en fait d’un « petit en-cas » que ma mère avait préparé pour la première soirée, c’est-à-dire pour le mardi soir, lorsque j’aurais dû voyager vers Berlin. En cette soirée de vendredi, j’étais bien dans un train, mais un autre train… pour une autre destination…

Lorsque ma mère me faisait un panier pique-nique, il y en avait toujours pour un régiment, si bien, qu’en dénouant la ficelle, ce fut comme si je venais d’ouvrir la porte de la caverne d’Ali Baba. Au moins, avec ce coup d’éclat vis-à-vis des Polonais, je n’aurais plus à transbahuter mon carton…

Evidemment, depuis quatre jours, le pain de mie avait un tantinet verdi, mais le reste était plus que consommable et en un rien de temps, la boîte de pâté « Olida », les portions de « Vache qui rit », le paquet de petits beurres, les gaufrettes, la tablette de chocolat et les barres de pâtes de fruits furent englouties.

Nous eûmes toutefois à partager avec quelques autres des compartiments voisins, car notre petite « bombance » à six avait vite été connue de tout le monde.

Lorsque Barbara et Asia entrèrent dans notre antre pour nous dire bonsoir, j’avais toutefois réussi à leur préserver le pain d’épices et les bonbons.

Le train roulait dans les profondeurs de la nuit alors qu’un orage illuminait le ciel.

Demain, au bout du voyage, il y aurait la Crimée… En regardant les éclairs filtrer à travers les rideaux, je me demandais comment cela allait être là-bas, à Artek.

Moi, j’étais bien à Moscou, avec Asia…


Samedi 9 juillet 1966

 

Il était huit heures du matin. La nuit agitée avait laissé place à un début de journée bien ensoleillée.

Quelqu’un avait apporté des biscuits et du thé mais je laissais ma part aux autres. Après un brin de toilette effectué dans le cabinet prévu à cet effet, je tirais une chemise bleu ciel de ma valise. Il était temps d’arriver, la réserve commençait à s’épuiser.

Je laissais filer le temps entre le couloir et mon compartiment. Un groupe de Pionniers soviétiques s’arrêta pour nous saluer. L’un d’entre eux avait des timbres et, heureusement, j’avais apporté une belle série d’oblitérés français. Chacun de nous parvint à trouver son bonheur jusqu’au moment où je vis arriver Asia, qui voulait se promener dans le train.

Le point commun qu’Asia partageait avec moi, c’était sa curiosité, son désir de tout découvrir.

Nous étions en tête du convoi, à proximité du restaurant et manifestement, en première classe avec wagons-lits.

Notre progression vers l’arrière nous amena bientôt vers les secondes. Il y avait du monde, mais les passagers n’étaient pas trop serrés. Ils paraissaient plutôt équipés pour endurer un long voyage. Par moment avec juvénilité et espièglerie, nous nous montrions une grosse dame ou bien un monsieur à l’allure bizarre et nous nous regardions tous deux en pouffant de rire. Nous avancions, toujours, remontions le temps en quelque sorte.

Nous étions parvenus en troisième classe et les banquettes étaient en bois. A présent, la voiture était très peuplée.

Certains de ces gens devaient probablement se demander qui étaient ces deux jeunes, l’une en uniforme gris et l’autre en bleu.

Des paniers, des cageots, des valises et des cartons encombraient l’allée. Il était maintenant temps de faire le chemin inverse.

Le train se mit à ralentir, il arrivait dans une ville qui me parut importante.

Cette fois-ci, ma connaissance moyenne de l’alphabet russe ne me permit pas de déchiffrer le nom inscrit sur les panneaux. Il y avait bien des « D » ; des « R », des « S » mais cela ne me disait absolument rien.

Nous avions totalement ouvert une fenêtre du couloir pour mieux voir les gens qui s’affairaient sur le quai, qui descendaient ou qui montaient et ceux qui avaient beaucoup de peine à se quitter.

Parmi eux, il y avait une paysanne qui semblait vendre quelque chose. Elle s’approcha de notre fenêtre et nous tendit un cornet confectionné avec du papier comme ceux que les bouchers utilisent pour l’emballage extérieur. Dedans, il y avait des cerises de types « cœurs de pigeon ». Manifestement, c’était un cadeau et je devinais que notre foulard devait y être pour quelque chose. Je prononçai un fier « Spassiba » pour remercier la « Babouchka ».

En picorant dans notre cornet, on s’en retourna vers notre voiture. Je retrouvais Jacky et lui expliquais notre expédition et notre rencontre avec la dame du quai. Au moins lui, savait que nous étions à Dniepropetrovsk. A partir de ce moment, cela me parut d’une logique limpide en regardant le panneau. Notre halte avait duré une bonne vingtaine de minutes quand le train se remit en route. Bientôt, il enjamba un large fleuve. Il s’agissait du Dniepr, qui lui aussi descendait vers la Mer Noire, mais plus lentement.

Après un nouvel arrêt aux alentours de midi, cette fois-ci à Zaporojie, le déjeuner fut servi au wagon-restaurant. Pour moi, c’était la première fois que je mangeais dans un tel lieu et j’aurais absolument apprécié… s’il n’y avait eu la nourriture qui nous fut servie.

En passant dans un village, j’eus le temps de voir un groupe de personnes qui se pressaient autour d’un fourgon ressemblant à une grosse cuisinière. Je me dis simplement qu’ils attendaient pour manger…

Plus tard, en me dirigeant vers le compartiment d’Asia, je vis Jacky qui était entouré de Pionnières portant un foulard qui ressemblait au nôtre, à la différence qu’il avait une bande bleue après la rouge. En fait, il s’agissait d’Allemandes de l’Ouest qui s’amusaient à lui dire « bonjour chéri » en français. Je le laissais au milieu de cette agréable compagnie et passais le reste du temps avec Asia, à parler de la France, de la Pologne, de Katowice, de la guerre, la Deuxième bien sûr.

Vers quatorze heures, le train fit halte à Mélitopol puis, une heure plus tard, à Novoalexeïevka. Sur la carte accrochée au bout du couloir, nous avions vu que cette ville n’était plus très loin de la mer. Dans trois heures, nous serions à Simféropol. Ce voyage, qui me laissa le plus merveilleux des souvenirs parmi tous ceux que je pourrai accomplir par la suite, allait s’achever dans trois heures. J’aurais presque voulu que ce train ne s’arrêtât jamais, et qu’il roulât sans cesse, vers une ville toujours inaccessible.

Il était maintenant évident que nous prenions grand plaisir à être ensemble. D’ailleurs, n’était-ce pas elle qui était venue me chercher le matin pour visiter le train : « Walking together in the train ? » avait-elle demandé.

Le paysage devenait splendide. Durant de nombreux kilomètres, la voie ferrée était aménagée au beau milieu de la mer.

Nous empruntions le long ouvrage qui relie l’Ukraine à la presqu’île de Crimée en traversant la mer d’Azov. Cela évitait d’obliquer vers Kherson pour rejoindre l’isthme de Perekop.

A partir de seize heure trente, tout bougea, une sorte de branle-bas semblait agiter les compartiments. Nous allions arriver.

A Simféropol, le temps était gris, l’ambiance était bizarre, pour ne pas dire morose. Ce qui me surprit le plus, c’est que l’on nous conduisit dans une sorte de dispensaire situé aux abords de la gare. Peut-être s’agissait-il de contrôle destiné à éviter l’introduction de maladie contagieuse dans le camp ? Les médecins décelèrent un peu de fièvre chez Jacky. Etait-ce une résultante de sa rencontre avec les Allemandes ?

Dans ce cas, avec ma petite polonaise, j’aurais dû être déclaré en état de grave hyperthermie …

Après cette séance d’auscultation, on nous fit monter dans des cars. Nous voyagions maintenant avec des Allemands de l’Ouest, et Jacky avait retrouvé ses copines. La délégation polonaise devait être dans un autre véhicule.

Il restait un bon bout de chemin à parcourir sur les routes sinueuses pour rejoindre Artek.

Inconsciemment, cette visite médicale avait réveillé les angoisses qui m’assaillaient avant de partir. Au cours des deux derniers mois qui avaient précédé ce voyage, Michel n’avait pas manqué de me raconter ce qu’il avait lui-même vécu à Artek. Quel que fussent exaltants les récits qu’il me faisait, je n’arrivais pas à m’imaginer les lieux. Cela ne semblait pas correspondre à la colonie de vacances où j’étais allé l’année précédente à Bagnères de Bigorre.

Comment pouvait bien être fait ce qu’il appelait « le camp d’Artek ? ».

En fait, c’était ce mot : « camp », qui générait en moi une sorte de malaise, à la fois inconscient et indéfinissable.


Bien que je n’eusse alors que douze ans, j’avais déjà vu le film « Mein Kampf » au cinéma et de nombreux autres documentaires sur la déportation. Sans que je ne puisse rien faire pour me corriger, je m’étais de nombreuses fois figuré les lieux, avec de longs baraquements en planches, des étages de valises et des monceaux de lunettes et d’objets personnels.

Malgré tous mes efforts pour chasser cette idée de mon esprit, en roulant vers le camp d’Artek, cette vision tout aussi ridicule que morbide, me hantait toujours…

La forte pluie qui nous avait accompagnés depuis le début de cet interminable voyage perdait de son intensité au fur et à mesure que nous nous approchions du littoral. Il était presque vingt heures lorsque le car se présenta à l’entrée du camp.

Une large banderole rouge était tendue au dessus de la route, et portait l’inscription « Pazhalska Artek », « Bienvenue à Artek » en grosses lettres cyrilliques jaunes.

A présent, il fallait suivre le mouvement et commencer par nous séparer de nos bagages. On nous pria également d’aller prendre une douche

A cette heure, la chose pouvait paraître surprenante mais après vingt-deux heures de train et trois heures de bus, cette obligation m’apparut des plus revigorantes.

Ensuite, l’on nous remit la tenue d’Artek, une chemisette et un short, en tissu léger et de couleur bleu ciel.

Nous pensions retrouver la délégation française aussitôt après mais ce ne fut pas le cas.

On nous conduisit au réfectoire, un bâtiment immense confectionné par des sortes de parapluies inversés retenus par des piliers. Ainsi, il n’y avait ni murs, ni portes, ni fenêtres. A cette heure, il était totalement vide, il y avait longtemps que tout le monde avait fini de dîner.

Nous étions là, tous les deux, Jacky et moi, à faire le nez sur ce qu’on venait de nous apporter et à attendre l’arrivée des autres.

Où étaient passés les Allemands, les Russes qui étaient arrivés en même temps que nous, et surtout, qu’étaient devenus les Polonais ? Personne ne pouvait nous apporter la réponse et nous nous retrouvions deux seuls Français dans un restaurant qui devait servir plusieurs centaines de repas.

Il était plus de vingt deux heures lorsque quelqu’un nous dirigea vers le bâtiment qui accueillait les « Vaillants ».

La plupart des garçons étaient couchés et à voix basse, les rares qui ne dormaient pas, nous accueillirent et nous indiquèrent les lits qui nous restaient.

J’étais couché, mais le sommeil ne venait pas. Cette fois-ci, j’étais vraiment à Artek. Comment allait se passer ce séjour ? Que le temps à Moscou était bon et cette journée en train n’avait-elle pas été merveilleuse ? Pourrais-je revoir Asia ? Alors, je me mis à pleurer…

 

Dimanche 10 juillet 1966

 

Une espèce de musique vint s’immiscer dans mon songe… J’ouvris les yeux. Déjà, des garçons étaient debout et commençaient à s’habiller. « Alors, vous êtes arrivés ? Il faut aller à la gym », me lança mon voisin de lit. Il faisait grand jour et, pour la première fois, je découvrais le dortoir. Il était spacieux et comptait une douzaine de lits. Je m’approchais de la large baie vitrée, la mer s’étalait à perte de vue et disparaissait à l’horizon. « T’as vu, c’est chouette, on est juste au bord. Y’en a qui sont perchés là-haut dans la montagne » me dit alors un garçon de petite taille qui couchait près de la fenêtre. Je découvrirai par la suite que nous étions au camp maritime, « Taborou morskoy » et qu’il y avait d’autres camps montagnards.

Il faisait beau. Déjà le soleil illuminait le ciel et se reflétait dans la mer comme s’il donnait naissance à une multitude de petits poissons argentés. Ce n’était pas pour rien que l’on avait baptisé cet endroit : « la Côte d’Azur soviétique ».

Quelques années après la Révolution d’Octobre, Lénine avait décidé que la Crimée serait désormais « un lieu de repos pour les travailleurs ». Ce devait être une réaction bolchevique au fait que depuis la fin du dix-neuvième siècle, l’endroit était devenu lieu de villégiature et avait vu pousser de nombreuses villas luxueuses. Lénine mourut le 21 janvier 1924 mais dès l’année suivante, un de ses amis, le docteur Simoniev Solokiow engagea la construction du camp d’Artek, dans le but d’accueillir de jeunes Moscovites malades.

Situé à quelques kilomètres de Yalta, à la limite est de la côte sud, ce camp fut installé entre la petite cité balnéaire de Gourzouf et le mont « Aiou-Dag », autrement appelé « la Montagne de l’Ours ».

Le 16 juin 1925, les premiers enfants hébergés dans ces lieux hissèrent le premier drapeau de l’histoire d’Artek. A cette époque, il s’agissait seulement de quelques tentes mais, à partir de 1928, celles-ci furent remplacées par des baraquements militaires. Pendant l’occupation allemande en Crimée, Artek fut utilisé par la Wehrmacht.

Ce fut à partir de 1957 que le camp prit une allure résolument moderne. A l’instigation de Khrouchtchev, avec le mélange de béton, de métal et de verre, les bâtiments étaient le résultat d’une architecture d’avant-garde. La place était considérable puisque les constructions s’étalaient sur une zone de deux cent trente hectares. Dans l’idée du dirigeant soviétique de l’époque, celui qui avait un jour frappé avec sa chaussure sur le pupitre de l’O.N.U, la finalité d’Artek devait être multiple : « former des hommes nouveaux », en récompensant par ces vacances les jeunes Pionniers, les familiariser à un mode de vie quasi militaire et enfin, accueillir des enfants étrangers pour montrer au monde ce qu’étaient des « enfants libres et heureux ». En quelque sorte, Artek devait servir de vitrine à l’U.R.S.S.

Depuis, c’était Brejnev qui dirigeait le pays et le petit réchauffement perçu à un moment avait fait place au recul glacial de la « Guerre froide ». Les travaux dirigés par l’équipe d’Anatoli Polianski s’achevèrent un peu avant 1965, c'est-à-dire pour le quarantième anniversaire du camp. Si bien, que ce fut un complexe pour ainsi dire flambant neuf que je découvris en 1966.

La première chose que devait faire un Pionnier bien discipliné, c’était de se rendre au saut du lit sur la grande place pour y effectuer des mouvements de gymnastique. L’endroit était immense et les jeunes affluaient de partout. Bientôt, tout ne fut plus qu’une large bande composée de garçons et filles, vêtus de short et maillot blancs.

Chaque délégation avait son emplacement bien déterminé et, aux sons d’un accordéon, nous devions tous faire les exercices imposés par une voix qui s’échappait des haut-parleurs. En fait, c’était assez comique puisque la majorité des jeunes devaient attendre de voir ce qu’allaient faire ceux qui comprenaient le russe pour ensuite les imiter.

Cela causait nécessairement un décalage qui venait perturber la parfaite synchronisation que pouvaient espérer ceux qui dirigeaient l’exercice. Le petit jeu dura une vingtaine de minutes mais me parut trop long. Dire que j’avais été dispensé d’éducation physique tout au long de la sixième !

Enfin l’accordéon cessa et l’on s’en retourna au bungalow. Nous avions alors un peu plus d’une heure pour nous laver, faire notre lit et ranger le dortoir. Il valait mieux, car des inspections pouvaient avoir lieu à tout moment.

Je vivais une situation totalement paradoxale. Alors que depuis ce matin, de plus en plus de monde parlait en français autour de moi, j’avais l’impression d’être totalement dépaysé. Bien sûr, tous les « Vaillants » et « Vaillantes » que je rencontrais progressivement m’accueillaient gentiment en me demandant des détails sur mon voyage, mais cela ne m’empêchait pas toutefois d’éprouver une sorte de malaise indéfinissable. Je semblais avoir perdu tous mes repères.

Etait-ce le fait d’avoir passé près de vingt-quatre heures en vase clos dans un train ?

Huit heures et demie approchaient et l’on m’expliqua qu’il fallait retourner sur la Place de l’Amitié, afin de participer à la levée des drapeaux. Une fois de plus, docilement, je suivis la troupe.

Les Français étaient arrivés le vendredi matin et ils semblaient s’être parfaitement habitués aux lieux et accoutumés au rythme de vie pratiqué à Artek.

Jusqu’à présent, Jacky et moi, n’avions encore vu l’ombre d’un « mono » et ce fut à cette occasion que je fis la connaissance de nos deux accompagnateurs, Roger et Eliane.

Il faut dire que Roger ne résidait pas dans le bungalow qui nous avait été affecté. Dans une chambre contiguë à notre dortoir, celui qui avait la charge de veiller sur nous était Russe, il s’appelait Alexandre.

La Place de l’Amitié, sur laquelle j’avais fait mes mouvements sémaphoriques, était délimitée par les gradins aménagés du côté de la montagne. Il y avait une douzaine de travées et ceci, sur trois rangées. Tout au sommet, un mur était décoré par des peintures représentant les drapeaux du monde et des images de gens aux visages radieux tandis que le mot « paix » était décliné dans toutes les langues. Au pied, sur le côté droit des gradins, une plateforme était destinée à accueillir les musiciens. A l’opposé, la Place se terminait par une terrasse qui surplombait la plage et qui regroupait tous les mâts des drapeaux.

Bien évidemment, les plus nombreux étaient les Pionniers soviétiques et cela occasionnait une ondulation de petits foulards rouges. En jetant un coup d’œil sur la droite, j’eus la satisfaction de voir que les Polonais étaient là, mais je ne parvins pas à apercevoir Asia.

Onze drapeaux furent levés ce matin-là. Ils correspondaient aux pays, qui étaient désormais représentés à Artek, mais tous n’étaient pas encore arrivés.

Alors que les drapeaux montaient lentement le long du mât, je fus bien étonné de voir la plupart des Pionniers saluer en levant le bras droit et en inclinant l’avant-bras un peu au dessus de la tête. C’était tout de même impressionnant de voir toutes ces couleurs flotter dans le vent et ces centaines de main s’élever en même temps.

La cérémonie prit fin rapidement et Roger nous permit d’aller déjeuner. Comme tous les repas du matin, il fut riche en calories. S’il était un plus fréquenté que la veille au soir, le réfectoire n’en était pas pour autant surpeuplé.

J’avais compté sur ce moment du petit déjeuner pour espérer voir Asia mais, une fois de plus, je fus victime d’un « décalage horaire » entre son groupe et le mien.

En revanche, je fis la connaissance de « Francas », des « Francs et Franches Camarades » qui participaient à une sorte de chantier de jeunesse et qui prenaient leurs repas au réfectoire.

A la suite du petit déjeuner, l’on nous donna quartier libre. Tout le monde pouvait faire ce qu’il voulait. Tout le monde, sauf deux, Jacky et moi, puisque nous devions nous rendre à l’infirmerie du camp.

Après une minutieuse auscultation, réalisée dans un premier temps par un médecin puis ensuite, par un dentiste, je fus déclaré apte à effectuer le séjour dans le camp. Jacky l’était aussi et l’on pourrait se demander ce qu’il nous serait advenu si nous avions été médicalement refusés. Nous pouvions enfin rejoindre les autres sur la plage.

La zone de baignade était surveillée par un médecin, une infirmière, un maître-nageur tandis que deux hommes dans une barque, veillaient à ce que l’on ne dépassât point les bouées. Par ailleurs, il fallait nous aligner avant de se jeter à l’eau, pour être comptés et nous devions refaire la même chose à la sortie. Cette opération impliquait que nous ne pouvions nous baigner qu’en groupe et dans des tranches de temps bien déterminées.

Quand on avait pu y parvenir, l’eau était très claire, en dépit de son nom « Mer Noire » mais aussi très salée. Mais l’on n’était pas forcé de boire la tasse… En revanche, la plage était recouverte de gros galets noirs qui n’offraient pas la douceur du sable fin et qui, de surcroît, étaient extrêmement brûlants.

Pour Jacky et moi, le contact de l’eau fut éphémère puisque Roger et Eliane voulaient que nous nous rassemblions sur la terrasse située sur notre bungalow.

Le 14 juillet allait être consacré aux cérémonies de l’ouverture officielle d’Artek, mais également devait mettre à l’honneur la délégation française, par le biais de sa fête nationale. De toute la série de fêtes et spectacles organisés tour à tour par les délégations, les Français allaient avoir le privilège d’ouvrir le bal, c’était le cas de le dire. Il s’agissait de décider du spectacle que nous allions présenter dans quatre jours.

Nous en étions là lorsque soudain, le son d’un clairon se fit entendre dans le ciel d’Artek. C’était cela que j’avais perçu le matin, à demi inconscient. Il était treize heures et cela voulait dire qu’il fallait nous rendre au réfectoire. Ce même clairon sonnait à dix-neuf heures pour indiquer le dîner et enfin à vingt-deux heures pour signifier qu’il fallait se coucher..

Partant du principe que nous nous levions tôt le matin et que le soleil tapait assez fort en début d’après-midi, il nous était pressement recommandé de rester tranquille dans notre dortoir.

Durant ce temps libre qui nous menait à seize heures, nous pouvions dormir, lire, écrire ou encore classer les insignes ou les timbres que nous avions échangés.

Enfin ! Je retrouvais Asia sur la plage. C’était la première fois, depuis la descente du train, la veille. Nous avions beaucoup de choses à nous dire, raconter notre arrivée au camp, échanger nos