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DEUX
Voilà trois jours maintenant qu'il blanchit l'enceinte extérieure du cimetière municipal. Trois jours aussi que l'Administrateur ne cesse de l'épier à travers portes et fenêtres du logement de fonction qu'il occupe dans le lotissement du cimetière.L'Administrateur s'inquiète. Il n'a rien remarqué dans l'attitude du peintre qui soit susceptible de retenir l'attention. Celui-ci se conduit normalement, il arrive chaque jour peu après midi et se met à chauler sans arrêt. Au coucher du soleil, il s'arrête, range ses outils, réclame son dû et se dirige calmement en sifflant chez le marchand de vin. Là, au dire des habitués, son comportement n'a rien d'étrange, ce qui est en soi une chose extraordinaire ! Avant qu'il accepte de chauler l'enceinte extérieure du cimetière, on s'était habitué à ses extravagances. Maintenant le voilà devenu un centre d'intérêt public, le sujet de conversation de toute la ville. On observe la banalité de son comportement avec inquiétude. Comme si cette non-singularité était en soi singulière. Le changement d'attitude du peintre a affecté tout un chacun dans la ville. On ne le comprend pas. On l'interprète seulement comme un signe annonciateur de trouble et de bouleversement général. Chacun se sent tellement concerné par les événements et les pensées que provoquent cette évolution, que chacun sent graduellement un changement s'opérer en lui-même. Ils ont l'impression, qu'à présent ils sont différents. Les autres aussi, les gens en dehors du cercle ne seraient plus les mêmes à leur avis. L'éclat de leurs yeux, leur teint, le rythme de leur voix, le sens de chaque parole prononcée, plus rien n'est comme avant. Ils sont perdus. Terrassés par le sentiment qui jusque-là rongeait leurs certitudes et leurs croyances. Alors arrive le jour où chacun a peur, chacun est soupçonneux, chacun se sent en même temps troublé tout autant par les autres que par soi-même. Personne n'ose plus s'attarder devant son miroir de peur d'y rencontrer un autre. On ne prend plus d'engagements dans la ville. On discute de moins en moins, car les mots dont on fait les phrases n'ont plus le même sens. Graduellement, les gens espacent leurs relations. Ils ont bien essayé de communiquer par signes, comme les sourds et muets, mais tout de suite la tentative a tourné court : une conscience blanche a pénétré leurs chairs ; ils vivent au XXème siècle, une civilisation capable de coloniser l'espace !
Ce troisième jour donc, le Maire de la petite ville n'avait pas encore perdu complètement confiance en lui. Ses pensées n'étaient pas encore aussi confuses que celles de ses administrés. Il décida de convoquer d'urgence une réunion du conseil municipal. Un seul point à l'ordre du jour : définir l'attitude officielle de la mairie envers l'ex-artiste-peintre qui avait accepté de chauler les murs du cimetière municipal aux propres frais de l'Administrateur, lui-même fonctionnaire de la mairie de son état ! Ce fut la réunion la plus étrange qui se soit jamais tenue dans la ville. Personne parmi les membres du conseil municipal n'a d'opinion en la matière ! Pas un ne souffle mot ou n'ose se racler la gorge, par peur du moindre bruit. Tous, bouche bée d'étonnement, regardent Monsieur le Maire parler tout seul. Celui-ci interprète leur attitude comme une marque d'adhésion unanime à sa résolution. L'Administrateur devra suspendre le travail de notre personnage, c'est à dire le blanchiment des murs du cimetière, et il sera mis à pied à titre provisoire en attendant une décision officielle : « jusqu'à ce que la situation et l'atmosphère étranges qui règnent sur notre ville bien aimée soient éclaircies ».
Quand il a fini de lire cette sentence enrobée de longues phrases, il frappe la table de son marteau pour clore la réunion. Et chaque membre du conseil municipal de se lever et de courir à toute vitesse chez lui, comme si un orage allait éclater. Déconcerté le Maire reste sur sa chaise. Il appelle un employé pour qu'il aille avertir l'Administrateur, personne ne vient. Tout à l'heure, ils ont suivi la séance à travers les portes et les fenêtres de la salle. Dès que le Maire eut achevé sa lecture, ils ont tous détalé pour se terrer chacun chez soi. Pas question ! Même si on les renvoie, même si on les accuse de désobéissance envers leur supérieur hiérarchique, ils ne veulent pas qu'on les oblige à faire part de cette étrange décision, à l'Administrateur du cimetière, un personnage bien plus étrange encore à leur avis. Non ! Qu'on leur demande d'affronter le plus effrayant des djinns, ils diront oui. Mais pas ça ! Ils ne veulent pas, non, non, et non, aller trouver l'Administrateur ! Et c'est le Maire en personne qui est obligé de signifier la décision. Qui d'autre ? Lui aussi en fait, maudit la corvée du plus profond du cour. Son propre foyer a essuyé les conséquences de l'étrange situation provoquée par l'Administrateur. Son ménage est brisé. Prise de panique, sa femme est retournée chez ses parents dans une autre ville en emportant quelques enfants. Les autres, ceux qui n'ont pas pu ou pas voulu abandonner la place avec leur mère, errent maintenant dans les rues comme des idiots ne voulant ou ne pouvant pas parler. Lorsqu'ils croisent quelqu'un, ils trépignent en faisant beaucoup de bruit et en montrant du doigt le cimetière, et les gens ont des pensées de plus en plus confuses ; puis ils détalent à toute vitesse en faisant ou sans faire de bruit effrayant. Enfin le Maire arrive au cimetière. De loin, il aperçoit l'ex-artiste-peintre en train de blanchir. Il se sent devenir moite. Il broie du noir, il voudrait être aux cents diables. Il ferme les yeux, espérant que l'autre n'aura pas eu le temps de le voir. – Tiens ! Monsieur le Maire ! Où allez-vous comme ça ? Le Maire reste cloué sur place, tête basse et se tordant les doigts comme un gamin pris en faute. – Il est chez lui. Tenez, là-bas dans la maison. Il m'épie à travers la porte. Le Maire monte quatre à quatre les escaliers du logement de fonction de l'Administrateur. Il se rend compte que portes et fenêtres sont fermées à double tour, et il reste planté et penaud dans la véranda. Il ne sait plus quoi faire. – Il est à l'intérieur ! Frappez à la porte ! crie le peintre. Mais en vain. La volonté du Maire de prendre des mesures énergiques s'est évanouie. Celui-ci a décidé de prendre d'abord la mesure de la situation à travers un petit trou de la porte d'entrée.
Quel choc ! Il aperçoit une prunelle démesurée fixant la sienne ! De cette joute entre deux yeux à travers un trou de serrure, jaillissent deux cris rauques en même temps : l'un émane de Monsieur le Maire, et l'autre, de Monsieur l'Administrateur, tout aussi traumatisé d'avoir découvert à travers sa serrure une prunelle démesurée – fixant la sienne ! La simultanéité de ces deux cris a décuplé leur impact. Comme ensorcelé, le Maire pétrifié embrasse un pilier, tandis que l'Administrateur court en rond dans la maison en continuant de hurler. Tout à coup un gros rire éclate en haut du mur. – Ha ! Ha ! Ha ! Qui est le chat ? Qui est la souris ? Ils sont trop profondément choqués l'un comme l'autre pour admettre d'emblée que la situation et leur condition peuvent à cet instant s'apparenter à celle qu'il est convenu d'appeler du chat et de la souris... On entend tourner la clé de la porte d'entrée. L'Administrateur sort, brandissant le poing en direction du mur. – Holà toi ! Un peu de respect pour l'autorité s'il te plaît ! N'insulte pas l'Administrateur civil dans l'exercice de ses fonctions ! Il n'y a ni chat ni souris ici. Ce qui se passe... Heu... Que pourrait-il bien y avoir de commun ? Heu... Bonjour Monsieur le Maire ! Entrez, je vous en prie, par ici ! Le Maire est ému par l'invitation. Mais à peine remarque-t-il que le crâne chauve de l'Administrateur s'illumine, qu'en un éclair le souvenir de sa mission lui revient. Maîtrisant son visage et sa voix, il déclare : – A compter d'aujourd'hui vous êtes relevé de vos fonctions d'Administrateur du cimetière. Voici l'avis officiel. Adieu ! – Mais... – Il n'y a pas de mais qui tienne ! Une décision est une décision. Il est souhaitable que vous quittiez cette maison aujourd'hui même. Au revoir ! Il jette, en colère, l'avis de mise à pied sur la table de la véranda, descend l'escalier, puis s'arrête, se retourne et ajoute : – Et, Heu... Je déclare que le travail de blanchiment des murs porte gravement atteinte au bien-être public, au nom duquel je déclare qu'il doit être arrêté immédiatement. Vous avez compris ? – Mais... – Il n'y a pas de mais qui tienne ! crie le Maire en tapant du pied droit sur une marche. Un ordre est un ordre ! – Très bien ! Mais, sauf votre respect Monsieur le Maire, pourriez-vous m'expliquer comment, moi qui maintenant, ne suis plus mandaté comme Administrateur, et qui par conséquent ne suis plus fonctionnaire, je pourrais être sollicité pour faire respecter l'ordre public ? – Ce que je vous demande est du ressort de cette classe d'obéissance stipulée par la Constitution de notre pays. L'obéissance que tout Chef d'État est en droit d'attendre de chaque citoyen. – Mais la Constitution garantit aussi mon droit de connaître les raisons pour lesquelles on me demande d'obéir. C'est à dire dans le cas présent : savoir pourquoi j'ai été relevé de ma charge. – Je m'en suis expliqué tout à l'heure en invoquant le bien-être public. C'est un concept comme un autre, il est inutile d'en discuter davantage. – Et pour quelle raison ? – Ce ne serait plus un concept. – Au nom de ce concept ne porte-t-on pas justement atteinte à mon bien-être personnel ? – Vous et tous vos problèmes, vous êtes inclus dans ce que j'ai défini tout à l'heure comme relevant du domaine public. – Et mes pensées, mes sentiments, mon expérience individuelle ? – Le collectif prime sur l'individuel comme sur un groupe d'individus, aussi important soit-il. – Ne serait-ce pas le contraire, sauf votre respect Monsieur le Maire ? Le concept de « public » ne caractérise-t-il pas et uniquement, le résultat d'une somme d'individus, de citoyens qui sont des hommes libres ? – Libres ? Ha, c'est là que nos points de vue divergent. Prenez garde à ce mot « liberté ». Sentez les vibrations, le rythme de notre époque. Vous êtes un attardé dans le siècle. Il y a trop longtemps bien sûr, que vous êtes installé dans ce cimetière. C'est le lieu où s'arrête l'Histoire. Et pour cette raison seulement, vous auriez déjà dû le quitter. Vous venez de vous définir comme un homme « pré-historique ».
L'Administrateur se tait. Ce n'est pas qu'il considère les paroles du Maire comme une insulte. Au contraire, il a raison. Sur toute la ligne. Mais voilà justement son objection, du même ordre que celles qu'il a, contre ces vérités trop fortes qui prennent trop de majuscules et de points d'exclamation. Et si maintenant il se révolte, c'est qu'il doit le faire ! Il s'oppose à la force des choses. D'accord, il y a longtemps, peut-être trop, qu'il s'est installé dans ce cimetière où il y a beaucoup, peut-être trop, d'ombres et de silence. Mais grâce à cela il a pu connaître une vérité plus subtile, celle qui prévoit ce qu'on appelle une NUANCE. Oui ! Ces nuances dont chaque État dans sa constitution fait si peu cas. Et aujourd'hui, au nom de la nuance, il résiste. Ses lèvres esquissent un sourire. – Alors, vous ne voulez pas donner l'ordre d'arrêter ce travail de blanchiment ? – Oh ! Monsieur le Maire, vous n'avez pas le sens de la mesure ! – Taisez-vous ! crie le Maire, l'écume au bout des lèvres. Entre-temps l'Administrateur s'est assis sur une marche. Il regarde le Maire et grimace. Quand il s'en aperçoit celui-ci est excédé. Il se tourne vers le mur : – Holà, toi ! Au nom de l'intérêt public, je t'ordonne de cesser de travailler. Et tout de suite ! – Vous pouvez toujours y aller de vos belles phrases, en ce moment je n'ai rien à voir avec vous.
Content de lui, notre personnage continue de blanchir le mur à larges coups de brosse. – Tu refuses d'obéir ? – Mais non ! Vous n'avez aucun sens de la mesure ! – Quoi ? hurle le Maire comme un forcené. – La mesure...
Monsieur le Maire sent ses genoux se dérober sous lui, à la fois paralysés et crispés. Il va tomber... Non ! C'est justement en ces moments-là, face à des gens comme ceux-là, qu'il doit se maîtriser. Ils rêvent plus qu'ils ne vivent ; ils se laissent aller et négligent leurs brillantes possibilités pour quelques méditations qui dès le départ les ont mis sur le mauvais rail. Jamais il n'a aimé les gens comme cet ex-artiste-peintre devenu peintre en bâtiment... Son front trop haut, ses cheveux de plus en plus rares au sommet du crâne, son visage livide à force de ne pas voir le soleil, et son regard si fier. Sa fonction de maire du moins a un sens. Elle le distingue des pouilleux de cette espèce qui maintenant le dévisagent amusés, comme s'ils étaient au spectacle.
Il rassemble toute l'énergie qui lui reste pour se mettre en marche, pour quitter les lieux. Non ! Il ne se laissera pas aller devant ces deux hommes sales qu'il déteste. Il part en titubant, escorté par le rictus de l'Administrateur, toujours assis sur l'escalier de son logement de fonction et le rire tonitruant de l'ex-artiste-peintre perché sur son mur. Vous pouvez rire ! Vous n'avez aucun sens de l'ESSENTIEL de la PERSONNALITÉ et du PRESTIGE. Ses pas se font plus hésitants. Il a de plus en plus de mal à se tenir droit. Le ciel de midi commence à basculer lentement d'abord, puis de plus en plus vite, vers un soleil dont le jaune et le blanc se sont déjà évanouis et qui s'assombrit toujours davantage. Le voici qui s'ensanglante : d'abord vert foncé, puis orange, pourpre, enfin rouge sang. Et quand le Maire arrive juste au milieu de la grand-place, le soleil est noir. Quelque chose rive ses pieds au sol, il ne peut plus bouger. Dans un dernier effort pour garder son équilibre, il tend les bras. Du ciel, une ligne droite pique en flèche vers lui. Il ne peut plus l'éviter... Il hurle ! Et s'abat en même temps. Ses oreilles perçoivent un fracas : le bruit de la terre arrachée qui colle à ses pieds.
Les gens, sur la grand-place crient tous en même temps. Ils accourent vers le Maire écroulé dont les yeux sanglants les fixent férocement. Bah ! Cette engeance naine et crasseuse, il y a beau temps qu'il a cessé de s'en préoccuper ! Sa position de maire était seulement un instrument de revanche sur des gens de cette espèce : mesquins, sales et stupides qui ne pensent qu'à se nourrir, se vêtir et rien de plus. Il y a longtemps déjà qu'il a biffé ces gens-là de la liste de ces objets d'admiration. Et depuis, il a trouvé un sens à sa vie. Éliminer les personnes contaminées par cette fièvre de ne rien faire, sauf subvenir à leurs besoins primaires. Avec eux, le monde n'a aucune chance de se préparer pour une civilisation universelle, à l'échelle des espaces sidéraux dont la découverte n'est qu'une question de temps.
Jusqu'à présent il n'a pas eu sa chance. Ses journées étaient trop remplies par des tâches de ce genre : déchirer des enveloppes officielles, lire des lettres officielles dûment tamponnées, utilisant un langage codé et extrêmement concis. Sa vie était faite de notes, de dépêches, d'incessants regards à sa montre, de sonneries de téléphone, de cartes de visite de personnalités qui sont toutes intelligentes et importantes. Sa vie était ruinée par trop de sourires, de fausses politesses, de réceptions dont son système digestif ne se remettrait jamais, par trop de discours qui ne le convainquaient pas lui-même, par la pratique de la brosse à reluire envers le supérieur et du coup de pied aux fesses du subordonné. Quand aurait-il pu saisir une chance de se venger ? La vengeance requiert des préparatifs, une réflexion, son propre système philosophique qui légitime ses objectifs, ses modalités et ses subterfuges vis-à-vis de soi-même, de ses petits enfants, et si tant est que l'humanité survive à la période contemporaine, vis-à-vis des hommes du futur. Aussi a-t-il cherché finalement un peu de divertissement dans ce mode de conduite si profondément humain qui consiste à remettre au lendemain le manque à gagner d'aujourd'hui. Cette pratique lui semblait très tonifiante. Sa vie avait une nouvelle palpitation, une nouvelle fraîcheur. Il avait tendu une corde entre aujourd'hui et demain. Dessus, il avançait sur la pointe des pieds, avec cette joie que l'on éprouve à chaque fois entre « départ » et « arrivée ». Quand, en pleine nuit sa conscience le tracassait pour avoir passé un jour de plus sans s'être consacré à son programme de vengeance, il étonnait le traversin ou sa femme qu'il embrassait convulsivement en murmurant tendrement : – Demain ! Puis retombait profondément endormi en ronflant.
Son souci du lendemain avait fait de lui un administrateur idéal. Il s'investissait complètement dans sa tâche. Plein d'entrain toute la journée, il était devenu un exemple de persévérance pour tous les fonctionnaires et employés municipaux. Ceux-ci ne comprenaient pas la raison de son acharnement au travail. Un jour, ils avaient créé une commission d'enquête. Mais après trois mois de dur labeur, celle-ci avait fait un rapport qui notait seulement que le Maire, que l'on avait surveillé discrètement, ne pratiquait pas la corruption, n'avait ni affaires clandestines ni jeune maîtresse. Et c'est avec un sentiment de frustration mêlé de surprise, d'admiration et de jalousie, que la commission s'était dissoute, non sans avoir remarqué tristement que le Maire travaillait avec toujours plus d'enthousiasme et de joie. Faute d'avoir trouvé un motif de soupçon ou de diffamation, ils s'étaient convaincus peu à peu que le Maire incarnait l'Administrateur civil idéal et que par conséquent, il convenait de suivre son exemple. Cette certitude s'était répandue et généralisée chez tous les fonctionnaires et employés. Et quand arriva le Gouverneur pour l'inspection, il fit un très bon rapport sur la municipalité et surtout sur le Maire. Il proposa au Ministre de l'intérieur la candidature de celui-ci pour le remplacer lorsque dans un proche avenir, il se retirerait. Le Ministre accepta et fit part de son intention de se déplacer en personne pour la passation des pouvoirs. La presse, la radio et les actualités cinématographiques étaient remplies d'images de la municipalité exemplaire et de son Maire idéal. Ses interviews s'étalaient sur plusieurs colonnes à la une des journaux. Les commentateurs de la radio manquaient d'adjectifs pour dire combien était grand son patriotisme, combien ce serait une bonne chose, si tous les administrateurs civils, tous les employés, les membres honoraires de l'administration publique comme du secteur privé, et même tout le peuple aimant la patrie juste et prospère, prenaient exemple sur le Maire. Toute sa famille était aux anges, enchantée de sa future promotion, et surtout de l'extraordinaire et incessante publicité dont il était l'objet... Leurs portraits, ceux de leurs serviteurs et de leurs animaux domestiques étaient fréquemment publiés accompagnés d'articles, dans la rubrique : « Qui est Quoi » des journaux. Leurs âges, leurs études, leurs tailles, leurs violons d'Ingres, leurs couleurs de prédilection, les vedettes, les chansons, les chanteurs et chanteuses qu'ils aimaient, leurs signes du zodiaque, tout était soigneusement consigné, aussi bien par les journalistes réputés que par les novices de l'école de journalisme.
Bizarrement, le Maire lui-même ne semblait pas très heureux de toute cette publicité. Son visage s'était renfrogné. Brusquement il était devenu rêveur. Un jour sans aucune raison, il avait décidé de ne pas aller au bureau. Il avait renversé la pile de journaux qu'on avait préparée sur la table pour son petit déjeuner. Il avait passé sa journée à rêver devant le calendrier suspendu au mur de sa chambre à coucher. Il avait éconduit un journaliste qui voulait l'interroger sur son absence, en le traitant de tous les noms. Il avait cherché querelle à sa femme, ses enfants et ses domestiques pour qu'ils ne l'approchent ni le dérangent. Il avait bouclé les portes et fenêtres de sa chambre, puis s'était mis à regarder fixement le calendrier. Maire ! D'ici peu, Gouverneur ! Dans quelques années peut-être, Ministre, qui sait ! Oui, qui sait, peut-être Chef d'État ! Mais tout au long de ce parcours, au fil des pages du calendrier qu'il arrachait chaque fin de mois, chaque fin d'année, quand réaliserait-il le programme qu'il s'était fixé, auquel il était resté fidèle jusqu'à présent, et qu'il respecterait jusque dans son tombeau ? Quand se vengerait-il de cette engeance naine et crasseuse, de tous ces vauriens, ces esclaves de la tripe et de l'habit ? Il se rendait compte qu'il s'était pris à son propre jeu. S'abusant lui-même par le report systématique de son programme au lendemain. Maintenant il mesurait à quel point il avait été esclave de cette idée du « lendemain ». Stupéfait, il réalisait brusquement que toute sa réussite à la municipalité, toute sa paisible vie civique avaient pour origine ce sentiment d'enthousiasme et d'inquiétude qui vient toujours avec le « lendemain ». Lui, c'était un romantique, il se faisait des illusions, c'était un onaniste. Peut-on espérer que quelqu'un comme lui soit capable de se venger ? La vengeance, ça au moins c'est agir. Par delà les valeurs éthiques et morales, comme toute action accomplie en toute conscience, c'est un acte positif. C'est le fruit d'un choix pleinement assumé, l'expression du libre-arbitre.
Une vive sensation de douleur, paralysante comme de l'acier, s'enfonçait dans son coeur. Il avait échoué ! Toute sa vie était un échec. Quand ressent-on le plus intensément ce sentiment de défaite, sinon aux derniers instants de sa vie ? Pendant que son coeur continuait de battre pour un temps qui ne serait plus tellement long, cet échec avait le visage de l'Ange du Néant, qui viendra bientôt nous rendre visite sur la surface de la terre.
C'est pour cela qu'il s'était senti si heureux lorsque les choses avaient commencé à mal tourner en ville, à cause de cet excentrique Administrateur du cimetière. Evidemment il avait caché sa joie. Pensez ! Monsieur le Maire trépignant d'allégresse au moment même, où l'anarchie menace d'envahir son territoire municipal ! Mais s'il s'est maîtrisé, ce n'était certes pas à cause de sa future position de Gouverneur. Au diable sa nomination ! Au diable la gouvernance ! Au diable les lendemains qui chantent ! Au diable sa future statue au Panthéon ! Ou sur une place ! Au diable ! Au diable ! S'il n'a pas sauté de joie pour manifester son allégresse, c'est simplement parce qu'il voulait continuer à concilier les deux volontés contradictoires qui constituaient son jeu. D'une part, son désir de se dévouer pour la prospérité du peuple. D'autre part, sa volonté démoniaque de détruire à la fois la prospérité elle-même et le peuple ! Il adorait ce jeu. Il vivait avec lui comme avec une deuxième épouse.
Aussi, alors que la ville entière était bouleversée parce que l'Administrateur du cimetière avait demandé à l'ex-artiste-peintre de chauler l'enceinte extérieure du cimetière municipal à ses frais, il resta calme et continua sa tâche comme si de rien n'était. Un par un, ses subordonnés perdaient la tête. Les habitants de la ville aussi. Mais lui, gardait la tête froide ! Énergique, plein d'entrain, il conseillait, décidait des mesures à prendre pour contrôler la situation. Quand personne n'a plus pu ou voulu exécuter ses ordres, il se mit à les exécuter lui-même. Sa dernière mission, fut d'informer l'Administrateur du cimetière de la décision du Conseil municipal...
Mais le rire méprisant de l'Administrateur et de l'ex-artiste-peintre avait balayé son système de défense. Et surtout l'épisode du trou de serrure. Quand sa pupille s'était trouvée en face de l'autre, une peur inconnue l'avait saisi. Sensation terrible, épouvantable ! Apercevoir à travers l'obscurité d'un trou de serrure une prunelle béante en vis-à-vis ! Un point noir, au centre d'une zone blanche chargée de sens ! Tout à l'heure, il voulait s'échapper. Cette sensation avait provoqué subitement en lui le désir étrange et impérieux de s'annihiler immédiatement de la terre. Disparaître ! Non pas mourir d'abord, puis être enterré. Autant être un cadavre débité en petits morceaux pas plus gros que des crottes de nez que l'on écrase avec dégoût et irritation sur une table bancale... Disparaître, au sens de ne plus être ! Disparaître ! Devenir un non-être.
Mais des dizaines d'années d'exercice l'avaient rendu capable de cacher ses sentiments et de se maîtriser. C'est avec un regard plein d'autorité qu'il a quitté l'Administrateur et l'ex-artiste-peintre. Utilisant la force qui lui restait pour, à chaque pas, lever le pied, il savait que le bout du chemin était proche. Comme il arrivait au milieu de la grand place, sa fin avait bondi vers lui pour lui sauter au cou. Maintenant, il était au bout du voyage. Il le fallait. Il s'était écroulé...
Il ouvre les paupières. Jamais il n'a vu un tel concentré de sottise mêlée de souffrance sur tous ces visages autour de lui. Bah ! Il les a toujours haïes et méprisées, ces créatures qui sont devenues ses bourreaux. Dans un effort brusque, il dirige son regard vers le zénith de cet univers qu'il va quitter pour toujours. Il voulait en finir juste sous cette voûte céleste : le zénith au milieu du noir de ses yeux et le Nadir du destin, ciel rouge foncé, oppressant, qui descend peu à peu sur chaque être humain sur le point de s'éteindre. Raté ? Il est heureux. De cet échec aussi, maintenant que sa fin est là. Dans la mort toute différence s'abolit. Les limites s'estompent, se regroupent en une seule couleur et atmosphère générée par la marche continue de l'Histoire. Enlevez les raccords, intégrez-les en une carcasse. La conscience historique est faite de carcasses. Ceux qui ne veulent pas en passer par là ne laissent en général aucune trace dans l'Histoire que les hommes fabriquent pour les hommes. Tandis que ceux qui en jouissent librement, cisèlent leur propre statue tout en vouant l'Histoire au diable et en se maudissant eux-mêmes.
Notre Maire incarne l'union entre le refus d'en jouir et la liberté de la savourer. S'il souffre, c'est que les dieux l'ont créé trop grand pour le vulgum pecus, trop petit pour le génie. Sa souffrance, c'est celle de la classe moyenne à peine libérée par la révolution, mais incapable ensuite de se constituer comme une nouvelle élite. Chose étrange, tout cela s'est fait au nom du prolétariat. Les personnalités de cette classe ne retiennent pas l'attention des historiographes. Si elles sont portées aux nues, c'est par la chronique locale, les rédacteurs en chef de province.
Encore une fois, il lève les yeux au zénith. Quel choc ! Il a disparu. Le ciel se dissout en une plaine d'un rouge intense qui descend peu à peu. Sa poitrine va éclater quand elle sera au contact. Soudain, tout s'effondre. Il est écrasé par le ciel sanglant. Il hurle : – La mesure !!!
Et il meurt.
Les gens s'affolent de l'ultime vocifération du Maire. Ils ne savent pas ce qu'il a crié, ils courent en tous sens aux quatre coins de la grand-place. Et leurs clameurs retentissent sous un ciel dont la rougeur s'estompe et qui reprend toujours plus d'altitude.
Quand celui-ci atteint sa hauteur initiale, il a le bleu et la transparence de la miséricorde. La miséricorde pour une âme que sa hâte d'en devenir une grande, a mené à sa perte. Pour une vengeance ratée. Pour un péché potentiel qui vient à peine de s'avouer tel. La grand-place est pleine de silence maintenant. En son centre, seule gît la dépouille muette du Maire. Dans ses yeux ternes, Zénith a rejoint Nadir.
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