TROIS

 

Leurs rires étaient retombés. L'ex-artiste-peintre était fâché de s'être laissé aller si facilement. Maintenant stupéfait, il retrouvait un sentiment de vide à l'intérieur de son corps.Le vide l'oppressait. Il sentait monter en lui une colère torturante contre l'Administrateur. Des flammes de haine brillaient dans ses yeux qu'il dardait sans merci vers l'autre, toujours assis sur sa marche d'escalier. Celui-ci s'est soudain rendu compte que du haut de son mur, l'ex-artiste-peintre le détestait intensément. Il comprit que du plus profond de cette haine l'ex-artiste-peintre souhaitait sa mort ou tout du moins sa non existence.

Cette certitude le faisait trembler. Mais il fit de son mieux pour ne pas le montrer. Il y avait si longtemps qu'il était fonctionnaire. Son corps cuirassé témoignait de son ancienneté dans le grade. Ses années de service l'avaient peu à peu immunisé contre l'opinion publique (toutes celles qui ne correspondaient pas aux siennes) et son for intérieur. Un bon administrateur civil n'a ni opinion ni conscience. Voilà le message que son prédécesseur – il l'a remplacé il y a presque trente ans – avait écrit de sa main sur un bout de papier et attaché à son pied gauche avant de se pendre. Il s'était pendu dans son logement de fonction dans le lotissement du cimetière, aussi les préparatifs et l'enterrement avaient pris peu de temps. Le Maire avait envoyé le Chef de section du département des travaux publics pour le représenter. Et c'est accompagné par des employés et des ouvriers du cimetière, un groupe restreint par mesure économique, que le vieil Administrateur avait été enseveli. L'ensemble de la cérémonie n'avait duré que cinq minutes. En effet, deux habitants de la ville accompagnés de leurs parents, patientaient depuis un bon moment déjà, dans la salle d'attente devant le portail du cimetière.

Ainsi, dès que le Chef de section du département des travaux publics eut terminé, au nom du Maire, une brève allocution, employés et ouvriers se sont précipités vers le portail, sans même ensevelir le cercueil du vieil Administrateur.

– On fera ça plus tard ! avait crié le contremaître, et montrant l'exemple il avait pris ses jambes à son cou.

Et les ouvriers qui n'avaient rien perçu pour ces funérailles (ils savaient bien pourtant, que le défunt était leur ancien Chef et qu'il n'avait rien ni personne au monde), l'avaient suivi comme un seul homme. Leur course vers le portail fut digne des jeux Olympiques. Ils avaient entendu dire que des deux morts qui attendaient leur tour, l'un était Chinois et l'autre Européen. C'étaient des morts riches. Du moins leur famille, qui ne se ferait sans doute pas prier pour leur donner un bon pourboire.

Mais indépendamment de cela, le Maire et le comité des affaires courantes s'étaient trouvés confrontés à une situation incroyable. La place d'Administrateur du cimetière était vacante et malgré une publicité continuelle dans les journaux depuis un mois, aucun candidat ne s'était présenté. Ceci les étonnait, d'autant plus qu'en cette période difficile les chômeurs abondaient, parmi lesquels des intellectuels ou des semi-intellectuels bien assez qualifiés pour occuper le poste. Le Chef du bureau de placement de la main d'oeuvre convoqué par le Maire, n'avait pu fournir d'explications satisfaisantes.

– Personne, parmi les milliers de chômeurs que notre service a recensé n'a postulé pour occuper la fonction d'Administrateur du cimetière ? demanda le Maire un peu rudement.

– Personne.

– Ce n'est pas possible ! cria le Maire. Vous avez négligé votre tâche. Prenez garde, cela pourrait vous coûter votre place.

– Monsieur le Maire peut me croire ou pas, mais je me suis personnellement rendu au domicile de tous les chômeurs enregistrés... aussi loin qu'ils habitassent.

– Eh, bien, qu'est-ce qu'ils ont dit ?

– Ils n'ont pas eu le courage d'accepter ce travail.

– Pour quelle raison ?

– D'abord, c'est un travail morbide, d'après eux. On passe ses journées en compagnie de cadavres. Ensuite, le logement de fonction est hanté, disent-ils, à cause du suicide du dernier Administrateur.

– Qui a dit cela ?

– C'est seulement une croyance. Mais, suffisamment forte pour qu'ils préfèrent crever la faim plutôt qu'accepter cette place.

– Mais s'ils restent au chômage, sans manger, ne vont-ils pas bientôt devenir eux-mêmes des cadavres, hein ?

Le Chef du bureau de placement de la main d'oeuvre baissait la tête et se curait l'ongle du pouce gauche. Il apparaissait clairement qu'il ne pouvait répondre à la question du Maire.

– Ecoutez-moi bien, cher collègue, menaça le Maire. Si, dans un délai de 2 x 24 heures à compter de maintenant, vous n'avez pas réussi à trouver quelqu'un, je considérerai que c'est un motif suffisant pour revoir votre position de Chef du bureau de placement de la main d'oeuvre. Ce que j'ai dit est assez clair pour vous n'est-ce pas ?

Le Chef de service avait pâli. Mais à ce moment là, il avait la tête basse, ne pouvant pas faire autrement. Il s'était curé l'ongle avec tant de force tout d'un coup, qu'il se l'était arraché. Le sang pur, d'un rouge cristallin, s'était mis à couler au bout de son pouce gauche. Et c'est à pas lourds, qu'il avait quitté le Maire.  

Le lendemain, très tôt le matin, le Chef du bureau de placement de la main d'oeuvre avait sollicité une entrevue. Il arborait à son pouce gauche, un bandage propre et blanc. Aussi blanc et propre que son visage qui respirait la satisfaction. Il était accompagné d'un jeune homme au sortir de l'adolescence.

– Vous avez demandé à me voir bien tôt. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a ? interrogea le Maire, mécontent et un peu surpris.

– Je voudrais accomplir ma tâche avant que 1 x 24 heures soient passées.

Le Maire dévisage le jeune homme qui se tenait droit à côté du Chef du bureau pour le placement de la main d'oeuvre.

– C'est lui ?

– Oui.

– Il n'avait pas la même opinion que les autres chômeurs sur la fonction qu'il occupera ?

– Que monsieur le Maire garde le sens de la mesure et surveille ses paroles ! interrompt tout à coup le jeune homme.

Choqué, le Maire s'est appuyé sur sa chaise : les yeux écarquillés, la bouche gonflée d'une salive usée qui ne demandait qu'à être crachée sur le jeune homme.

– D'abord, je ne suis pas chômeur. Ensuite, ma personnalité et l'éducation que j'ai reçue jusqu'à présent me défendent de me ranger sur l'opinion d'autrui.

Dans la bouche du Maire, la salive usée n'a pas été crachée. Une nouvelle émotion étreignait sa gorge de sorte que le glaviot fut brusquement avalé. Il pénétra jusque dans ces domaines dûment répertoriés par la culture et la civilisation humaine.

– Vous n'êtes pas chômeur ? Alors, qui êtes-vous en réalité ? Et qu'est-ce que vous faites ? Au nom du prophète Noé, comment avez-vous rencontré le Chef du service pour le placement de la main d'oeuvre et sollicité le poste vacant d'Administrateur du cimetière municipal ?

– C'est le fils unique du plus riche d'entre les riches du pays. Il prépare un doctorat à la faculté des lettres et de philosophie, rétorque rapidement le Chef du bureau pour le placement de la main d'oeuvre, pour éviter une discussion directe et blessante entre les deux protagonistes.

– Il était exactement minuit et il pleuvait à verse quand il a frappé à ma porte. Il a dit qu'il espérait ne pas être en retard pour postuler pour la place d'Administrateur du cimetière.

Pour la deuxième fois, le Maire s'est appuyé sur le dossier de sa chaise. Il a pris son mouchoir et a essuyé les gouttes de sueur froide sur son front.

– Vous avez tout votre bon sens ? demande-t-il d'un ton étouffé.

– Que dit le code civil à propos de la diffamation ? Surtout lorsque le diffamateur est un fonctionnaire occupant la fonction de Maire et qu'il s'y livre pendant son service ?

– Au diable le droit civil ! Allez au diable ! Tous les deux ! Pour moi, s'il le faut, même un démon peut occuper le poste, l'essentiel c'est qu'il soit pourvu, qu'il ne soit plus vacant ! Bon, s'il vous intéresse toujours autant, allez vite voir le Chef de section du département des travaux publics et présentez-vous à lui. Pour moi, vous avez commencé à travailler dès aujourd'hui. Bien, bon courage !

Le Maire s'est levé et encore une fois, il a essuyé ses gouttes de sueur.

– Bonjour ! a-t-il dit en s'en allant.

 

Ils se sont regardés tous les deux. Mais très vite le Chef du service pour le placement de la main d'oeuvre a pris le jeune homme par la main et l'a conduit au bureau du Chef de section du département des travaux publics. Une demi-heure plus tard, il occupait son logement de fonction dans le lotissement du cimetière.

 

Le Maire et tous les membres du comité des affaires courantes de l'administration civile étaient rassérénés, ils échappaient ainsi à une crise, fomentée contre eux pendant ce temps par l'Assemblée provinciale. Désormais, on ne pourrait pas leur adresser de motion de censure. La proposition du Maire pour augmenter les émoluments du Chef du bureau pour le placement de la main d'oeuvre, en récompense des grands services rendus, fut acclamée.

 

Le nouvel Administrateur remarqua un chiffon de papier tout poussiéreux sur la table de la salle du devant de la maison.

– Oh ! On l'a retrouvé lié à la jambe gauche du défunt Administrateur, celui qui s'est pendu, a expliqué le Contremaître.

 

Sur le bout de papier, quelques mots tracés à la main : « UN BON-ADMINISTRATEUR CIVIL N'A NI OPINION, NI CONSCIENCE ». Le jeune Administrateur a lu plusieurs fois cette phrase. L'heure du dîner approchait, l'or des dernières lumières abandonnait en douce les tombeaux du cimetière, il a défroissé le manuscrit, l'a plié précautionneusement et l'a glissé entre les pages 601 et 605 de son manuel de philosophie favori : le plus épais (il manquait les pages 602, 603 et 604, arrachées de la reliure, c'était la conclusion du chapitre consacré à la logique).

 

Très vite, sa brillante intelligence lui permit de s'adapter à son travail et à son environnement. Bien qu'il n'eût jamais reçu d'éducation technique ou suivi de leçons de travaux manuels, la richesse de son esprit, mais surtout l'habitude de penser de façon méthodique et critique qu'il avait acquise au cours de ses années d'études de la philosophie, sans parler de sa sensibilité artistique ni de sa potentielle puissance d'imagination firent, qu'il réussit tout de suite à maîtriser toute la technicité et l'adresse que l'on est en droit d'attendre d'un Administrateur de cimetière. Les employés et ouvriers du cimetière n'avaient aucun doute sur ses capacités. Pour eux, il possédait à coup sûr une éducation et une expérience d'Administrateur de cimetière, adéquates.

 

Comme l'ensemble de ses supérieurs, le Chef de section du département des travaux publics était très content de son nouvel Administrateur. Il admirait sa puissance de travail, sa ponctualité, son sens de l'organisation et, au cimetière, sa façon de diriger employés et ouvriers dans une ambiance amicale et familiale. Mais ce qu'il respectait le plus c'était l'esprit de méthode et de système que celui-ci avait introduit et qu'il appliquait à tous les stades du travail : de l'arrivée d'un mort en corbillard au portail du cimetière, jusqu'à ce qu'on eût fini de l'enterrer. Les contacts qu'il avait pris avec l'entreprise privée des pompes funèbres, avec les décideurs des administrations civiles concernées par l'organisation de la mort (comme le service public de la santé et celui de l'enregistrement), avec le personnel des hôpitaux et des morgues, avec la police de la route qui escortait les cortèges d'enterrements – sa coopération avec tous ces gens-là était si bonne, si bien coordonnée, si efficace, qu'un tel événement ne prenait que quelques quarts d'heure. Si peu de temps en fait, que le personnel de tous les comités et tous les organismes cités ci-dessus n'avait plus assez de travail, plus assez d'occupations !

Ils s'ennuyaient, bâillaient, somnolaient tout au long du jour, et maudissaient la situation qui les avait réduits à cet état. Ils se mirent à réclamer une augmentation du nombre de morts, pour pouvoir réprimer leurs bâillements et leur sommeil qui tiraient en longueur ! Mais dans la ville et dans les environs, il n'y avait pas d'épidémies, de sorte que leur revendication ne pouvait être satisfaite. Même les journaux ne mentionnaient aucune nouvelle de guerre ou de révolution en cours ou susceptible d'éclater. Ainsi, il n'y avait pas d'espoir de voir, dans le futur, croître le nombre de cadavres de la ville.

Un jour le Maire décida qu'il était nécessaire de discuter de cette crise de l'emploi. Mais à la fin de la séance, le consensus ne fut pas obtenu. Quelques uns proposaient la mise à pied du jeune Administrateur puisqu'en fait, c'était lui qui était à l'origine de tout. Ils redoutaient surtout que son zèle ne s'étendît plus tard aux services officiels et privés. Que deviendrait un pays dont toutes les potentialités seraient paralysées par une telle anxiété par rapport au travail, demandaient-ils à la fin du considérant de leur proposition. Ils ajoutaient qu'il fallait enquêter discrètement sur la véritable personnalité du jeune Administrateur du cimetière nouvellement nommé. Qui sait, peut être était-il à la solde d'idéologies et de puissances étrangères, dangereuses pour le pays et la nation toute entière !

Mais les autres membres du comité des affaires courantes de la municipalité  ne pouvaient accepter une telle proposition. Ils pensaient, au contraire que le jeune Administrateur avait fait son devoir consciencieusement. S'il fallait chercher un coupable dans toute l'affaire, disaient-ils encore, la faute en était au savoir, surtout au rationalisme et au positivisme qui avaient apporté entre autres à l'humanité moderne, l'objectivité, la catégorisation, l'esprit de système et de méthode. Mais, ajoutaient-ils, en vérité dans ce cas précis, pouvons-nous donner tort à la science ? N'aurions-nous pas dû envisager plus globalement, la position et la fonction de la science dans les pays sous développés, comme c'est le cas chez nous ?

Enfin, les partisans de cette opinion, proposaient de reconsidérer la question, pour l'ensemble du pays en tant que pays sous développé, ou, pour employer une terminologie moins vexante, en voie de développement, du volume d'activité par tête d'habitant. Pour les employés et ouvriers particulièrement touchés par la crise qu'on avait constatée, ils préconisaient de créer une commission d'études. Celle-ci ferait une recherche sur le type de travail de chaque personnel concerné. Pour chaque catégorie d'emplois, on arriverait à combiner plusieurs tâches qu'ils pourraient effectuer pendant leur temps libre, entre la préparation d'un mort et du suivant. Cette diversification devrait leur être proposée en fonction de leur niveau d'éducation et de leurs connaissance respectives. Oui, tout cela dépendait aussi de leur origine socioculturelle et de l'arrière-fond civilisationnel.

Le Maire considérait ces deux points de vue comme raisonnables. Aussi, en déféra-t-il à son supérieur, le Gouverneur de la province. Mais apparemment, malgré son état-major de conseillers, celui-ci ne pouvait pas trancher non plus. Il en déféra à Son Excellence le Ministre de l'Intérieur. Le Ministre et son état-major d'experts non plus ne pouvaient rien faire, sauf se gratter la tête. Ils en déférèrent alors, à Son Excellence le Premier Ministre. Celui-ci convoqua d'urgence le Conseil des Ministres à plusieurs reprises, mais cette assemblée d'homme respectables n'y put mais, sauf remuer la tête de gauche à droite et répondre aux questions des journalistes en disant : « no comment ».

Conformément aux doctrines démocratiques suivies officiellement par l'Etat, la question fut alors posée par le cabinet au parlement. Mais c'est justement là qu'elle devenait un problème national. Les tenants du pour et du contre se sont obstinés. Les minorités ont augmenté la confusion, car vue la politique du pouvoir, elles ont choisi de s'abstenir. Les reportages de presse sur la discussion au parlement, ont fait monter la tension dans tout le pays. Des annonces de réunions secrètes fleurissaient de toute part, des mots d'ordre clandestins étaient collés partout. Des lettres anonymes remplies de menaces, de calomnies et de têtes de mort circulaient. Des coups de téléphones au milieu de la nuit ou bien très tôt le matin transmettaient les messages secrets de secrètes gens aux secrètes gens. Même les sermons dans les mosquées et les églises ont entonné bêtement la polémique. Ils racontaient des histoires de révolutions et de guerres bien plus qu'ils n'expliquaient les paroles de Mahomet et les versets du Coran. Tout cela conduisit Son Excellence le Premier Ministre à convoquer d'urgence, à plusieurs reprises, une cellule de crise du conseil des ministres.

 

Enfin, un dossier très épais présentant le problème dans son ensemble et ses excès, fut soumis à l'arbitrage de Son Altesse le chef de l'Etat. Après des discussions en profondeur qui duraient jusqu'à une heure très avancée de la nuit avec ses conseillers et son état-major de conseillers, Son Altesse finit par arrêter le décret suivant :

1. Le statu quo pour tout le pays, pour tout le peuple.

2. Le problème provoqué par l'Administrateur du cimetière d'une petite cité, a pu être résolu de la meilleure façon possible en ce sens : il est considéré comme inexistant, comme s'il n'avait soulevé aucun problème.

3. En conséquence, le jeune Administrateur est maintenu dans ses fonctions, tandis qu'il est demandé au Maire de faire en sorte que le comité des affaires courantes de la cité reconsidère l'effort de rationalisation du travail pratiqué par le jeune Administrateur, avec la certitude que toute décision sera prise à la fois avec sagesse et détermination.

4. Avec ce décret, la question dans son ensemble est considérée comme close, il n'est plus permis de l'évoquer encore, dans les réunions, les meetings, les éditoriaux, ou les colonnes des journaux, ni dans les discussions de cafés.

5. Toute transgression à ces décisions sera punie de la façon la plus sévère qu'autorise le code pénal et d'autres règlements officiels y afférent.

Ce décret, d'une franchise extrême fit trembler tout le pays. Les Chefs des factions rivales pâlirent. La nuit, ils ne pouvaient plus dormir. Ils faisaient de mauvais rêves. Partout, le nombre de gens souffrant d'hypertension et de maladies nerveuses, augmenta subitement. Il y avait foule chez les psychiatres. Les maisons de repos étaient bondées, les bureaux et les usines, désertés, la plupart des employés et ouvriers prenant un congé de maladie.

Considérant une telle situation, le Cabinet, le Parlement et le Chef de l'Etat eurent de nouveaux sujets de préoccupations. Ils imaginaient la venue d'un nouveau désastre national. A savoir, la paralysie du potentiel de travail de tout le pays. Et le pire : la mutation du pays en une gigantesque maison de repos pour une nation dont tout le peuple souffrait de maladie mentale ou nerveuse.

Un jour, le Chef de l'Etat prit son avion privé et se rendit dans la petite ville où habitait le jeune Administrateur, principal responsable de tous les scandales et malheurs qui frappaient le pays qu'il dirigeait. Son Altesse consentit même à le rencontrer chez lui, dans le lotissement du cimetière municipal. Ce jour-là, le cimetière était plein de monde : morts et vivants pêle-mêle.

Le jeune Administrateur reçut très respectueusement Son Altesse et sa suite. Les ministres et Son Altesse furent surpris de découvrir un jeune homme beau et sympathique, Son Altesse fut même très touchée. Elle n'avait jamais vu une taille et un visage aussi doux, aussi fins, aussi avenants.

Quelques instants plus tard, tout le groupe était bouleversé. On pouvait voir Son Altesse et le jeune Administrateur se tenant affectueusement par la main. Puis, ils se sont promenés dans le petit jardin, derrière le logement de fonction.

Le chef des gardes du corps de Son Altesse accourut à bout de souffle vers Son Excellence le Premier Ministre. Il raconta qu'il venait de saisir une partie de leur conversation. Il s'agissait d'une quantité de noms latins : Socrate et d'autres encore. Ils parlaient aussi de Shakespeare avec enthousiasme. Son Excellence le Premier Ministre n'eut pas le temps de cacher sa surprise en entendant la nouvelle. Les autres dignitaires non plus, ils étaient interloqués.

Deux heures et demie plus tard, Son Altesse rejoignit sa suite le visage souriant. Dans la voiture, elle tapotait sans cesse l'épaule du Premier Ministre en disant :

- Ce jeune homme est vraiment génial ! Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme lui. Si jeune, et un esprit si avancé et si mûr. Il domine complètement tous les courants et les systèmes philosophiques, depuis les temps anciens jusqu'à aujourd'hui. Il a même été capable de nous les traduire en langage simple, sans ces termes à rallonge qui nous donnent la migraine.

Le Premier Ministre hochait la tête. Il n'aspirait qu'à rentrer tout de suite chez lui, il voulait que sa femme lui serve du chocolat au lait immédiatement.

– Et la littérature mondiale, n'en parlons pas ! Il en connaît tous les personnages importants et les chefs-d'ouvre. Tout à l'heure, quand j'ai cité Shakespeare : – Yes truly ; for, look you, the sins of the father are to be laid upon the children; therefore, I promise ye, I fear you. He was always...

Eh, bien, tout à coup il a continué :  

– ... Plain with you, and so now I speak my agitation of the matter ; therefore be of good cheer, for truly I think your are damn'd. There is but one hope in it that can do you any good ; and that is but a kind of bastard hope neither.

C'est un jeune homme épatant, n'est-ce pas ? Une mémoire tout à fait extraordinaire, n'est-ce pas ? Et il a pu tout de suite dire que cette citation était tirée du Marchand de Venise : scène cinq du troisième acte. Formidable, hein !

Son Excellence le Premier Ministre opinait toujours. Dans sa tête, il voyait son lit couvert de drap blanc et sa femme en sous vêtements roses, si fraîche et fleurant le savon Camay... Dans son coeur, il maudissait Shakespeare, il maudissait Socrate, il maudissait les philosophes insuffisants et aussi les snobs dont semblait-il, quelques uns venaient de faire leur entrée dans le palais officiel de l'Etat.

– Je suis vraiment étonné : pourquoi a-t-il accepté d'être un simple Administrateur de cimetière ? poursuivit Son Altesse, toujours plongée dans ses réflexions. Une intelligence, une personnalité et une jeunesse comme la sienne, c'est du gaspillage naturel dont la responsabilité ne peut incomber au cimetière.

– Notre actuel Ministre de Culture veut démissionner depuis longtemps. Il a dit qu'il voulait s'isoler pour se ressourcer à la lave d'un volcan qui, selon notre service vulcanologique, serait encore actif. C'est curieux ! Mais, que voulez-vous, c'est ce qu'il a demandé. Pourtant il est au courant de l'information. Votre Excellence, le jeune homme que vous venez de voir, ne ferait-il pas un très bon candidat pour remplacer notre ministre sortant ? a demandé le Premier Ministre très satisfait d'avoir réussi à articuler quelques phrases assez longues auprès de Son Altesse le chef de l'Etat.

– Je sais. Pardonnez-moi mon cher Premier Ministre, mais tout à l'heure... sans vous avoir consulté, j'ai proposé directement le poste de Ministre de la Culture à notre jeune homme.

– A-t-il accepté votre proposition ?

– Non.

– C'est vraiment un jeune homme extraordinaire !

– Tout à l'heure, il a même refusé le poste de Premier Ministre.

– De premier... ?

– Oui, de Premier Ministre. Eh bien, ce n'est pas la peine d'être vexé. Je voulais seulement savoir s'il résisterait à l'épreuve. Et avant que j'aie eu le temps de continuer à le tenter, il m'a coupé la parole en disant qu'il n'était pas disposé à accepter même le poste de Chef d'Etat.

– Sensationnel ! Il est vraiment sensationnel ! songeait le Premier Ministre. Et dans son coeur, il se gaussait de la philosophie, de l'intelligence, de la modestie, et de toutes ces attitudes intellectuelles qui ressemblaient à de la pure sottise...

 

Un mois plus tard, Son avisée et très sage Altesse le chef d'Etat décédait. Ses médecins particuliers ne purent trouver de cause concrète. Ils avaient seulement constaté que depuis sa visite au jeune Administrateur du cimetière, il se montrait toujours mélancolique, comme un jeune homme au coeur brisé de s'être vu refuser son amour. Il n'avait plus d'appétit, sa passion sexuelle s'était glacée et figée. La preuve en est que, toute la journée, sans raisons, sa femme se mettait en colère contre les employés du palais.

 

Un matin, le Chef de l'Etat ne s'était pas levé, alors que quelques ambassadeurs de pays étrangers l'attendaient dans la salle de réception pour lui présenter leur lettre de créance. Son chef des gardes du corps qui n'avait plus la patience de l'attendre, avait trouvé le courage d'entrer directement dans sa chambre. Un instant plus tard, il en était ressorti en courant et avait crié au Directeur du Secrétariat d'Etat que le Chef d'Etat n'était plus, c'est-à-dire qu'il avait passé...

Et ce fut en grandes pompes que feue Son Altesse le Chef de l'Etat fut enterrée. Unanimement le pays choisit le Premier Ministre : un esprit pratique et qui n'aimait pas la sentimentalité. Dans son discours d'investiture comme nouveau Chef de l'Etat, celui-ci demanda au nouveau Premier Ministre qui serait prochainement nommé, d'insérer les points suivants dans son programme de gouvernement :

1. circonscrire la portée et l'influence de Shakespeare et des autres auteurs aux seuls domaines de l'art et de la civilisation ;

2. supprimer la fausse philosophie et les faux philosophes ;

3. supprimer le snobisme et les snobs ;

4. supprimer la charlatanerie dans tous les domaines, surtout en ce qui concerne les autorités du pays.

Chose curieuse, le jeune Administrateur du cimetière de la petite ville ne fut pas renvoyé. Seulement, son Altesse n'avait pu maîtriser sa passion et lui avait envoyé une petite lettre personnelle, disant : « Soyez et demeurez tel que vous êtes. J'ai un grand respect pour vous ».

Le jeune Administrateur avait lu la lettre plusieurs fois. Puis, il l'avait défroissée, et glissée entre les pages 960 et 965 de son manuel de philosophie favori : le plus épais (il manquait les pages 961, 962, 963 et 964, arrachées de la reliure ; c'était la conclusion du chapitre consacré à l'éthique).