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CINQ
Sa crise le rejeta sur cette terre qu'il quitterait, qu'il pensait avoir quittée. Il retourna au centre du monde, dans son logement de fonction et s'y enferma. Le contremaître fut surpris de retrouver un message cloué au poteau. Il passa donc le mot au personnel administratif et aux ouvriers du cimetière. Ce matin un peintre viendrait pour blanchir les murs, ils devaient l'aider de toutes les façons.
L'ex-artiste-peintre arriva l'après-midi. Il prépara son lait de chaux et se mit à peindre sans relâche. Le contremaître fut impressionné par la diligence de cet ouvrier. Puis, il n'y prêta plus attention. Le reste de l'équipe fit de même.
Mais pas l'Administrateur. Depuis le lever du soleil, dressé sur la pointe des pieds, il guettait l'arrivée de l'ex-artiste-peintre, à travers la serrure et les fentes du volet. Il voulait observer sa réaction quand il pénétrerait dans le cimetière, pour la première fois depuis l'enterrement de sa femme. Allait-il courir droit vers sa tombe ? Il ne réussirait pas à la retrouver, elle avait été détruite par le contremaître et les ouvriers avec tous les tombeaux de plus de 50 ans... Qu'allait-il se passer ?
Quelle déception, lorsque l'après midi il vit arriver l'ex-artiste-peintre ! Celui-ci ne se préoccupa pas de la sépulture. Il se consacra entièrement à son travail. Le soir, il descendit du mur. Il rangea ses outils, se lava les mains et les pieds, puis alla trouver le contremaître qui l'attendait pour lui donner son salaire du jour sur l'argent personnel de l'Administrateur. Ensuite, il partit en sifflotant. L'Administrateur était dépité. Il avait des crampes aux jambes et aux doigts de pieds d'avoir épié toute la journée, les yeux douloureux et larmoyants, il y voyait trouble. En colère, il déchira le rapport du contremaître sans le lire. Il en connaissait le contenu. Ses instructions pour le lendemain furent laconiques : « Comme hier ». Mais le lendemain ressembla à la veille. L'ex artiste-peintre arriva l'après-midi, il travailla sans arrêt jusqu'au coucher du soleil, puis il réclama son dû au contremaître.
L'Administrateur était de plus en plus dépité : le corps de plus en plus crispé et les yeux gonflés. Sa colère augmentait. Pourtant le rapport du contremaître attira son attention : « quelque chose se passe en ville. Tout le monde est inquiet. Deux membres du personnel étaient absents aujourd'hui ».
Très vite, il griffonna ses instructions pour le lendemain : « Renseignez-vous sur les causes de cette rumeur ». Le contremaître fut surpris en les lisant. Cette fois, elles n'avaient aucun rapport avec le cimetière. Mais un ordre est un ordre ! Arrivé en ville en mission spéciale, il sentit l'inquiétude et la confusion l'envahir lui aussi. Dorénavant, il ne retournerait plus au cimetière. Ce fut justement cet après-midi-là que le Maire vint. Il apportait la lettre de mise à pied de l'Administrateur qui devait entrer en vigueur le jour même.
Depuis sa confrontation d'hier soir avec l'ex-artiste-peintre devenu peintre en bâtiment, celui-ci devait le détester et souhaiter sa mort !
Sa peur avait disparu. Depuis sa méditation d'hier sur la « responsabilité », que pourrait-il encore craindre ?
Laisser sa trace sur la surface du globe, être solidaire de ces autres dont soi-même on fait partie ? Ce n'était plus son problème. C'était celui de tout le monde EXCEPTE lui. Les relations sociales, la civilisation et surtout, le service des travaux publics de la section de la propreté municipale... ne le concernaient plus.
Une chaleur avait envahi son corps. Elle lui signifiait brutalement qu'il pouvait tout se permettre. Plus rien ne le retenait désormais. Quelle sensation agréable ! C'était sans doute celle qui pousse les condamnés à mort à demander, lorsque leur dernière heure est arrivée, du poulet frit, une femme aux formes rebondies, ou la Polonaise n° 6 en la bémol majeur opus 63 de Chopin.
Il hurla pour appeler un ouvrier. Personne ne répondit. – Personne n'est venu travailler aujourd'hui, crie le peintre du haut du mur. – Personne ? – Personne. Ils sont tous contaminés par l'épidémie d'ahurissement qui se répand en ce moment dans la ville. – J'ai entendu parler de cette épidémie. – Ah bon ? Vous êtes au courant ? Votre contremaître sans doute. Je l'ai aperçu ce matin qui courait tout nu en hurlant à travers la ville. – Et vous ? Il me semble que vous êtes en pleine forme. – Merci. C'est justement moi qui propage la crise, si j'en crois ce qu'on dit en ville. – C'est vous qui êtes à l'origine de cette maladie ? L'Administrateur se redresse dans l'escalier. – D'après eux, je suis devenu anormal tout à coup, alors qu'à mon avis je suis redevenu normal. – Voulez-vous me raconter exactement ce qui s'est passé, demande l'Administrateur, qui se sent un peu perdu. – Depuis notre rencontre et notre accord, je suis redevenu normal. En fait, j'ai cessé d'avoir ce qu'il est convenu d'appeler un comportement excentrique. Eh bien pour eux, c'est cette attitude qui est extravagante. Ils ne peuvent pas s'y faire. Résultat, quand ma conduite est redevenue normale, la leur a cessé de l'être ! – Très intéressant, dit l'Administrateur en hochant la tête. Vous redevenez normal et eux perdent la tête.
C'est comme dans les mathématiques pures, se dit-il. Tous ces événements sont-ils banals ou extraordinaires ? Qui peut le dire ? Le peintre ? Non bien sûr, il est juge et parti. Les habitants de la ville, l'ensemble de la société contaminée ? Non plus. C'est le parti des ennemis du peintre. Peut-être lui, l'Administrateur ? Serait-il légitime qu'il en pense quelque chose ? – Qu'en pensez-vous ? interroge brusquement le peintre. – A mon avis, tous ces événements sont normaux. En principe, tout ce qui est anormal peut devenir normal, si nous le prenons d'un point de vue phénoménologique. Oui. Chaque événement forme un tout.
Le peintre est irrité. Il se sent entraîné dans une discussion par l'Administrateur, un presque diplômé de philosophie. Et lui, peintre en bâtiment, ex-artiste-peintre réputé, n'aime pas la philosophie. Ni la philosophie formelle ni la philosophie informelle, pas plus que celle qu'on a analysée ou non dans les livres. Lui, il déteste instinctivement tout ce qui vient de l'Université. Les futurs docteurs, les anciens licenciés, comme ceux qui ont réussi à ne pas obtenir de diplôme.
Il fut artiste-peintre, un point c'est tout. De grandes théories artistiques, il n'en avait pas. Il s'abandonnait à l'union entre lui et la nature.
Résultat : la nature l'avait fait peintre. Une tempête de couleurs, de lignes et de formes l'attaquait. Peu lui importait la substance, la composition, la proportion. Les cadres, il s'en moquait. Il laissait aller librement sa fièvre créatrice jusqu'à son acmé lorsque c'était possible. Il arrivait que cela n'aboutît pas, que cela traînât en longueur. Et c'était justement ces oeuvres, nées d'une passion sans orgasme, que les critiques préféraient. Celles qui excitaient le public. On l'avait traité de plagiaire, de clown, de prévaricateur, de mystificateur. Ou encore de débauché, de malade mental.
Et on avait d'autres termes en réserve : « banal », « sans personnalité », « décadent ». Lui, ne lisait jamais ni journaux, ni revues, ni livres. Et ne savait pas du tout ce qu'on disait de lui ou de ses peintures. Si quelqu'un voulait lui lire une critique ou un compte-rendu, il refusait d'écouter, il se sentait pris de nausée.
Un jour, une étrangère d'une cinquantaine d'années était venue voir ses toiles dans son atelier. Elle était tombée en admiration devant tout ce qu'elle voyait. Une admiration si forte, qu'elle avait tourné au cours magistral sur l'histoire de l'art moderne. Lui, la plantant là, s'était enfui à toutes jambes. Quand il était revenu dans son atelier le soir, une de ses toiles avait disparu. Sur la table, un tas d'argent en monnaie étrangère et une carte de visite de la visiteuse. Apparemment elle était encore célibataire. Elle était professeur d'esthétique et d'histoire de la peinture moderne dans une université célèbre à l'étranger. Sur sa carte elle avait écrit : « Je ferai de mon mieux pour demander à mon gouvernement de vous inviter à faire une exposition chez nous. Vous êtes le prophète de la peinture à venir ». Il déchira la carte gravée à l'or et changea son argent à un taux aussi noir que le marché où il était allé. Résultat : il se trouva en possession d'une somme rondelette en monnaie locale. Il se sentit confus. Jamais il n'avait eu autant d'argent entre les mains. Troublé, il engagea le tout, dans une compétition internationale de football de la ville. Résultat : 13 – 0, il avait gagné ! Sa richesse augmenta, sa confusion aussi. Alors il se mit à parier pour perdre. Mais il gagna à nouveau. La somme donnée par l'étrangère s'était multipliée par 4. Et sa confusion, sans doute par beaucoup plus. Alors il rangea toute sa fortune dans une armoire dont il laissa la porte ouverte. Il fit de même pour la porte de sa chambre. Puis il resta une semaine sans y retourner. Ma vieille logeuse le volera, pensait-il. Lorsqu'il rentra, il fut très surpris de trouver celle-ci en colère. Jamais, elle n'avait vu quelqu'un d'aussi négligent. Ou bien Monsieur l'artiste avait-il voulu mettre son honnêteté à l'épreuve ? Malgré sa pauvreté, elle préférait travailler dur et préparer des repas, avait-elle dit – pour des ingrats la plupart du temps ! – que voler l'argent des autres, avait-elle ajouté.
Puis, elle avait renversé l'armoire pleine d'argent et d'une voix rauque, demandé au peintre de quitter la maison le jour même. Et, surtout qu'il emporte sa fortune avec lui ! – Non ! Pas dans la journée, mais tout de suite ! Allez, ouste, dehors !
Et il partit sur le champ. Il fit transporter son argent dans une charrette jusqu'à un hôtel. A partir de ce jour-là, il logea à l'hôtel ou en pension. Il avait tellement d'argent, qu'il prenait la meilleure chambre qui lui servait aussi d'atelier. Eh oui, que vouliez-vous qu'il fît ? Artiste-peintre il était, et malgré sa richesse, peintre il restait, seulement peintre, un point c'est tout. D'ailleurs, où demeure le peintre ? Dans son atelier bien sûr. Et qu'est-ce que son atelier, sinon sa demeure ? Sans qu'il le voulût, ce mode de logement le rendit célèbre dans le milieu des artistes et auprès du public en général. Forcément dans un hôtel, il y a beaucoup de passage. On le saluait à tout moment : les touristes qui aiment tout ce qui est peu banal, faisaient cercle autour de lui. Les journalistes lui demandaient sans arrêt des interviews, des photos de lui et de ses oeuvres, et des autographes.
Il avait beau déménager d'un hôtel à l'autre pour échapper au public, rien n'y faisait. Pour chaque propriétaire d'hôtel ou de pension de famille sa présence était un titre de gloire. Une excellente publicité. Notre artiste-peintre se sentait de plus en plus mal dans sa peau. Son argent semblait inépuisable. Chaque week-end, il pariait sur des compétitions nationales ou internationales de football. Puis, sur n'importe quoi. Des courses de tortues, aux concours du plus gros mangeur ou buveur. Oui, tout finissait par un pari, qui pouvait être prétexte à parier. Quel serait le prochain président, combien de quartiers renfermait tel mangoustan. ? Il en vint à ne plus pouvoir maîtriser sa passion pour la devinette et le pari. Jusqu'à trouver le sexe du futur nouveau-né de la reine de tel pays. Malheureusement, il gagna. Il gagnait et gagnait sans arrêt. Il avait de plus en plus d'argent. Le respect que le personnel lui vouait allait croissant, comme les pourboires qu'il distribuait. Et la satisfaction du propriétaire. De plus en plus de touristes venaient passer la nuit à l'hôtel. Des journalistes aussi, qui traquaient l'interview et le photographiait en cachette à tout moment.
Un jour une photo de lui parut à la Une du journal le plus diffusé et le plus influent du pays. On le voyait en caleçon dans une petite pièce sur la porte de laquelle était écrit en capitales : W.C. Furieux, notre peintre téléphona au rédacteur en chef. Celui-ci s'excusa. Il proposa de lui verser des dommages et intérêts, à lui de dire son prix le cas échéant. Le tirage de cette édition était incroyable. Grâce à cette photo exclusive, celle-ci avait connu un succès qu'aucun autre journal de la ville et même de tout le pays n'avait jamais égalé. C'était bien l'effet visé par le Directeur du journal qui avait fait paraître cette photo à la Une, sans l'avoir consulté lui, le rédacteur en chef. « On ne peut rien faire. Le journal est déjà dans toutes les mains » renchérit-il. « La technologie moderne et les télécommunications accélèrent la distribution de notre publication. Un jour cela se fera à la vitesse du son. D'autant plus que des astronautes débarqueront bientôt sur la lune, puis sur n'importe quelle autre planète. Tout le système solaire deviendra un marché pour les médias. Et nous voulons que notre journal soit le premier dans ce domaine comme il l'est dans les autres » ajouta ce brillant rédacteur en chef. « Bonne journée », et grrk, il raccrocha. Notre peintre se sentait de plus en plus perdu. On serait donc déjà en route vers l'espace... Le vide l'oppressait. Une espèce de sensation d'étouffement. Il regarda le ciel. Il voyait l'azur, l'azur, rien que l'azur.
Il regarda en contrebas de la fenêtre de sa chambre. Il apercevait une partie de la ville et la circulation bruyante et inquiétante sur l'asphalte sec, si sec... L'asphalte ! Ah, l'asphalte... la source de toute l'inquiétude et de l'angoisse moderne. C'est là que toutes les directions convergent et bifurquent, là que se prennent les décisions importantes pour l'humanité de demain. L'asphalte ! La raffinerie de l'histoire future... Les pensées de notre peintre brassaient l'asphalte – son compagnon de route de chaque jour ; c'est là qu'il avait été élevé ; là qu'il puisait son inspiration ; c'est grâce à lui qu'il était arrivé là où il en était. – Il se mit à fixer tristement par la fenêtre, ce pan de route asphaltée. Il se sentait soudain étreint par le désir irrépressible de s'unir à l'asphalte, à la modernité. Ses larmes ruisselaient témoignant de la gratitude qui l'emportait. Il fallait qu'il y aille tout de suite, sur l'asphalte... Avant de s'en rendre compte, il avait sauté par la fenêtre de sa chambre sur l'asphalte, le lieu originel. Il tomba sur une jeune fille qui marchait juste en dessous.
Il avait pensé mourir, le cerveau éclaté sur l'asphalte chaud de midi. En fait, il était tombé par hasard dans les bras de la fille. Elle cria. Il cria. Tous crièrent et s'approchèrent, simplement pour regarder le couple faire l'amour sur l'asphalte chaud. Une femme, âgée de la cinquantaine hurle, puis s'enfuit rougissante. Un jeune brigadier de police arrive, crayon et carnet à la main. Il crie... puis éclate de rire. Il hoche la tête puis range crayon et carnet dans sa poche. Son visage reflète l'extase que le couple semble éprouver. – Quelle chance il a ! murmure-t-il. Tout à coup, les gens attroupés hurlent en coeur. Le brigadier se retourne. Il les regarde se disperser. Les hommes seuls ont du mal à marcher, les femmes ont la poitrine gonflée. Chacun se presse de rentrer. C'est évident. Les couples avancent difficilement. Les hommes serrent convulsivement la main de leur compagne pour la tirer aussi vite que possible vers la maison... L'artiste-peintre ne se releva qu'après que tout le monde fut parti. La fille et lui sourirent en apercevant le brigadier de police. – Félicitations, félicitations ! crie celui-ci. – Merci, répond le peintre. Vous êtes le premier à nous féliciter pour notre mariage. – Mariage ? – Oui, depuis tout à l'heure. Vous n'avez rien remarqué ? – Si, si. Mais les devoirs de ma charge ne m'ont pas permis de suivre de près la cérémonie de vos étranges épousailles. – Félicitations. C'est à moi maintenant de vous féliciter d'être un bon fonctionnaire de l'Etat, et je félicite également l'Etat d'avoir des fonctionnaires tels que vous. Ils riaient tous les trois de faire des manières comme au théâtre. – Permettez-moi de vous accompagner à la mairie, propose le brigadier. – A la mairie ? – Eh oui, au service de l'état civil afin de légaliser ce que vous venez de faire sur l'asphalte. Ils rirent à nouveau. Puis, ils se rendirent à l'hôtel de ville. L'argent pour le timbre fiscal, un bref discours de l'employé, des poignées de mains et c'en était fait de la cérémonie consacrant la conjugalité de leurs relations. Fantastique ! se répétait le brigadier de police. Il cherchait dans sa mémoire si un article du code aurait pu lui donner quelque motif pour arrêter le couple. Il essayait de reconstituer les événements à partir des indices qu'il avait rassemblés. Un soi-disant artiste-peintre avait tenté de se suicider très classiquement – Dieu sait pourquoi – en sautant de la fenêtre d'un hôtel. Le suicide est en soi un crime. Selon le code, le suicidé devait être puni. Mais qui doit-on condamner si l'accusé est DEJA mort ? Son cadavre ?
Etrange châtiment. Absurde, même. Comment mortifier un cadavre ? Il en va tout autrement avec celui qui, par un fait extraordinaire, n'est pas mort. Comme notre artiste-peintre. Il est tombé sur quelqu'un qui, malgré lui, a fait fonction de matelas entre son corps et l'asphalte de la rue. Devrait-on le conduire en prison parce qu'il a raté son suicide ? Quelle, et où serait la justification d'une telle punition ?
Le brigadier de police, toujours debout dans l'escalier de la mairie attendait la sortie des jeunes mariés en cherchant plus avant dans sa mémoire une réponse à ces questions. Tout ceci est condamnable, pensait-il. Et excusable. L'absurdité apparente est légitimée par la dimension humaine des événements. Un suicide qui s'achève par un mariage, célébré de façon certes inhabituelle et illégale aux yeux de la loi ou la morale ; qu'est-ce qui est absurde là-dedans ? Rien n'est absurde quand il s'agit des êtres humains.
Et de conclure. Il ne peut accuser le peintre d'aucun des deux forfaits : le suicide et l'accouplement en public. C'est clair. S'il devait arrêter toutes les personnes qui ont raté leur suicide, toutes les prisons du monde n'y suffiraient pas. Il ne peut pas non plus arrêter un homme et une femme qui se sont mariés légalement après avoir fait l'amour.
Le seul acte criminel qu'il pourrait leur reprocher, c'est d'avoir fait l'amour en public dans la rue. Mais c'était plutôt la faute du destin. Le destin avait décidé ainsi du cours des choses, sans même connaître la différence entre la douceur parfumée de la couche nuptiale recouverte de satin pourpre, et l'asphalte chaud de la rue. Deux êtres humains s'était rencontrés, aimés puis mariés légalement. Quoi de répréhensible là dedans ?
Que l'amour qu'ils éprouvent, vienne de l'acte qui d'habitude vient de l'amour lui-même, ce n'est pas impossible. Il y a bien ce couple qui reconnaît que leur amour est né après leur dixième enfant. Les neuf premiers étaient nés de l'hormone, de la conséquence logique d'une simple promiscuité entre un homme et une femme. – C'est fantastique !, se disait le brigadier de police. Il souriait en regardant les deux jeunes gens prendre congé avec respect. Ils sont si beaux ! Pourquoi troubler leur bonheur ? Qu'ils en jouissent et l'éprouvent aussi pleinement qu'ils le peuvent ! Au diable la loi, le crime et surtout le châtiment ! dit-il. Et il se pressa de rentrer. Arrivé à l'hôtel, le peintre inscrivit : ET SON EPOUSE, à côté de son nom, sur le registre à la réception. Ravi de ce mariage, l'hôtelier organisa une grande fête en leur honneur.
Les principaux représentants du pays et de la culture vinrent des quatre coins du pays pour assister à la cérémonie. Des bouquets de fleurs du monde entier arrivèrent, remplissant la salle de réception de l'hôtel. Quand il n'y eut plus de salle vide, les fleurs qui arrivaient toujours et encore, furent directement collectées par les camions municipaux d'ordures, et jetées à la mer. A leur retour, le matin, les pêcheurs furent étonnés de voir tant de fleurs. Ils pensèrent que quelque pays avait rendu les honneurs à quelques-uns de ses héros morts dans cette baie, pendant quelque guerre...
Le lendemain, à 08.00 heures précises, les bouquets évacués de l'hôtel noyèrent la ville dans une marée florale. Les employés municipaux protestèrent. Tous les conducteurs de becak et de voiture à cheval arboraient une fleur à chaque boutonnière, au chapeau, oui, et même à chaque rayon de roue. L'acier, les timons des becaks et des charrettes étaient fleuris comme lors d'un carnaval de printemps. On ne voyait plus aucun mendiant en loques et galeux, tout était en fleur : glaïeuls, oillets, dahlias, chrysanthèmes, roses, marguerites et d'autres variétés dont personne ne connaissait le nom submergeaient tout.
Ce n'est qu'une semaine après qu'on put en venir à bout. Dès lors, personne en ville ne pouvait plus voir une fleur en peinture. Chacun était pris de nausées chaque fois qu'il en apercevait une. Lorsqu'un boucher voulut débiter en tranches un fleuriste qui l'importunait, prétextant qu'il n'avait pas mangé depuis une semaine (pensez, qui allait lui acheter des fleurs pendant ce raz de marée ?) personne n'eut envie de lui jeter la pierre. Le juge ne lui donna qu'un sévère avertissement, et le procureur évita de mentionner la « tentative de meurtre ».
Cet incident acheva de terroriser l'âme de tout un chacun en ville, si bien que petit à petit, les gens se mirent à haïr le peintre, qu'ils rendaient responsable de toutes ces catastrophes. Un beau matin, le Maire est réveillé par un tumulte. La cour de sa maison est pleine de manifestants. Avec sa lampe torche, il éclaire leurs banderoles. Elles ne contiennent qu'un seul slogan : FAIS FILER LE PEINTRE !
Et ce fut la fin de la vie luxueuse et heureuse de notre peintre. Sa lune de miel tourna au vagabondage et à l'errance. Aucun hôtel, pension, restaurant, ne voulait les accueillir, lui et sa femme. Les clochards leur interdisaient l'accès des ponts ou des trottoirs même contre de l'argent, beaucoup d'argent.
Epuisés, ils échouèrent finalement sur la plage. Là, personne ne viendrait les chasser. Le peintre construisit aussitôt une sorte de hutte avec des branches de palmier rejetées par les vagues. Après avoir couché sa femme, il courut à toutes jambes en ville pour acheter de quoi manger et quelques ustensiles de première nécessité.
Très vite, la nouvelle se répandit en ville que le peintre et sa femme habitaient désormais sur la plage. Plusieurs habitants étaient prêts à les en déloger. Mais le Maire les en empêcha. Laissez-les là-bas ! dit-il aux citadins furieux. Ils n'habitent plus sur le territoire communal, maintenant.
Il était embêté, le Maire. Sur son bureau, il y avait une dépêche du gouvernement central : plusieurs hôtes officiels de l'étranger arriveraient en ville la semaine prochaine, ils voulaient à tout prix rencontrer le peintre et voir ses oeuvres. Réservez-leur le meilleur accueil possible et satisfaites au mieux leurs désirs ! Telles étaient les directives du courrier officiel.
Ce qui était sûr, c'est qu'ils ne pouvaient rencontrer le peintre et sa femme sur la plage. Impossible ! Après coup, dans leur pays, ils feraient des gorges chaudes sur la façon dont on traitait ces artistes. Cela jetterait le discrédit sur le prestige du pays et de la nation ! Ainsi méditait notre Maire.
Mais comment les ramener en ville ? Personne ne voudrait les accueillir sous son toit. Quant aux hôtels, ils continueraient à les refuser. Ils ne voudraient rien savoir des difficultés que rencontrait le Maire dans l'exercice de ses fonctions. Il était élu et payé justement pour résoudre des problèmes épineux comme celui-là !
Finalement, il prit une décision. Le peintre et sa femme occuperaient sa propre résidence de fonction pendant la visite des hôtes de l'Etat ! Que vouliez-vous qu'il fît !
Il fut bien étonné, lorsque le coursier qu'il avait envoyé lui transmit la réponse du peintre. Notre situation actuelle, disait le message, est la meilleure oeuvre que je pourrai montrer à ces hôtes de marque.
L'ultimatum était clair, impossible de l'interpréter autrement. Que pouvait faire le Maire ? Le prestige du pays qu'il servait depuis plus de la moitié de son âge, était vraiment menacé. Il ne lui restait que deux solutions. La première, c'était de faire assassiner discrètement le peintre et son épouse et de jeter leurs cadavres à la mer. On enverrait ensuite des télex aux pays d'où venaient les hôtes, disant qu'ils avaient disparu sans laisser de traces. Ainsi ces gens-là ne viendraient pas et l'honneur du pays serait sauf ! La deuxième, c'était que le Maire se tuât lui-même. Le gouvernement central nommerait sans doute un remplaçant et lui confierait la lourde tâche.
Tuer ou faire tuer autrui, il ne pouvait pas le faire. Un fonctionnaire tel que lui, au service du pays depuis plus de la moitié de sa vie, ne peut plus faire ça. Il ne peut pas ! Bien qu'il le veuille à tout prix. Il y a tant de dizaines d'années qu'il est coincé par les conflits intérieurs qui l'assaillent sans arrêt, entre ses propres désirs et opinions d'un côté, et les désirs et l'opinion publique de l'autre.
Fonctionnaire, il devait toujours prendre le parti du public, même si tout ce qui est du registre PUBLIC était fade et flou. A la fin de sa vie active, qui coïncide généralement avec la fin de sa propre vie, tout fonctionnaire est devenu un homme de consensus et de majorité. Il n'a plus de for intérieur.
Comment espérer que ces hommes-là commettent des crimes ? Un fonctionnaire qui à six mois de la retraite, détourne la caisse ou viole une subordonnée ? Voilà justement l'exception qui confirme la règle. Car chez les fonctionnaires, il y a une infime proportion de téméraires parmi les courageux !
Se tuer ? Encore moins ! Employé depuis des dizaines d'années, sa fonction l'avait transformé sans qu'il le voulût, en homme public. Alors que le suicide est un acte amoral. Pour l'Etat c'est un crime comme un autre. A cette différence près, qu'on ne peut accuser ou condamner le coupable. Il s'est déjà accusé et condamné lui-même. A la fois comme meurtrier et victime. C'est une double mort que la sienne : celle de la victime assassinée ; celle de l'accusé que sa victime a condamné à mort.
En effet, chaque suicide actualise deux fois chacun, les mots « victime » et « accusé ». La victime se venge au moment même de son propre assassinat en agissant comme un meurtrier. Donc, comme un nouvel accusé. Tandis que l'accusé est victime du meurtre de lui-même qu'il est en train de commettre. Et donc, une nouvelle victime. Ainsi, se tuer n'apporte aucune solution. C'est exactement comme le rideau qui tombe au dernier acte d'une pièce. FIN, mais de la pièce seulement. Chaque personnage poursuit sa propre histoire, dans d'autres pièces, d'autres histoires qui peut-être seront ou ne seront pas racontées...
La sonnerie du téléphone retentit. Le Maire était tellement perdu dans ses pensées qu'il manqua tomber de sa chaise. – Imbécile ! hurla-t-il. – Oui ? répondit son adjoint, accouru en l'entendant. – Tous, des imbéciles ! Freud ! Adler ! Jung ! Ce sont tous des salauds. Un dilettante comme moi, peut être gravement atteint d'une crise de snobisme en feuilletant comme tant d'autres les pages de leurs livres. Savez-vous ce qui a sapé les fondements de la foi en la modernité, aujourd'hui ? La psychologie, monsieur, la psychologie ! Tout le monde se targue, de nos jours, de bien connaître Freud. Le docteur comme le patient... Résultat ? Ensemble ils représentent un cas psychologique très intéressant, qui devient de plus en plus fascinant. Notre siècle fait trop de psychologie, on s'étudie trop. Lorsque le juge prononce la sentence, l'accusé s'est déjà jugé depuis longtemps, y compris de ces situations qui l'ont mis depuis quelque temps EN POSITION de juge. Et plus tard, s'il est condamné, en attendant la mort dans sa cellule, il écrira des livres d'une grande profondeur psychologique. Où va-t-il, notre monde, si saturé de psychologie ?
Le Maire adjoint, une intelligence simple, écoutait le Maire, bouche bée. Il ne comprenait goutte à ce torrent de mots. La seule chose qu'il percevait c'est que les paroles du maire n'avaient rien à voir avec la routine quotidienne du travail de la mairie. – Euh, si je pouvais demander... qui est ce ? Ffff... – Freud ! – Oui. fff...reud. Et aussi, celui dont vous avez parlé auparavant, monsieur Ad... – Ad-lerrr... – Oui, oui Ad...l... Au diable ! C'est si difficile à prononcer ! C'était au tour du Maire de s'étonner à présent. – Au diable ? – Oh, excusez-moi. Je n'arrive jamais à prononcer deux consonnes d'affilée. Comme : d et l, Adler. Pour moi, il faut que ce monsieur s'appelle Ad...ler, bon gré mal gré ! Et l'autre, tout à l'heure, pour moi c'est monsieur Fe Reud. – Menteur ! Aux dernières élections, je vous ai entendu très couramment et à tout moment prononcer HITLER tout au long de votre discours. Et pour être franc, c'est grâce à la fluidité de votre prononciation, qu'on vous a élu Adjoint au maire, mon adjoint. – Ah, vous ne pouvez pas imaginer, à quel point ce fut difficile pour moi de m'entraîner à bien prononcer : Hit Ler ! Oui, c'est comme ça que j'ai prononcé ce jour-là, et très vite : Hit...Ler, et pas Hit...l... Vous voyez, je ne peux pas ! Mais ça, ne le dites à personne. Parce que je euh... voudrais être réélu pour une nouvelle législature. – Elu comme ? tonne le maire. Il suffoque, ses yeux veulent crever l'espace comme l'ogive d'un missile au moment du lancement. – Euh... Maire... non ! Adjoint au maire, je veux dire. La respiration du Maire se calme. Le missile ne sera pas lancé. – C'est bien vrai ? Vous ne désirez que la fonction D'ADJOINT au Maire ? – Oui, euh... – Oui ou non ! Tempête encore le Maire. – Oui... Tout à coup, comme une éruption volcanique, le rire du maire explose. – Impossible ! Impossible ! s'écrie-t-il joyeusement. – Pourquoi est-ce que c'est impossible ? La voix de l'adjoint tremble. Son visage est tout pâle. – Hitler est mort, ha ! ha ! ha !
L'adjoint s'est effondré sur sa chaise. Pour lui, la deuxième guerre mondiale venait de s'achever brutalement. Même si c'était quelques dizaines d'années après la véritable deuxième guerre mondiale. Oh ! En fait, ce n'est pas qu'il ignorait tout cela. Il n'ignorait pas que l'Allemagne avait perdu cette guerre-là. Qui plus est ! Il n'ignorait pas non plus, qu'Hitler était mort, il s'était tué – d'après des informations semi-officielles – dans son abri anti-aérien, à Berlin, avec sa maîtresse Eva Braun... Il savait tout cela ! Mais, le nom et la PENSEE d'Hitler n'avaient jamais cessé de le hanter... « Hitler » signifiait tout ce qu'il pouvait haïr. Et il haïssait tant de choses, on peut même dire presque tout, oui ! Hitler était ainsi partie intégrante de lui-même. Il en était l'esclave, si bien enchaîné à son « Hitler », qu'il ne parlait que de lui – « Hitler » personnage historique, et « Hitler », le signe de tout ce qu'il haïssait le plus et qu'il pourrait jamais haïr. A l'occasion, il était ainsi devenu le meilleur orateur du pays. Grâce à « Hitler »...
Aux dernières élections municipales, il s'était porté candidat à la mairie. Et tout indiquait qu'il serait élu. Mais tout à coup était apparu quelqu'un : personne ne le connaissait, ni ne savait d'où il venait. Il s'était déclaré candidat à la mairie, lui aussi. Il était arrivé seul sur les lieux du vote, arborant une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Respectons les morts ». La bannière avait semé le désarroi chez les partisans de notre candidat ayant choisi « Hitler » comme thème de sa campagne. Car bien sûr, Hitler était mort.
Le lendemain, à la proclamation des résultats, il avait perdu, mais de quelques voix seulement, tandis que le porteur de bannière qui respectait les morts avait été élu maire ! Le candidat « Hitler » ne serait que son adjoint. Furieux, il avait accepté les résultats du vote mais seulement après avoir crié : « La prochaine fois, c'est moi qui gagnerai ! Vive Hitler !
Et maintenant, le voilà obligé d'écouter le Maire lui dire : « Hitler est mort ». – Ha ! Ha ! Ha ! Est-ce que je peux me permettre de vous demander, quel sera le thème de votre prochaine campagne pour les élections ? plaisante celui-ci, qui semble en veine de facéties. L'adjoint au maire était terrassé. « Vidé », « fini ». – Ha ! Ha ! Ha ! Comment pourriez-vous gagner ? Vous qui ne pouvez prononcer deux malheureuses consonnes d'affilée, à plus forte raison, s'il y en a davantage. Essayez pour voir de dire : Iljittsch, Poesjkin, Arkhangelsky... Vous ne pouvez pas ? Vous préféreriez vous tuer que de prononcer ces mots-là. Alors, j'ai de nouveau la victoire en poche. Ha ! ha ! ha ! Trop de consonnes d'affilée vous attendent au tournant. La majeure partie du monde d'aujourd'hui est en marche vers ces consonnes d'affilée. Vous n'avez plus de temps pour vous entraîner à les prononcer. Et l'élection aura lieu au milieu de l'année prochaine. Ha ! ha ! ha !
L'adjoint était anéanti. Il ne serait jamais, plus jamais Adjoint au maire. Quelque chose de glaireux et fétide bloquait son palais... Il utilisa le bout de sa langue pour le faire fondre et le pousser au fond de sa gorge. Il essaya encore. Cette fois, en comprimant très fort le bout de sa langue. Un... deux... Oui ! Le bout de sa langue arrivait à déplacer la boule de glaire, lentement, soigneusement, vers le fond de sa gorge. Gulp ! Elle y tomba, avalée. Il l'avait compris, il ne serait plus Adjoint au maire l'année prochaine ! Il l'accepta sincèrement. Il n'était pas triste, ou mécontent, ou plein de rancoeur. Il éprouvait même une agréable sensation de chaleur qui irradiait peu à peu tout son corps.
– Ah oui ? Alors je ne serai pas élu l'an prochain ? Eh bien, que voulez-vous ? C'est la vie ! Vous avez de la chance ! Félicitations ! Félicitations ! dit-il au maire joyeusement.
Le Maire était stupéfait. Tandis que son adjoint lui serrait vigoureusement la main, il lui semblait voir le soleil se coucher et se lever aussitôt, pour se recoucher ensuite. – Félicitations ! Je vous en prie, restez Maire toute votre vie. Ah ! Vous êtes vraiment un homme heureux. Avec un grand sourire, il s'en alla. Comme il arrivait à la porte, le Maire l'interpella tout à coup. – Merci ! Je suis très ému et fier d'avoir travaillé avec vous... Euh, comment vous appelez-vous, déjà ? – Abdullah Badrawi ! – Comment ? ! tonna le Maire. Le soleil se couchait, se levait, se recouchait... – Abdullah Badrawi, ha ! ha ! ha ! L'adjoint au maire éclata de rire, et disparut. Son rire fut absorbé par le bruit de la porte qu'il claqua violemment.
Le téléphone sonna à nouveau. L'interurbain : le gouvernement central demandait où en étaient les préparatifs pour accueillir les invités officiels qui allaient arriver.Le maire décida de dire la vérité : les hôteliers et aubergistes qui ne voulaient pas accueillir le peintre et sa femme ; l'offre qu'il avait faite de sa propre résidence de fonction pour loger le peintre, sa femme et ses toiles pendant la visite ; le refus prétentieux de l'artiste préférant demeurer dans sa hutte sur la plage ; et les raisons qu'il avait données : « notre situation actuelle est la meilleure oeuvre que je pourrai jamais montrer à qui que ce soit y compris à ces hôtes de marque » ; son trouble, son désespoir ; son ignorance et son incapacité à faire quoi que ce soit ; son intention d'en finir, et sa reculade, son espoir que le gouvernement central voudrait bien lui indiquer à lui le Maire, ce qu'il convenait de faire dans une telle situation... Mais la voix du gouvernement central perdit patience et dit très sèchement :
– Monsieur le maire est autorisé à proposer quelque chose. Grrk ! On avait raccroché violemment.
Le lendemain, on découvrit le Maire pendu dans son bureau. Dans la poche de sa chemise, on trouva une lettre adressée au gouvernement central, dont le contenu était laconique : VOICI MA PROPOSITION. Le gouvernement central était en émoi. Non pas à cause de la mort du Maire, mais le lendemain, les invités officiels de l'Etat seraient là. Et rien n'était prêt ! Malgré plusieurs tentatives, l'Adjoint au maire restait introuvable. Il avait disparu, personne ne savait où. On ne savait même pas s'il était encore vivant. Même après plusieurs diffusions du « radiogramme » du gouvernement central – « Où qu'il se trouve en ce moment » – il est nommé maire de plein droit et sa proposition pour changer l'orthographe officielle de « kotapraja » (la ville) en « kotaperaja » est acceptée... il ne donnait pas signe de vie.
La raison d'Etat commandant, ce fut le Premier Ministre en personne qui fut obligé de venir persuader le peintre d'aller occuper la résidence du Maire. D'ailleurs, celui-ci était décédé, il n'existait plus, déclara-t-il. Ainsi, ils pourraient y habiter pour toujours. L'Etat le leur offrait. Un nouveau logement serait construit immédiatement pour le nouveau Maire.
Le peintre ne put résister à tant de gentillesse. Il sentit son coeur fondre. En pleurant, il embrassa le distingué premier ministre. Celui-ci en profita pour faire signe aux porteurs municipaux qui attendaient, de charger sur le champ les toiles dans les camions et de les transporter aussitôt vers la résidence du Maire.
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