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QUATRE
Depuis, il s'était adapté pour la deuxième fois à une nouvelle situation : celle que le nouveau Chef de l'Etat venait de provoquer. Il avait abandonné de son plein gré tout souci d'efficacité et promis au Maire de faire son travail en bon « fonctionnaire ».Et celui-ci l'en admirait davantage encore. Les employés et les ouvriers qui auparavant le détestaient, avaient changé d'avis ; désormais, ils l'aimaient et n'arrêtaient pas de faire son panégyrique. Ils l'inondaient de riz jaune, de bananes et d'oeufs à titre de remerciements. Mais lui avait changé d'attitude à leur égard. Il n'avait plus de contact avec eux, il ne plaisantait plus. La conférence qu'il donnait régulièrement chez lui deux fois par semaine à leur intention, avait soudainement cessé sans explication. Il restait enfermé chez lui toute la journée, personne ne savait ce qu'il y faisait. Il sortait seulement quand un cadavre arrivait. Il regardait de loin les vivants amener le mort. Avant que l'enterrement fût terminé, il réintégrait rapidement son logement de fonction dont toutes les portes et fenêtres étaient soigneusement closes. La nuit, surtout les soirs de pleine lune, il arpentait le cimetière, déambulant autour des tombeaux. A l'aube, il se dépêchait de rentrer et dormait profondément jusqu'à midi. Il adressait par écrit ses directives au personnel. Tous les jours il écrivait le programme de travail sur une feuille de papier, qu'il accrochait à un clou au pilier devant son logement de fonction. Chaque matin, le contremaître venait la chercher et en transmettait le contenu à tous les employés et ouvriers. L'après-midi, quand son service était terminé, celui-ci accrochait son rapport journalier au même clou. Au milieu de la nuit, quand personne ne le voyait, l'Administrateur le prenait et l'étudiait minutieusement. Puis il écrivait l'emploi du temps du lendemain. Les choses se passaient ainsi depuis quelques dizaines d'années. Tout allait bien, rien ne faisait défaut. Son personnel était satisfait. Ses supérieurs de la mairie aussi. C'est effectivement un peu bizarre, pensaient-ils ! Mais comme le travail du cimetière se faisait, ils ne bronchaient pas. Un jour, deux personnes viennent trouver le Maire. Le père et le professeur de l'Administrateur. Ils demandent poliment mais instamment au Maire de le renvoyer. – Mais pourquoi ? s'étonne celui-ci, stupéfait. – C'est mon fils unique : le seul héritier de toutes mes richesses. – Et, renchérit l'autre visiteur, c'est mon étudiant. Il est déjà en troisième cycle et parmi les meilleurs. – Et alors ? Que voulez-vous que j'y fasse ? Rétorque brutalement le Maire. – Alors ! Monsieur le Maire dit et alors, s'écrie le père ! Est-il normal qu'un jeune homme aussi beau, aussi riche, aussi intelligent passe des années au milieu de votre cimetière ? – Oh, ça c'est un problème entre vous et lui. Mais moi, en tant que Maire, je n'ai rien à voir avec vos affaires personnelles. Est-ce que je me suis fait comprendre clairement ? – Mais essayez donc de comprendre, monsieur le Maire, s'énerve un peu le professeur. C'est un jeune homme génial qui pourrait apporter une contribution inestimable à la recherche et au développement de la philosophie... – Bon ! Ca suffit ! crie le Maire hors de lui. Qu'il soit extrêmement intelligent, que vous vouliez le comparer avec je ne sais qui, même avec Dieu, moi, je m'en moque ! Pour moi, il est officiellement mon employé, ni plus ni moins ! Ou plus exactement : c'est l'Administrateur du cimetière de la municipalité que je dirige. Suis-je clair ? Et il est venu ici de son plein gré pour solliciter cet emploi. Et c'est de plein gré que nous l'avons engagé. Il n'y avait aucune obligation de part et d'autre dans cette procédure. Maintenant, ne me demandez pas de faire la bêtise, de le renvoyer sans motif ni raison administrative valable ! Oui, renvoyer un employé dont je suis très satisfait. Objectivement... – Ah ! Monsieur le Maire touche là une question complexe. Celle de l'objectivité. D'après Kant... – Stop ! Au diable Monsieur Kant ! Au dd... Enfin, qui est, ce monsieur Kant ? – Ah ! Il me semble que vous-même, vous commencez à montrer une volonté d'objectivité. – Quoi ? ! – Kant, Emmanuel Kant est allemand, un philosophe de nationalité allemande. – Stop ! Assez ! Assez ! – Assez ? – Oui, ça suffit ! Si c'était vraiment un Allemand, je saurais déjà qui il est, et quelle est sa philosophie. – Ah, monsieur le Maire a étudié Kant ? C'est vraiment sympathique, vraiment sympathique. – Non ! Et il n'y a rien de sympathique là-dedans. Ne suffit-il pas de dire que c'est, euh je veux dire que ce monsieur Kant est de nationalité allemande ? Et qu'en plus c'est un philosophe allemand ? On voit le professeur réfléchir profondément et hocher la tête. – C'est très profond, ce que vous venez de dire. – Qu'est-ce qu'il y a de profond ? s'étonne encore une fois le Maire. – Ce que vous venez de dire. Je n'avais jamais envisagé la problématique de Kant du point de vue de la nationalité. C'est stupéfiant !
Le Maire ne se sent pas flatté par ces louanges. Au contraire ! Toute la haine instinctive qu'il vouait jusque là à ces savants au crâne dégarni, chaussant lunettes et se faisant gloire de s'exprimer de façon incertaine et confuse, se déchaîne maintenant, excitée par ce professeur qui n'a pas honte d'écrire sur sa carte de visite : Docteur ès philosophie ! Il y voit la marque d'un orgueil extrême, d'un amour-propre illimité, d'un manque de simplicité et de mesure.
Il retire ses lunettes. Les yeux fermés, comme s'il voulait apprendre par coeur un texte très compliqué, il déclare : – Je vais vous montrer ma bonne volonté. Pour résoudre ce problème, je vous conseille d'aller voir directement l'Administrateur. S'il consent à abandonner sa charge, je lui donnerai une lettre de recommandation. Etes-vous satisfaits ? – Très bien ! s'écrient le père et le professeur. Et ils s'en vont rapidement. – Au revoir messieurs. Puissent vos efforts être récompensés ! Une fois les deux visiteurs partis, il éclate de rire. Si fort, que sa secrétaire éberluée croit qu'il est de son devoir d'accourir. – Appelez le chef de section du Département des travaux publics ! Ha ! Ha ! Ha ! La secrétaire est abasourdie quand elle entend quelques minutes plus tard les deux plus hautes personnalités de la mairie, rire aux éclats ensemble.
Une heure après très exactement, le plus riche des riches et le professeur de philosophie se retrouvaient devant le Maire. Celui-ci essayait de réprimer son rire, tandis que le chef de section du Département des travaux publics guettait par le trou de la serrure. – Et bien ! Quel est le résultat de votre démarche, demande-t-il. Il avait de plus en plus de mal à rester sérieux. Le père s'effondre sur une chaise... Son visage ressemblait à une éclipse solaire. Le professeur tend une feuille de papier au Maire. – Qu'est-ce que c'est ? – Sa réponse, suffoque le professeur, la voix brisée. – Vous ne l'avez pas vu ? – Non. Il n'a pas voulu. Il est resté cloîtré chez-lui. Un contremaître est venu nous apporter du papier et un crayon ; il nous a demandé d'écrire qui nous étions et ce que nous voulions. – Ensuite ? – Voilà la réponse. Le Maire chausse ses lunettes et lit : « L'expérience quotidienne de mon travail actuel m'a montré que les biens et la richesse n'ont plus de sens dès qu'on franchit les murs des cimetières. Et que la philosophie pure se trouve dans l'atmosphère ambiante à l'intérieur de cette enceinte. Ne me dérangez plus à l'avenir. Je suis la richesse, je suis la bonté ».
A la lecture de cette lettre, le Maire eut l'impression que l'air du pôle nord avait pénétré dans son corps par sa cavité buccale. Il fut encore plus surpris quand il réalisa que le père et le professeur n'étaient plus dans la salle. Par la fenêtre de son cabinet de travail, il apercevait les deux silhouettes marcher en titubant sur la route brûlée par le soleil si chaud de midi. Le Maire voulait rire, exulter, exprimer toute la satisfaction de la vengeance qu'il avait réprimée tout à l'heure avec son rire. Une boule de glaire souillée jaillit de sa gorge, bloquant toute possibilité de rire. Et quand les deux silhouettes se furent perdues au loin, le Maire sursauta : ses yeux étaient mouillés... Il luttait à présent de toutes ses forces contre les larmes qui arrivaient comme un orage, du fond de ses yeux. Mais qu'est-ce que vous voulez ! Une par une les gouttes cristallines tombaient, mouillant poitrine et chemise, elles inondaient le col de sa chemise, puis sa poitrine. Trempé, le fond de ses yeux ; trempée, toute son âme ! Comme était brûlée l'étendue de la route vide de midi, face à la fenêtre qu'il regardait...
Au même moment, chez l'Administrateur du cimetière deux mains feuilletaient un manuel de philosophie très épais. Elles saisirent les deux feuilles de papier qui se trouvaient entre les pages 610 et 615, 960 et 965. Les deux manuscrits furent placés l'un à côté de l'autre. Puis, ces mains les glissèrent ensemble, entre les pages 1240 et 1245 (les pages 1241, 1242, 1243 et 1244 avaient disparu, arrachées de la reliure ; c'était la conclusion du chapitre consacré à la religion). Elles tremblaient. Les dix doigts se crispaient dans deux poings très serrés. Les deux paumes étaient écarlates. Toutes bleues, les artères saillaient aux poignets. Le tremblement s'intensifiait. Alors les deux poings se tendirent, droit vers le ciel ; tremblant toujours plus fort. Sur les deux mains, une goutte d'eau très pure tomba soudain. D'autres suivirent, tombant une à une. Les poings tendus vers le ciel se crispèrent encore davantage. Leur accusation s'intensifiait, orientée vers le haut, ce réceptacle de toutes les prières, de tous les reproches.
Quand le ciel de l'ouest eut noyé le soleil, inondant d'obscurité le cimetière, ces mains étaient toujours dressées, comme un bouton de fleur qui aurait commencé seulement à s'ouvrir lorsque l'averse avait cessé. Les parties mouillées séchaient, les tremblements se calmaient. Seule, restait une paire d'yeux grands ouverts, fouillant l'obscurité. Seul, le bruit d'une respiration qui peu à peu redevenait normale, brisait le silence... Un jour, le rapport du contremaître cloué au pilier avait annoncé : « Il n'y a plus de terrain pour faire de nouveaux tombeaux. Alors que ces derniers temps, le nombre de morts augmente chaque jour ». L'Administrateur avait tout de suite transmis le rapport à la mairie. Comme les propriétaires des terrains autour du cimetière n'auraient jamais accepté que celle-ci les achetât pour en faire un cimetière, la mairie avait répondu : pour le bien être public, détruisez les tombeaux construits depuis plus de 50 ans. Ce sera le terrain de votre nouveau cimetière. Cette décision avait bouleversé les familles des morts depuis 50 ans ou plus. Celles-ci n'ignoraient certes pas que les squelettes de leurs défunts étaient déjà unis avec la terre depuis longtemps. Mais, tout citoyen honorable doit avoir un lieu de pèlerinage tout aussi honorable.
C'était leur opinion. Ils ne voulaient pas entendre parler de théologie ou de spiritualisme, même si l'Administrateur avait lancé la discussion sur la persistance de l'esprit humain. Ils croyaient, en plus au Paradis et à l'Enfer, ils ne savaient où ; mais ils voulaient fixer un certain point géographique de leur monde temporaire, comme lieu de pèlerinage. Chaque être vivant est lié à un cadavre. Aussi pauvre soit-il, tout vivant a un parent ou plus, déjà mort. L'institution qui légalise ce sentiment de satisfaction s'appelle le tombeau.
C'est pour cela que la guerre est de moins en moins prisée. Les héros meurent sans qu'on puisse retrouver ou reconnaître leur corps. Ensuite, on construit pour eux une tombe collective que l'on baptise « monument aux morts » et dont parfois l'architecture est à pleurer.
Les familles de ces héros jalousent les familles des morts ordinaires qui peuvent à leur guise aller se recueillir sur leurs sépultures, sans le son geignard d'une trompette jouant l'hymne national ou la marche héroïque, sans gerbes de fleurs ornées de phrases sentimentales, ni photographes insolents. Oui ! Voilà pourquoi ce sont tous des amoureux de la paix, des imprécateurs de la guerre.
Un ordre est un ordre ! Les tombes de 50 ans ou plus, ont été détruites. Les nouveaux morts ont été enterrés à leur place. Ainsi chaque centimètre de notre terre est-il un ancien tombeau qui peut à tout moment, être renouvelé. Nous sommes de futurs cadavres foulant du pied les anciens. La terre est faite de dépouilles. C'est le royaume des morts.
Qu'est-ce que la vie ? se demandait l'Administrateur plongé dans ses réflexions. Il longeait lentement les murs du cimetière. Il était tard. La nuit tirait sur sa fin. Il attendait que l'aube lui donnât une bonne raison pour courir s'enfermer dans son logement de fonction.
Qu'est-ce que la vie ? Hier soir, la réponse d'une chouette hirsute hélant le croissant de lune, ne l'avait pas satisfait. Elle disait à peu près : la vie est un ensemble de circonstances, une atmosphère, un climat de la mort. Lui même, n'en était pas très convaincu, bien que le terme « climat » ait une grande influence dans la philosophie et les lettres modernes. Il y avait en plus quelque chose qui le faisait frissonner dans cette réponse.
Ses pas s'arrêtèrent. A l'intérieur des murs, après le portail qu'il venait de dépasser, il aperçut une affiche. Sans doute avait-elle été collée quelques heures auparavant. Par endroits la colle était encore mouillée. Sa curiosité fut éveillée. Il projeta le faisceau de sa lampe de poche. Il s'agissait du portrait d'un homme. Au dessus, en gros caractères : « On recherche cet homme mort ou vif ». Dessous : « une grande récompense est promise ». Et tout à fait en bas, à l'extrême droite : la Police.
Il lui semblait que son sang était devenu sable, qu'il coulait en frottant et pinçant la face interne de sa peau. Mort ou vif ! Il éclaira l'affiche encore une fois avec sa lampe de poche. En fait, cet homme qu'on recherche est déjà mort, pensa-t-il. Pourquoi ? Parce qu'il... va mourir. S'il n'est pas condamné à l'échafaud, il sera fusillé. S'il n'est pas fusillé, il sera décapité. S'il n'est pas décapité, ce sera la chaise électrique. La société ne manque ni de ressources ni de moyens pour réexpédier l'homme à son origine : la mort. Si ces techniques peuvent sembler trop brutales, trop vulgaires, si elles attestent d'un manque de civilisation, il reste encore une solution plus subtile, c'est la condamnation à perpétuité ! C'est avec de telles sentences que l'Etat s'humilie. Car, faisant cela, il traite un mort comme un être vivant. Il dépouille facilement et brutalement un homme de sa vie, mais après sa mort, avec beaucoup de précautions il soigne... le cadavre !
Ses pas chancelaient. Mais il fallait qu'il s'éloigne de l'affiche ! Quel choc, quand il en aperçut une autre semblable un peu plus loin, à quelques mètres seulement de la première. Il éclaira les alentours avec sa lampe. On en avait collé sur tout le mur, à intervalles réguliers. Epuisé, il s'assit sur une marche de son logement de fonction. Mais, se releva très vite.
Il se précipita dans son antre dès qu'il vit, à l'est, le ciel lutter contre les nuages dans une tache de lumière blanche : l'aube !
Il se balançait d'un pied sur l'autre. Sa colère était sans objet, elle tournait en rond, c'était très fatigant. Il ne comprenait pas pourquoi ces avis étaient collés sur les murs de son cimetière et qui plus est, notons-le, à l'intérieur ! Cela signifiait que le territoire qu'enserraient ces parois, était considéré comme un territoire public, ouvert à la libre circulation des corps et des esprits. Et puis, cela signifiait encore que son cimetière n'était plus considéré comme un cimetière au premier sens du terme. Et surtout, que la mort et ce qui vient après n'étaient plus chose sacrée et sublime. L'Administrateur continuait à réfléchir. Que voulait dire tout cela ? Le monde à l'extérieur du cimetière avait-il évolué au mépris de toute logique et signification ? Lui-même avait-il été abandonné par la civilisation, de sorte qu'on le considérât comme un être « pré-historique » ?
Ces affiches lui portaient sur les nerfs. Ils s'imaginaient peut-être, à la police, que leur homme se cachait dans le lotissement du cimetière ? Tout à coup ce fut comme s'il avait reçu une décharge électrique. Le portrait ! Oui, qui était l'homme sur l'affiche ? Tout à l'heure, envoûté par les mots « mort ou vif », il n'y avait pas fait attention. Mais maintenant, une sensation bizarre l'envahissait. L'impression que le visage de l'homme lui avait laissée le traversa, taraudant son âme sans merci. Il ne pouvait supporter plus longtemps la douleur vive qu'il ressentait à la tête. Il dérogea au principe qu'il respectait rigoureusement depuis vingt-cinq ans : ne jamais paraître devant ses semblables de l'aube jusqu'au crépuscule. Que vouliez-vous qu'il fît ! Il se précipita dehors à grandes enjambées. Dieu merci ! Il était encore très tôt. Personne n'était arrivé. Il courut droit a l'affiche la plus proche. Et n'en crut pas ses yeux ! L'homme de l'affiche, cet être assoiffé de sang, lui rappelait étrangement quelqu'un qu'il avait connu. Non ! Pas seulement une personne, mais plusieurs hommes qu'il avait rencontrés. Oui, des hommes qu'il connaissait encore.
Ses yeux s'approchèrent de l'avis. Ce visage lui devenait de plus en plus familier. Il ressemblait à plusieurs de ses connaissances. Il ressemblait énormément à tout le monde... et à lui-même... – Je suis qui je suis ! s'écria-t-il furieux, et il se mit à déchirer les affiches, les unes après les autres. Jusqu'à la dernière !
C'est à ce moment-là que le contremaître fit son apparition au portail. Il hurla comme s'il avait aperçu un fantôme. L'Administrateur fut choqué, lui aussi cria et s'engouffra dans sa tanière. Comme de juste, le contremaître raconta ce qu'il venait de voir à tout le personnel du cimetière. Tout le monde était bouleversé. Mais ils le furent davantage encore lorsque quelques instants plus tard, l'Administrateur, ni plus ni moins que l'Administrateur en personne, vint vers eux. Beaucoup se mirent à courir dans tous les sens. Pensez, ils ne l'avaient jamais aperçu de toute la durée de leur service ! Le contremaître les rappela tout de suite pour les rassembler. Il dit que l'Administrateur voulait leur parler.
Son discours ne fut pas long. Désormais, une nouvelle période commençait dans sa vie, expliqua-t-il. C'est pourquoi une nouvelle période allait également commencer dans l'histoire du cimetière. Il ne s'enfermerait plus toute la journée dans son logement de fonction. De nouveau, il vivrait largement en contact avec eux tous. Si cela les intéressait, il était disposé à donner des conférences sur la philosophie, comme avant, deux fois par semaine. Même plus si c'était nécessaire. – Est-ce que vous allez encore... euh, employer un mode de travail rr... rrr-a tion... s'étouffe le contremaître. – Vous voulez parler du système de rationalisation du travail que j'ai pratiqué auparavant ? Non ! Au diable la rationalisation ! Au diable le ratio ! Employés et ouvriers éclatent de rire, sans comprendre de quoi il retourne ni ce que rationalisation et ratio signifient. – Vous voyez les murs sont très sales, souillés de traces de papiers collés. – Ce n'est pas possible ! crie le contremaître. – Allez voir vous même, dit l'Administrateur en riant. Le contremaître court vers le mur. Il revient, étonné. – C'est bizarre, dit-il. Hier, ils n'y étaient pas. – Le fait est, qu'aujourd'hui cela existe. Dorénavant, tenons-nous en aux faits, messieurs.Dorénavant,je vérifierai personnellement la véracité de vos rapports de travail. A ces mots, le contremaître et quelques employés et ouvriers se vexent et veulent protester. Mais l'Administrateur ne leur en laisse pas le temps. – Nous devons à nouveau faire chauler le mur. – Impossible ! crie le secrétaire dont la fonction est triple : il est aussi comptable et caissier. – Et pour quelle raison ? s'étonne l'Administrateur. – Nous n'avons plus de budget pour ça. Selon le programme de restriction budgétaire de la mairie, cette année nous n'avons le droit de faire chauler le mur qu'une seule fois. – Pas de problème ! s'écrie l'Administrateur en riant. Faites-le chauler. Moi, je me charge de tous les frais. A titre personnel. C'est clair ? Tous hochent la tête, puis se dispersent. Ce qui est très clair à leurs yeux, c'est que le problème n'est pas clair du tout. Et que leur chef, l'Administrateur, a des idées et des raisonnements particuliers.
Une fois son discours terminé, il fit quelques pas. Comme il franchissait le portail, une grande émotion l'étreignit. Imaginez, après 27 ans ! Pour lui, le monde se résumait à l'intérieur de ces murs. Cette sensation le poussait à retourner tout de suite au centre de son univers : son logement de fonction rempli d'insectes et de toiles d'araignées. Mais un petit bout du discours qu'il venait de prononcer devant ses subordonnés, avait provoqué sa prise de conscience.
Il se baissa dans la position de départ d'un coureur de compétition. Et, il... se mit réellement à courir ! Aussi vite que possible ! Aussi vite que la force musculaire de ses cuisses et mollets le lui permettait. Au même moment, il sentait son corps se briser. Ses muscles, crevaient et se retournaient, leur vacarme était amplifié par ses battement de coeur. Il s'injuriait, il injuriait sa course, il injuriait ce qui l'avait fait courir, lui, Administrateur du cimetière âgé presque de la moitié du siècle. Lorsque ses muscles et sa respiration n'en purent plus, il ouvrit les yeux. Où est-il ? A gauche et à droite de la rue il aperçoit beaucoup de gens debout, comme au spectacle. Ils le regardent ! Ils applaudissent tumultueusement. Il s'étonne. Sans plus de façons, un homme au chapeau blanc et en tenue de sport lui serre la main. – C'est extraordinaire, monsieur ! dit-il. – Qu'est-ce qui est extraordinaire ? demande-t-il essoufflé en buvant le Coca-Cola que lui tend une belle fille. – Monsieur, votre prestation est impressionnante. Le nouveau record national pour vous, qui avez déjà un certain âge... Quel choc ! Monsieur ! Un certain âge ! Ses yeux clairs mais grands ouverts, regardent les organisateurs s'empressant autour de lui et le félicitant sans arrêt. Mais... tout à coup il comprend tout et se met à rire. De plus en plus fort, pour terminer en une explosion d'éclats de rire.
Puis des clameurs retentissent. Les spectateurs groupés autour de lui, courent au bord de la rue. De loin, on voit quelques hommes arriver en trottinant, trempés de sueur, et le souffle court. Les ovations augmentent. L'homme qui court en tête, paraît épuisé. L'organisateur, debout à ses côtés se rend compte maintenant de quelque chose. Il regarde encore une fois l'Administrateur qui ne porte ni dossard, ni souliers en caoutchouc, ni tenue de sport. Puis il se précipite vers des lignes blanches sur la route goudronnée au-dessus desquelles, est suspendue une banderole en gros caractères : FINISH. Les applaudissements crépitent. L'homme de tête franchit la ligne d'arrivée. Un instant plus tard d'autres ovations retentissent. Non ! Pas des ovations ! Des cris de peur... – Il est mort ! crie quelqu'un. – Qui ça ? Qui ça ? – Le gagnant du premier prix.
Le public est bouleversé. On porte la dépouille victorieuse au bord de la route. Notre Administrateur suit le mouvement. Il questionne un mendiant qui paraît prisonnier malgré lui de la foule : – Qu'est-ce qui se passe ? Il semble qu'une question moqueuse jaillisse de l'opacité des yeux du mendiant aveugle. – Et oui, qu'est-ce qui se passe ? répète celui-ci, une petite fossette joliment sculptée au coin de la bouche. Voyant cela, notre Administrateur a envie de le gifler. Mais heureusement, il entend quelqu'un expliquer à un ami : – C'est un Marathon, une course de quarante kilomètres... – 40 km ? s'étonne notre Administrateur. – Oui, répond l'étranger en le regardant. Le vainqueur vient de battre le record national. Si je ne me trompe pas, le défunt a même battu le record du monde. – C'est exact ! Il a battu le record mondial. Puisse-t-il reposer en paix (Inna lillahi) ... coupe tout à coup l'aveugle. Notre Administrateur s'étonne : – Comment le savez-vous ? L'aveugle sort un chronomètre sa poche. – J'ai vérifié moi-même tout à l'heure. – Vous avez compté... ? N'êtes-vous pas aveugle ? L'aveugle jette un coup d'oeil à gauche puis à droite. – Chuut, c'est notre secret... dit-il en enlevant une membrane en plastique souple sur ses yeux. – Vous n'êtes pas aveugle ! crie l'Administrateur. – Non, je ne suis pas aveugle, j'essaie simplement de devenir « aveugle professionnel ». C'est l'invention la plus récente du Directeur de la fédération internationale des aveugles indépendants, c'est-à-dire le Directeur de la branche qui est dans notre pays. Cachés par la membrane, mes yeux ont pu voir clairement tout ce qui se passait autour de moi.
L'Administrateur du cimetière en est muet d'étonnement. Quelques mèches d'une blancheur bizarre dans la chevelure du mendiant retiennent son attention. Il les touche brusquement. – Des faux cheveux ! crie-t-il. – Chuut. C'est aussi un secret entre nous. L'Administrateur du cimetière est de plus en plus ébahi. – En effet, c'est un postiche. Comment serait-ce possible ! A mon âge, j'aurais des cheveux blancs ? Tout cela c'est pour mon déguisement. – Un déguisement ? – Chuut, ne parlez pas si fort ! – Qui êtes-vous en vérité ? demande l'Administrateur. Il se sent obligé de couper par le plus court avec cet étranger qui se révèle de plus en plus extraordinaire. – Je suis qui je suis... Disant cela, le mendiant enlève son postiche. Il le met ainsi que les fausses membranes de ses yeux dans la poche de sa veste sale et fripée. Puis il ôte veste et pantalon sales. Il roule tous ces vêtements chiffonnés dans une serviette, dont il extirpe un ensemble propre et une paire de sandales. Et avant que l'Administrateur ne réalise, se dresse devant lui un beau jeune homme aux cheveux noirs foncés et ondulés, aux yeux ronds noirs et limpides, qui lui décoche un sourire engageant. – Qui êtes-vous ? répète-t-il : maintenant, il commence à avoir peur. – Je suis qui je suis... Eh bien ! Au moins je ne suis pas de la police, Monsieur l'Administrateur...
Pendant un moment l'Administrateur sent la rotation de la terre s'accélérer. Les questions se pressent dans sa tête à propos du jeune étranger : que fait-il ? Qui est-il ? Elles l'effraient, le surprennent et le sidèrent tout à la fois. Mais, il éprouve plus intensément encore une étrange sensation qu'il n'a, autant qu'il s'en souvienne, jamais ressenti auparavant. Rêve-t-il ?
Est-il consciemment conscient ? Cette sensation, vient-elle d'un effort de sa volonté qui s'oppose à son désir de rêver ? Ou bien, en ce moment, est-il en train de rêver qu'il rêve ?
Il y a tant de variations, tant de combinaisons, d'autres possibilités qu'il a connues peut-être... ou même qu'il ne connaît pas. Il ne fait que conclure rapidement que la partie la plus profonde de lui-même, la sensation qui l'a submergé existe, et que lui peut l'éprouver justement parce qu'il EXISTE.
Il sent aussi que de tels moments viennent d'habitude quand nous sommes extrêmement conscients de notre existence dans l'existence DE L'AUTRE, dans l'existence de TOUS. Pendant sa claustration durant des dizaines d'années dans l'isolement du cimetière, il a violemment résisté aux conflits qui pouvaient surgir de cette première coexistence avec un autre, un être en chair et en os, et non plus seulement le concept abstrait d'un être humain.
Un peu calmé, au sortir de ses méditations, il se laisse guider lentement par le jeune homme le long du trottoir au bord de la route. – Ainsi donc, depuis tout à l'heure, vous savez qui je suis vraiment ? demande l'Administrateur. Mais c'est surtout pour avoir confirmation de sa présente situation. – Pas seulement depuis tout à l'heure, il y a longtemps que je le sais. Je sais aussi ce qui s'est passé, par exemple, avec les avis de recherche à l'intérieur des murs de votre cimetière, hier soir. Et encore, que vous avez donné l'ordre de les faire chauler à vos frais. L'Administrateur a senti ses genoux se dérober sous lui. Mais le jeune homme l'a tout de suite soutenu par les aisselles. – Je crois que je vais pouvoir vous aider. – Comment ? – En vous indiquant le meilleur peintre en bâtiment qui puisse se trouver dans la ville et même dans tout le pays.
L'Administrateur était de plus en plus ébahi. Ils se sont quittés peu après. Auparavant, le jeune homme a eu le temps de lui expliquer où il pourrait trouver le peintre en bâtiment, ex artiste-peintre. Il lui a aussi raconté brièvement l'histoire de cet original. Puis, avec beaucoup de précautions pour éviter une séparation difficile, l'extraordinaire jeune homme a pris congé et a disparu...
Vide ! Tout l'univers lui semble vide ! Etrange ! pense notre Administrateur, pourtant je viens à peine de le rencontrer. Si l'on compte bien, il n'y a pas encore une demi-heure ils étaient ENSEMBLE. Le lendemain, de très bonne heure, l'Administrateur attendait le peintre en bâtiment, ex-artiste-peintre, juste au premier coin de rue vers le nord de la ville. Qui était-il ? Qu'est-ce qui le glissait dans un épisode de sa vie ?
Ah, notre Administrateur ne le savait pas. Cet homme pouvait être n'importe qui, il pouvait jouer n'importe quel rôle. Celui d'un agent de la sécurité, d'un esprit, d'un aventurier, peut-être d'un auteur qui n'aurait rien à faire et qui se déguiserait je ne sais comment ni pourquoi. Il y avait tant de possibilités ! Allait-il mettre un point d'exclamation ou un point d'interrogation au chapitre actuel de sa vie ; une virgule, un point virgule, un point : notre administrateur l'ignorait totalement. Un être humain c'est une corbeille de points d'interrogations au milieu de tous les autres en même temps, que nous rencontrons à n'importe quel moment que la vie a choisi. Connaît-on la personne que l'on a croisée sur le pont qu'on vient de traverser ? Qui sait, peut-être avait-elle justement dans sa poche la clé de notre vie présente et celle de notre futur. La différence avec l'Administrateur c'est que, tout à l'heure sur le pont, nous ne savions pas que c'était CETTE personne là. Notre Administrateur lui, au milieu de la foule à l'arrivée du marathon, a eut tout simplement la clé de sa vie entre les mains par l'entremise d'un aveugle dont on a su plus tard, qu'il n'était même pas aveugle... Pure coïncidence ? Une simple « grille » de l'univers, d'où les hautes mathématiques libèrent leurs principes ? Ah, qui le sait... et à quoi bon savoir. Ils se sont rencontrés. Ils ont fait connaissance. Ils ont discuté. Ils se sont mis d'accord...
Le soir-même, l'Administrateur chercha la tombe de l'épouse de l'ex-artiste-peintre. Quelle fut sa stupéfaction en vérifiant sur le registre du cimetière que cette tombe n'existait plus ! Elle avait été démolie avec les tombeaux de plus de 50 ans.
Jusqu'à présent, cette erreur était passée inaperçue ; aucun membre de la famille, en effet n'était venu se rendre compte ou en demander.
L'Administrateur était bouleversé. Pareille chose revenait à tuer la même personne deux fois. La première, quand elle était encore vivante. Et la deuxième, une fois morte. Il ne ferma pas l'oeil de la nuit. Il croyait que mourir une fois seulement suffisait, sinon c'en serait fini du pouvoir de l'homme de faire des histoires, l'Histoire. Cet événement troublait soudain les principes même de sa vision du monde, fondée sur la souveraineté de la mort. Bref, il était parti du postulat d'une mort UNIQUE pour chaque être humain. Après, c'était terminé, fini. Complètement fini. Comment pourrait-il, étant le plus haut fonctionnaire du cimetière municipal, assumer la responsabilité de la perte du souvenir de l'épouse de l'ex-artiste-peintre ?
La disparition d'un cadavre, peut être considérée comme un forfait spécifique. Commis, par exemple, par des individus qui font des affaires louches comme le commerce des squelettes humains utilisés pour la leçon d'anatomie au lycée ou à la faculté de médecine.
Mais dans le cas présent, à quel article du droit pénal une telle perte pouvait-elle référer ? Corps et squelettes étaient déjà sous la terre, en osmose avec la terre. Ce qui était perdu ici, c'était seulement une abstraction, celle de quelqu'un qui une fois, avait existé concrètement. Mais cette abstraction était aussi une mémoire, le souvenir de cet être concret. Un souvenir pour quelqu'un, et c'était là tout son sens, son importance pour l'homme. Otez le souvenir aux affaires humaines, alors nous trouverons l'humanité aride. Sans l'importance, sans la puissance dont l'homme l'investit, la mort n'aurait aucun sens spécifique. Or c'est justement là ce qui nous lie si fortement à elle, nous autres, les hommes. Une terre sans mémoire, c'est une terre désertique, une planète désertée. L'Administrateur était torturé. Jamais, il n'avait imaginé qu'il pût se prendre aux rets de sa vie présente. Il avait renoncé à une abondante richesse matérielle et au prestige d'un titre universitaire parce qu'il était certain que 2 x 2 = 4 et que l'Homme ne peut mourir qu'1 x.
En fait, ce qui était arrivé c'est qu'un être humain n'était pas mort 2 x. Il était mort 1 x mais sa tombe avait disparu. C'était ça le problème. Le contremaître et quelques stupides ouvriers avaient par négligence démoli une sépulture de moins de 50 ans. Elle n'avait même pas la 1/2 de 50 ans.
C'était un témoignage de la bêtise humaine. L'Homme ne prenait pas la mort au sérieux, c'est cela qui le révoltait. Peut-on se demandait-il, me tenir pour responsable d'un acte stupide perpétré par l'imbécillité humaine ?
Soudain, le mot « responsabilité » que lui avait glissé sa conscience l'irrita. La responsabilité ! C'est justement son sens des responsabilités qui compliquait tout à présent. Peu lui importait le devenir du squelette de l'épouse de l'ex-artiste-peintre ! C'était l'affaire du cadavre, de la terre et des vers. Cela concernait, la climatologie, la géologie, la minéralogie. Mais depuis le début, en son for intérieur, une question le taraudait. Celle de sa responsabilité. Pourquoi avait-il refusé d'hériter d'une richesse de millionnaire ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi avait-il évité le diplôme de docteur qu'il aurait obtenu avec la mention Cum Laude ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi avait-il justement sollicité le poste d'administrateur du cimetière ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi par souci d'efficacité s'était-il mis au ban de la société et de la Mairie ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi s'était-il séquestré pendant plus ou moins de 27 ans dans son logement de fonction ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi en était-il ressorti et vivait-il en contact avec son personnel comme au début ? Pourquoi avait-il décidé de rechercher le commerce de ses semblables ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi avait-il été si effrayé par ses sentiments lorsqu'il avait aperçu le visage d'un homme placardé par la police sur les murs ? Grâce à son sens des responsabilités. Pourquoi avait-il essayé de camoufler les lambeaux d'affiches en faisant chauler les murs à ses propres frais ? Grâce son sens des responsabilités.
Il était épuisé. Le clignotement orange de tant d'occurrences de RESPONSABILITE au milieu de sa réflexion éblouissait son discernement jusqu'au tréfonds de sa conscience. Responsabilité, Responsabilité, Responsabilité. Il avait sacrifié sa vie à ses responsabilités. Il désirait encore se sentir responsable. Mais au moment même où il considérait avoir atteint le point culminant de sa maturité, son sens des responsabilités l'aurait-il quitté tout à coup ? Comme une femme qui après 40 ou 50 ans de vie conjugale harmonieuse demande soudain le divorce à un mari qui pourtant n'a commis aucune faute. Elle prend subitement cette décision tout en sachant qu'à son âge elle n'aura plus de rapports sexuels. Elle divorce parce qu'elle en a envie, un point c'est tout. Et elle est heureuse de ce choix. Subitement son sens des responsabilités avait abandonné l'Administrateur. Pourquoi ? Parce que son sens des responsabilités en avait eu envie, un point c'est tout. Celui-ci était abasourdi.
Il avait donc été qui il était, sans penser que ses sentiments pouvaient prendre le dessus. Son sens des responsabilités par exemple, l'avait gouverné. C'était lui le maître. Il avait un tel pouvoir qu'il avait été libre de choisir l'heure où il quitterait l'homme qu'il habitait jusque là. Un homme abandonné par une telle souveraineté qu'est-ce que c'était ? Un homme que son souffle vital a laissé choir, qu'est-ce que c'était ?
L'angoisse était à son comble. Qu'était ce cimetière qu'il avait gardé depuis plus ou moins de 27 ans ? Un monde à part, un trait d'union entre ceux qu'une certaine souveraineté a laissé choir. L'Administrateur sentit soudain que son destin était tout a fait semblable au leur. Une certaine souveraineté, la seule qu'il possédait, venait de l'abandonner.
La différence, c'est que lui était sur la terre. Et eux, dessous.
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