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Ce matin-là aussi, il s'est réveillé en pensant qu'il allait rencontrer sa femme au coin de la rue, mais sans savoir lequel. Pourtant elle est morte, depuis combien de temps, déjà...Cette intuition était sa raison de vivre de chaque jour. Le matin, il était heureux, jusqu'à ce qu'il dépassât un certain coin de rue sans l'avoir rencontrée. La sensation de vide qu'il éprouvait alors, précipitait l'arrivée du crépuscule.

Aussitôt la nuit tombée, il se bourrait l'estomac de vin de riz, interpellait Dieu à grands cris, hurlait le nom de sa femme, pleurait toutes les larmes de son corps, et enfin éclatait d'un rire de dément. C'était le signal que les gens autour de lui attendaient pour le ramener chez lui, dans la petite chambre d'une petite maison, à la périphérie d'une petite ville. Il étendait son maigre corps sur un pauvre lit de bambou, le seul meuble de la pièce, et passait là les dernières secondes de la nuit.

Ces nuits étaient trop courtes pour le mettre à l'abri de l'espoir excessif qu'il avait placé en un coin de rue sans savoir lequel. Mais chaque matin, la blancheur de l'aube à l'horizon lui rappelait qu'on ne peut rencontrer un mort au détour du chemin, que sa femme était sous la tombe et qu'il n'était pas allé la voir. Depuis combien de temps déjà...

Depuis combien de temps n'avait-il pas fait le pèlerinage ? Il ne l'avait pas fait. Ils lui avaient dit qu'elle était morte. Et enterrée, c'est ce qu'ils avaient dit. Mais lui, n'avait pas voulu voir sa dépouille. Lui, le mari de la morte, n'avait même pas participé à l'enterrement. Il courait très vite avec la foule sur le trottoir en regardant passer le cortège.

– Qui est mort ? lui avait-on demandé.

– Je ne sais pas, avait-il répondu en continuant de croquer des graines de pastèque.

Le soir, il avait dit au gardien du cimetière de refleurir la tombe, puis très vite, s'en était allé. Le lendemain, ses lèvres touchaient l'alcool pour la première fois. Depuis, on raconte que c'est un ivrogne qui hurle le nom de sa femme, pleure toutes les larmes de son corps, interpelle Dieu à grands cris, et éclate enfin d'un rire satanique.

Une fois lavé et habillé, il est sorti en courant dans la rue puis s'est arrêté sur le trottoir pour choisir sa direction. Il s'est mis à fixer longuement le centre du soleil, comme il en est capable depuis quelques jours seulement.

Avant, il ne pouvait pas le regarder plus d'une minute : sa vue s'obscurcissait, il ne distinguait plus rien, ses pupilles rougissaient et se mouillaient. Mais il avait tenu bon, progressivement il avait prolongé le temps : 2 minutes, 3 minutes, 4 minutes, et ainsi de suite.

Maintenant il pouvait regarder le soleil en face aussi longtemps qu'il le désirait. Une fois, il était resté du matin jusqu'au soir comme ça. Seulement il avait continué à voir le soleil toute la nuit. Cette lumière intense dans sa tête avait irradié son corps. Son sang circulait plus vite, ses veines se dilataient, ses battements de cour s'accéléraient, il lui semblait qu'il ne pesait plus rien. Une joie l'avait peu à peu submergé. Tout à coup, il avait dû l'extérioriser. Il avait bondi le plus haut possible en criant le plus fort possible. Il s'était précipité chez le marchand de vin, avait appelé sa femme à grands cris, pleuré, hurlé le nom de Dieu, éclaté de rire.

Arrivé devant la maison dont il louait une pièce, il avait embrassé plusieurs fois un par un, les braves gens qui avaient eu la bonté de le raccompagner. D'une voix de stentor, il les avait remerciés abondamment, leur avait dit qu'il les aimait, qu'il aimait l'humanité entière et sa femme... 

Enfin, ils l'avaient entendu l'appeler une fois encore et claquer la porte le plus fort possible.

Puis, le silence. Un silence exceptionnel.

 

Il y a un moment déjà qu'il se tient droit sur le trottoir, perpendiculaire au ciel trop transparent. La rue est déserte. Les bruits des hommes sont loin, très loin. Seul un chien étique et sale fouille une poubelle au bout de la rue. Dans l'air chaud, un aigle bat paresseusement des ailes.

Ce matin-là, toutes les activités de la petite ville semblaient concentrées en un point. Par vagues, le vent en soufflait la rumeur à ses oreilles, lui donnant l'impression qu'il était très loin, alors qu'il était planté sur le trottoir, perpendiculaire à l'extrême limpidité du ciel.

Chaque fois cette sensation l'exaltait. Elle l'envahissait et se concentrait en lui. Il l'éprouvait alors intensément tout en l'analysant. Comme d'habitude, une vague d'émotion l'a emporté ailleurs.

Curieusement, il n'aurait pu dire si en ce moment il se trouvait dans deux endroits en même temps. Très vite, l'un se substituait à l'autre, l'entraînant tout entier avec lui. Cette alternance s'accélérait jusqu'à ce que leurs limites se rejoignissent puis se confondissent l'espace d'un instant. Un troisième lieu émergeait alors, lui faisant prendre subitement conscience de son trouble et chassant toutes les vapeurs obscures en lui. C'est à ce moment qu'en général, il prenait sa décision. Cette fois-là, tout s'est passé comme d'habitude. Quand il s'est senti pénétré du troisième lieu, il s'est mis à siffler et, tout heureux a forcé son corps à aller à gauche. En fait, il prenait toujours à gauche. Jamais à droite. Lui-même ne savait pourquoi. Une fois, avant que le trouble ne commençât, il avait essayé de faire le silence en lui et de se concentrer pour aller à droite. Mais ensuite, sans qu'il en prît conscience ses pas l'avaient porté à gauche. Curieusement il ne regrettait jamais de n'avoir pas choisi la direction opposée.

 

Il a suivi lentement le trottoir de gauche, essayant d'en compter les pavés. Non par amour des mathématiques ou des chiffres, il voulait simplement rester maître de lui : le coin de la rue approchait... De temps en temps il y jetait un coup d’oil. Chaque fois ses battements de coeur renvoyaient son regard aux pavés du trottoir. Les grains de sable, sous les semelles de ses chaussures usées grossissaient à vue d'oeil et menaçaient de lui sauter aux yeux.

 

Dans ces moments-là, un seul sentiment habitait son coeur : l'espoir. L'espoir qu'elle arrive dans la direction opposée, qu'elle le rejoigne juste au coin de la rue. Lorsqu'il y parvenait, debout, il fermait les yeux pour mieux entendre sa voix :

– Hé ! Bonjour, toi...

Il connaissait toutes les inflexions, toutes les vibrations de cette voix qui ne venait jamais – seule la rumeur de la ville projetée d'une seule direction parvenait à ses oreilles – alors, dans l'obscurité de ses yeux clos, il plantait les points jaune-clairs de son espoir.

Demain ! Demain c'est sûr, je la verrai !

 

Depuis que son épouse avait disparu, sa vie était une succession d'aujourd'hui ravaudés sur des lendemains. Demain devenait aujourd'hui, aujourd'hui était toute la vie. Il n'avait cure des aujourd'hui devenus hier. Le passé n'était qu'une masse noire. Comme celle qu'il voit toujours, depuis qu'elle est morte, à gauche de ses yeux : plus intense que tout en forme et en couleur, mais dont il se soucie peu ; elle ne modifie en rien sa vision des choses.

Après le tournant, le vide qu'il ressentait rafraîchissait ses sensations. Il éprouvait un intense et soudain besoin de travailler. Il se sentait capable de faire n'importe quoi pourvu que ce soit terminé avant le coucher du soleil. Depuis sa mort, c'était devenu un principe, il n'acceptait aucun travail qui lui demanderait plus de cinq heures de concentration par jour.

Avant qu'elle meure, les gens disaient – d'éminents critiques l'avaient confirmé – qu'il était un artiste-peintre très doué, promis à un brillant avenir. Mais sitôt sa femme enterrée, il avait jeté toutes ses toiles et son matériel de peinture à la mer. Aux critiques médusés, il avait déclaré qu'ils s'étaient trompés, qu'il n'avait aucun talent et encore moins de brillant avenir. Depuis, il travaillait en freelance ; cinq heures d'affilée par jour, jamais plus. Les habitants de la ville l'acceptaient tel qu'il était sans faire de commentaires. Puisque, cinq heures d'affilée par jour – jamais plus – il faisait du bon travail, ils l'engageaient volontiers. Il acceptait tout : faire la plonge au restaurant, s'occuper du bébé dont les parents sortaient, faire le jardinier, le ramasseur de balles au tennis, etc. Mais quand on lui demandait ce qui lui plaisait le plus, il répondait les yeux brillants : peindre ou chauler une maison. Si on lui demandait pourquoi, il se contentait de sourire en hochant la tête avec des éclats étranges dans le regard. Un jour on avait voulu lui faire creuser une tombe au cimetière, il avait écarquillé les yeux et s'était enfui à toutes jambes. Depuis, toute la ville connaissait ses préférences : il adorait peindre ou chauler et avait horreur de creuser des tombes. Aussi respectait-on ses goûts.

C'était sa spécialité. Personne en ville, ne pouvait rivaliser avec lui. Il y avait quelque chose dans sa peinture ou son lait de chaux qui ne pouvait s'imiter, même si beaucoup avaient essayé. Il suffisait de comparer pour que la différence sautât aux yeux. Sa peinture, son lait de chaux avaient une couleur unique. Certains parlaient même d'une fragrance particulière. A leurs yeux, une maison, un mur peint ou chaulé par lui devenait une oeuvre en harmonie avec la ville. Mais lui se souciait peu des théories de ses concitoyens. Il hochait la tête. Son travail achevé, il réclamait son dû et se précipitait chez le marchand de vin. Il marchait en sifflant sur le trottoir, quand il est tombé sur un homme d'âge mûr : au dire des gens, c'était l'Administrateur du cimetière municipal. Notre personnage ne l'aimait guère, comme il n'appréciait personne dont le travail avait quelque chose à voir avec la mort. Immédiatement il voulut s'échapper, faire un demi-tour droite pour éviter ce sbire du Trépas. Mais ils étaient déjà trop près l'un de l'autre. Et il ne pouvait comme les saints ou les anges s'élever dans les airs.

– Oh ! Quelle chance ! Il y a longtemps que je vous cherchais. Quel heureux hasard vraiment !

– Qu'est-ce que vous voulez ?

– Allons d'abord au café prendre un verre. Je vous expliquerai.

– Boire quoi ?

– Du café ou du thé sucré.

Notre personnage éclate de rire.

– Du café ! Du thé ! Ha Ha Ha...

L'Administrateur du cimetière s'en aperçoit et reprend :

– Alors du vin. D'accord ?

– Je n'ai pas l'habitude de boire si tôt. Vous voulez peut-être m'empêcher de travailler aujourd'hui ?

– Mais non ! Pas du tout ! Au contraire. Je voudrais justement vous confier un travail.

– Du travail ? Expliquez-moi ce que vous voulez !

– On ne boit pas quelque chose d'abord ?

– Au diable la boisson !

Perplexe, l'Administrateur marchait lentement à côté de notre personnage :

– J'aimerais que vous chauliez l'enceinte extérieure du cimetière dont j'ai la responsabilité...

Ces mots lui ont fait l'effet d'une volée de flèches enflammées décochées vers le ciel qui se seraient arrêtées un instant pour se retourner en piqué vers lui et l'attaquer. Il a fermé les yeux. Son corps tressautait comme s'il était percé de grands dards acérés. Il les a ouverts un instant. La volée de flèches fonçait vers lui. Il cria de douleur et détala en courant droit devant lui. Surpris, l'Administrateur a cherché à droite et à gauche ce qui avait pu provoquer l'étrange attitude de son interlocuteur. Comme il ne trouvait rien, son étonnement grandit ; alors il prit peur. Il fut si effrayé qu'il se mit à poursuivre celui qui continuait de hurler.

Et c'est ainsi que, par un beau matin, nous voyons deux hommes courir en hurlant de peur le long d'une rue déserte. Soudain, notre ami veut s'arrêter, ne plus courir, ne plus crier, ne plus pleurer. Il s'assied au bord du trottoir. Amusé, il regarde derrière lui la scène que lui offre un homme mûr, Administrateur du cimetière municipal de son état, courant et s'époumonant. Ce tableau ne fait pas que l'amuser, il éprouve un autre sentiment qui à l'analyse ressemble à la satisfaction que l'on tire d'une vengeance réussie...

Tout haletant, l'Administrateur arrive près de lui. Ses yeux éteints témoignent clairement de sa fatigue mêlée d'étonnement et de haine.

– Pourquoi couriez-vous en hurlant ? demande-t-il à bout de souffle et il s'assied à ses côtés.

– Pourquoi couriez en hurlant ? rétorque notre personnage en guise de réponse.

Ils se sont dévisagés intensément un moment, liés par d'étranges émotions. Puis ce fut une explosion de rire... Ils ont éclaté de rire ensemble, à gorges déployées. Aucun ne comprenait ce qui lui était arrivé. Tous deux savaient seulement qu'ils l'avaient fait. Peu leur importait le POURQUOI du comment. Les lignes de force qui les emprisonnaient tout à l'heure se décrispaient et s'ordonnaient. Soudain, ils se sont sentis dans un même cercle ; une même chaleur les inondait et les rapprochait ; ils devenaient amis. Tout à coup, la main de l'Administrateur a serré la main tremblante et chaude de notre personnage en une salutation émue. La chaleur de leurs corps ; le trop-plein de leur poitrine rayonnaient, irradiant leur désir d'amitié et de fidélité aux quatre coins de l'univers.

– Alors, tu veux que je chaule l'enceinte extérieure du cimetière ?

L'Administrateur a acquiescé de la tête, il ne s'est pas formalisé du tutoiement. Confus, tête basse, il regardait le sable de la route. Le remords l'envahissait. Maintenant il voyait le problème dans toute son ampleur. Il comprenait pourquoi son ami s'était mis à courir en hurlant tout à l'heure. Il était prisonnier de la conscience de l'autre. Et son index droit grattait le goudron sec, trop sec... Non ! Il ne peut pas demander ce travail à son nouvel ami, même s'il l'a prévu spécialement pour lui. Bien sûr, il connaît d'autres ouvriers qui auraient accepté. Mais IL FAUT que ce soit lui. Justement parce qu'il sait tout de lui ! Qui il est, comment il vit ! Il en a tant entendu, qu'il a décidé un beau jour de s'offrir un peu de joie en le torturant ! Lui, l'ex-artiste-peintre talentueux et adulé qui, au dire de tous, rayonnait de bonheur lorsque sa femme vivait encore. Voilà l'HOMME qu'il a choisi pour chauler l'enceinte extérieure du cimetière. A l'intérieur, repose l'épouse de l'ex-artiste-peintre renommé... Il voulait l'observer plus tard, pendant qu'il chaulerait. Bien sûr, l'autre sait qu'elle gît derrière ces murs. Lui, machiavélique voulait jouir du martyre que le peintre endurerait.

Jour après jour, son désir avait grandi, bien qu'il sût que le moment pour faire reblanchir les murs n'était pas encore venu. Ils avaient été refaits deux mois auparavant. D'après les règlements de la mairie, l'enceinte devait être chaulée deux fois par an. Et en cette période difficile de restriction budgétaire, une fois aurait bien suffi. Il faudrait attendre encore dix longs mois... Pas question ! Pour ce plaisir qu'il n'a jamais éprouvé et dont maintenant il brûle de jouir, il paiera de sa poche s'il le faut ! A condition que ce soit la seule personne qui occupe toutes ses pensées depuis si longtemps qui le fasse !

– C'est d'accord ! Si tu acceptes mes conditions. Combien me paieras-tu ? Quand dois-je commencer ?

C'est comme si un coup de tonnerre ébranlait le corps de notre Administrateur. A-t-il bien entendu ? Mais la chaleur de la main de son nouvel ami qu'il sent dans tous ses doigts lui assure que oui. Donc, il accepte. Il ne refuse pas de blanchir les murs du cimetière où pourtant repose sa femme...

Le tumulte l'envahissait. Sa conscience se meurtrissait à la bonne volonté et à l'ouverture d'esprit de son nouvel ami, assis à ses côtés, laissant toujours sa main droite dans la sienne. Alors, comme venu du ciel, un claquement de fouet a cinglé son coeur. Les nuages noirs se sont dissipés. La tourmente s'est calmée. Des plis durs et amers ont cerclé sa bouche. L'éclat de ses yeux a diminué d'intensité jusqu'à refléter l'atmosphère chaude et silencieuse du cimetière au milieu du jour. Sa conscience s'est abolie, comme celle du bourreau au moment où il va brandir son épée pour frapper.

– Ainsi, tu acceptes mon offre, bougonna-t-il.

– Tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ?

– Oh que si ! Cinq heures par jour, jamais plus, jusqu'au crépuscule. Tu toucheras plus qu'on ne t'a jamais donné. Tu peux commencer demain matin. Tiens voilà une avance.

Ils se sont séparés à midi pile. L'Administrateur est rentré en courant allégrement, au lotissement du cimetière. Notre héros a couru allégrement chez le marchand de vin. Pour la première fois les gens à l'intérieur se sont étonnés de le voir achever ses libations sans se mettre à hurler le nom de sa femme, sans interpeller Dieu, sans éclater de rire. Pour la première fois, ils ont découvert la face cachée du personnage. Il leur a parlé poliment et sa voix était douce. Il leur a dit bonsoir en s'en allant, d'un pas vif et alerte. Ils n'ont pas eu besoin de le raccompagner.

 

Ils étaient ébahis. Certains même, tout à fait décontenancés.