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SIX
Il était fini le temps du vagabondage. L'artiste-peintre et sa femme avaient maintenant un domicile fixe. Une adresse, imprimée sur des cartes de visite. Il en distribuait avec prodigalité à quiconque acceptait. Il était fier et très heureux. Tout citoyen respectable doit en posséder. Une carte de visite qui n'est pas imprimée n'est pas une carte de visite. Celle, imprimée d'un côté seulement – l'autre pouvant être complété à tout moment – n'est pas celle d'un citoyen honorable, qui a fait sa place dans la société. Elle signale l'agitation, l'instabilité, le changement d'adresse. C'est peut-être celle d'un aventurier. Oui, ou même d'un cambrioleur. Mais la carte de visite avait aussi vidé notre héros de sa puissance créatrice. Il ne peignait plus. Il se sentait vide, complètement desséché. Comme cette viande de boeuf que l'on compresse et déshydrate entièrement. Il avait dépensé beaucoup d'argent, à seule fin de se stimuler. Il s'était même rendu à l'exposition d'un confrère – chose qu'il n'avait jamais faite auparavant ! Mais rien n'avait pu lui faire reprendre pinceaux et pochoirs.
Et sa femme surtout l'affligeait. Depuis qu'il avait des cartes de visite, il la trouvait de plus en plus distante et froide. Elle évitait son contact et s'enfermait dans sa chambre.
Le jour même où les cartes de visite étaient arrivées de l'imprimerie, elle lui avait demandé de faire chambre à part. Ce n'est pas sain de vivre dans la même pièce, avait-elle dit.
L'après midi, elle avait fait déménager toutes ses affaires.
Le soir, elle avait fermé sa chambre à clé, sans se soucier du peintre, son unique et légitime époux tambourinant à sa porte toute la nuit.
Le lendemain matin, elle lui avait lancé un joyeux « bonjour ! » et au petit déjeuner qu'ils prenaient ensemble, avait déclaré qu'elle n'avait jamais aussi bien dormi, qu'elle ne s'était jamais sentie aussi bien portante. Lui, tout déconfit, la scrutait attentivement : comme elle était belle ce matin ! Il voulait se lever, la toucher... Mais il n'avait pas fermé l'oeil. Il était si fatigué d'avoir passé la nuit planté devant sa porte. Ses doigts étaient enflés à force d'avoir frappé à sa chambre. Alors, plein de remords, il était allé dans la sienne et avait passé sa journée à dormir.
Depuis, leurs relations étaient protocolaires. Ils se criaient « Bonjour ! », « Bonsoir ! », « Bonne nuit ! », se serraient gravement la main en se séparant, puis en se retrouvant. Jour après jour, elle éclatait de santé et resplendissait de beauté. Comme s'épanouit un bouton de fleur qui a fini par trouver son rayon de soleil. Lui au contraire, se fanait heure après heure et devenait plus sombre... Il passait son temps à l'observer de loin. Sa chambre restait fermée à clé. Et elle passait ses journées dehors. Qui sait où ? Il avait fini par avoir des soupçons. Il doit y avoir quelqu'un d'autre, pensait-il. Un jour, il l'avait suivie en cachette. Mais n'avait rien trouvé qui pût fortifier ses doutes ou exciter sa jalousie. Voici le programme quotidien de sa femme : elle passait ses journées à la bibliothèque. Et chose plus étonnante encore : elle ne lisait pas, elle écrivait. Sa femme écrivait à la bibliothèque ! – Quel est le titre du livre que tu est en train d'écrire ? demanda-t-il au dîner. Surprise, elle se mit à rire et lui pinça la joue. – Ah ! Tu m'as donc épiée ? Tu veux vraiment le savoir ? Il acquiesça de la tête. – IL N'Y A PAS DE CARTE DE VISITE AU PARADIS.
Il manqua d'avaler d'un coup la bouchée qu'il mâchait. Il expectora bruyamment. Eternua.
Puis, il courut à son atelier. Puis, il ramassa ses cartes de visite, toute la pile. Puis, en courant, il les apporta dans la cour. Puis, il y mit le feu. Puis, il emporta ses toiles et sa femme, dehors. Puis, il brûla sa maison, ou plutôt l'ancienne résidence du Maire. Puis, il ramena toiles et épouse à la hutte toujours intacte, au bord de la mer. Et, tout fut comme avant.......
En arrivant à la cabane, elle s'était serrée tendrement contre lui, pleine d'affection. Elle avait sangloté ivre de joie et de bonheur. Cette nuit-là, elle avait à nouveau désiré son mari.
Dehors, la mer bruissait allégrement à l'unisson de la renaissance de cet amour, qui n'aurait jamais besoin de carte de visite...
Il s'était remis à peindre. A présent, il y avait une nouvelle dimension dans ses oeuvres. Lui-même ignorait ce que c'était. Il savait seulement que « cela » n'existait pas dans ses anciennes créations. Sa femme avait été la première à le lui faire remarquer. Chaque jour elle analysait et commentait longuement sa peinture. Cela l'énervait. Il entrevoyait le spectre de la critique qu'il abhorrait tant, s'incarner en elle sans autre forme de procès. – Comment va ton livre ? lui demanda-t-il un jour. Elle fut vexée. – Je l'ai jeté, répondit-elle. Il eut du mal à retenir ses larmes. – Il était terminé ? – Pas encore. – Donc, tu as jeté à la mer un..., qu'est-ce que c'était au fait, un roman ? Une nouvelle ? Un essai ? – Un roman/essai. – Qu'est-ce que c'est que ça ? – Le roman de l'avenir, sans héros, sans intrigue, sans morale. – Ah ! C'est donc un roman putassier ! s'écria le peintre, amusé. Elle ne releva pas sa moquerie. – Le roman de l'avenir, c'est une fusée tirée du limon des sentiments vers l'hyper-espace des attitudes humaines. Il y a longtemps que le roman est en crise. Une crise parmi d'autres. A juste titre ou pas, l'Homme ne se satisfait plus de sa condition, et sa littérature reflète sa révolte. La question qui se pose pour la future humanité n'est plus de savoir si l'homme est bon ou méchant, s'il a raison ou tort, s'il est beau ou laid, mais celle de l'ultime valeur que l'être humain pourra risquer pour affronter l'inconnu. Les confins de sa propre existence. – Les confins de sa propre existence ? femme chérie, explique-moi ce que c'est, s'il te plaît. Le peintre regrettait de n'avoir pu réprimer l'ironie de sa voix. Elle lui décocha un regard courroucé.
Dans sa bouche, le bout de sa langue avait trouvé un grain, qui sait ce que c'était ! Peut-être un reste du déjeuner. Elle le poussa à plusieurs reprises vers ses canines pour le casser, mais en vain. A la question de son mari – qui sait s'il se moquait ou pas ! Le bout de sa langue tel un requin, saisit à nouveau le grain et le propulsa entre ses canines supérieures et inférieures. Puis elle serra les dents. Les yeux presque fermés, les mâchoires contractées, le visage strié des petits tremblements causés par la concentration de toute son énergie... Craaack ! Elle fut stupéfaite. Et son mari, bien davantage, les yeux écarquillés de curiosité ! Mais elle s'interrogea encore plus, car maintenant il y avait deux grains dans sa bouche ! Le petit de tout à l'heure, ses dents n'avaient donc pas pu en venir à bout. Et un autre, plus gros. Qu'il était dur ! Mon Dieu ! Comme du gravier de granite. C'est quand l'apex de sa langue toucha sa canine supérieure droite, qu'elle comprit ce qui s'était passé. Sa dent s'était cassée par le milieu. Le bout de sa langue éprouvait les bouts pointus du chicot.
Son mari avait toujours les yeux béants. Comme face à un spectre qui refuse sa condition : aussi disparaît-il dès qu'on l'aperçoit ! Le fantôme se dressait devant lui maintenant et lui souriait timidement. Et même, il lui pinçait les joues. – Ce n'est rien mon chéri, disait le fantôme. Mais, catastrophe ! Ces paroles et l'air utilisé pour les prononcer, précipitèrent la dent cassée au fond de sa gorge.
Glloouu !
Le morceau de dent tomba de sa gorge directement dans son estomac. Elle fut stupéfaite pour la deuxième fois. Et son mari, bien davantage pour la deuxième fois également. Mais immédiatement elle maîtrisa la situation : renseignée qu'elle était, par le bout de sa langue, sur la disparition du deuxième grain dans sa bouche. Elle retrouva son calme tout de suite. Ses yeux s'adoucirent. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle pinça à nouveau les joues de son époux. – Viens, chéri ! lui dit-elle, chassant son trouble. Elle l'entraîna lentement dans la chambre. Là, elle lui fit l'amour, elle l'emporta, et tous deux se perdirent dans des étreintes et des baisers brûlants, consumés par leur passion.
Dehors, la mer clamait allégrement, ovationnant ces corps qui s'enlaçaient, ces bouches qui s'embrassaient. Au ciel, les étoiles clignaient coquettement à l'épisode de la dent cassée dans une de ces bouches. Et aux charmantes petites blessures que celle-ci infligeait à la langue de l'autre.
Très haut, une vague jaillit. Elle déferla vers la plage sur la pointe des pieds. Le sable fut mouillé, pour la énième fois...
La nuit était profonde sur la grève. Une étoile tomba à la mer.
L'histoire du peintre, de son atelier au bord de la mer et de sa femme qu'il aimait si profondément, avait fini par se répandre en ville. Puis dans tout le pays.
Alors, la hutte reçut de plus en plus de visiteurs, il y eut de plus en plus d'animation. Vinrent surtout des lycéennes des sections de littérature et civilisation. Elles cherchaient au bord de la mer, ce qu'elles n'avaient jamais trouvé dans les romans que leurs professeurs leur recommandaient de lire.
Et des vieilles dames. Des vieilles filles qui arrivèrent en groupe dans ces autobus pour pique-nique. Elles cherchaient chez l'idole du bord de mer, ce qu'elles n'avaient jamais connu de leur vie. Avant de devenir complètement séniles (la vieillesse s'attaque à tout, même aux vieilles filles) et de quitter ce monde, elles voulaient jouir de ce plaisir unique : observer la jouissance d'autrui. Elles génèrent énormément le peintre. Non pas, qu'elles fussent impolies ou qu'elles abîmassent les meubles (si tant est qu'il y avait des meubles dans cette hutte). Au contraire. Elles étaient pleines de respect et d'attentions.
Mais elles restaient assises à les fixer continuellement, lui et sa femme. Avec dans le regard une sorte de plaisir indescriptible. De temps à autre, elles poussaient un profond soupir, se frottaient les mains, puis se remettaient à les observer. C'est cela qui le troublait. Il ne pouvait rien faire. Comme s'il était sur scène pour la première fois, des milliers de paires d'yeux braquées sur le moindre de ses mouvements. Pour elle, ce fut différent. Comme si leur présence lui avait donné confiance en elle, pour la première fois de sa vie. Il y avait dans ses attitudes, dans sa démarche une nouvelle assurance. Et dans sa voix même, un ton nouveau : une nouvelle fermeté. Mais l'éclat de ses yeux ne révélait pas seulement l'assurance. On y voyait aussi le bonheur. Elle était heureuse parce que les autres ne l'étaient pas, ou qu'elles l'étaient moins qu'elle. Un bonheur qui n'existe que chez les femmes.
Et comme ce bonheur était spécifiquement féminin, les vagues de ses effluves finirent par envelopper les vieilles demoiselles. Comme asphyxiées par une senteur trop riche, celles-ci ne purent plus tenir en place. Elles feignirent d'avoir trop chaud, saisirent leur mouchoir, puis sortirent éventer leur visage à la mer. A cet instant d'ailleurs, venue du large, une rafale de vent déferla vers la plage, annonçant de la pluie pour la nuit.
Seule une vieille dame, peut-être la plus âgée, était restée sur son banc, continuant à darder l'épouse du peintre de regards pénétrants. L'espace d'un regard étrangement fixe et perçant les rides de son visage semblèrent s'effacer. Puis, réapparurent peu après autour de ses lèvres plissées. Ses yeux alors reflétèrent l'amusement. La femme du peintre fut surprise de ce brusque changement. C'était étrange. Tout à coup, elle avait été obligée de perdre son regard en mer à travers la fenêtre. Tandis que le sourire de la vieille fille s'intensifiait : étirant les commissures de ses lèvres couleur de cendre. Celle du sang des personnes âgées. Puis, la vieille se leva. Elle sortit sans se retourner. D'une démarche ferme, elle prit le chemin du retour. La voyant partir, les autres demoiselles, comme une compagnie de canards dans la vallée au coucher du soleil, se mirent en rang par deux et lui emboîtèrent le pas.
Furieuse, la femme du peintre les regardaient partir. Quand les grondements de tonnerre annoncèrent une averse immédiate – non pas pour cette nuit – et que les vieilles filles effrayées se mirent à courir précipitamment, elle éclata de rire. Le corps tout secoué. Lorsque son rire s'éteignit tout à coup, elle gonfla ses poumons d'autant d'air que possible. Puis, s'esclaffa à nouveau. Tout en sentant que son rire n'était pas naturel. Son rire sonnait faux. Il était forcé. Elle s'était forcée. Pourquoi ? Quelque chose d'acide flottait aux coins de sa bouche. Tandis que la nausée saisissait tout son être. Elle était en pelote : sentiments et pensées emmêlés comme des fils multicolores en une masse confuse. ELLE S'ETAIT FORCEE, pourquoi ?
Elle essayait de les dénouer un par un. Qu'est-ce qu'elle n'aimait pas chez ces vieilles ? Elles ne lui avaient rien fait. Elles étaient juste venues admirer son bonheur conjugal. Peut-on haïr de telles personnes ?
Le remords envahissait son coeur, sa poitrine, le creux de son estomac. Tout son être. Elle avait les larmes au bord des yeux. Elle revoyait ces pauvres vieilles, affolées par le tonnerre... Elle sanglota. Appuyée au pilier de la hutte pour ne pas tomber.
Puis ses pleurs cessèrent. Ses yeux séchèrent. Pourquoi la plus âgée l'avait-elle regardée d'une si étrange façon ? Elle l'avait fait souffrir, affolée comme un oiseau pris au piège... Pourquoi ? Elle avait ri aussi, et c'était comme si le rictus de ses lèvres la repoussait dans l'utérus de sa mère. Qui était cette vieille ? Qui est-ce ? Oui, qui est-ce ? L'image des vieilles filles trottinant derrière la plus âgée a resurgi. Ne l'avait-elle pas vue s'affaler à plat ventre par terre, puis être relevée tout de suite par ses amies accourues à toutes jambes ? N'avait-elle pas vu ensuite la pauvre vieille se redresser péniblement et continuer son chemin en boitant ? Puis, un trait de la lumière du couchant révéler sur son visage, qui s'apercevait même depuis la hutte, ses efforts pour dissimuler une douleur atroce ! Et elle, elle avait ri... d'un rire forcé.
C'est comme si brusquement, elle trouvait un fil rouge dans la pelote emmêlée de son for intérieur. Elle le tire, elle suit lentement cette ligne. Peu à peu ce fil lui montre le lien qui relie son rire forcé à ses sanglots de tout à l'heure. Son rire n'était qu'une autre façon de pleurer...
Le tonnerre gronda à nouveau. La mer était couverte d'écume. Les vagues se brisaient sans relâche. Les gouttes tombèrent une à une. Au plus fort de l'averse, elle était toujours debout, à la fenêtre de sa hutte. Le coeur tout à fait sec au beau milieu de ce déluge...
Le lendemain, elle était malade. Partout elle voyait le sourire de la vieille. Dans l'ombre des bambous tressés ou du sol sableux de la hutte ; dans les battements de son coeur ; dans les images confuses que ni ses sentiments ni ses douleurs n'arrivaient à fixer.
A travers ses yeux fermés qui auparavant étaient jaune sombre, le terrifiant visage resplendissait et s'empourprait. Il avait les dents longues, acérées, saillantes et jaunes, si jaunes... Mais c'étaient surtout ses yeux. Deux boules noires oppressantes... D'une noirceur qui absorbait jusqu'à sa propre couleur, se fondait puis s'épaississait, mêlée de jaune...
Puis la vieille s'évanouit. A sa place il y avait maintenant un représentant de la prime humanité. Un homme ? Il avait le front étroit. L'arcade zygomatique proéminente. Le nez épaté. L'Homme ? A-t-elle été projetée dans l'histoire, face au Pithécanthrope, au Sinanthrope, à l'Australopithèque ou à l'Homme de Néanderthal ? Le jaune s'épaississait, se condensait. Tout était jaune... Avec au centre de ce système solaire, le visage terrible de la vieille...
Elle cria. Elle croit qu'elle a crié le nom de son mari.
Son nom ! Connaît-elle même son NOM ? Sait-elle qui il est ? A-t-il seulement un nom ? Pendant leur mariage à la mairie, il avait seulement écrit : DOUBLE N (NN) (nomen nescio, non nominandus), d'un air entendu en la poussant du coude. A l'hôtel, elle avait tout de suite été attirée par une de ses toiles « abstraite » représentant un clown avec un trou à la place du visage. Son titre : DOUBLE N (NN). Depuis, elle ne l'avait jamais appelé DOUBLE N (NN), un nom qu'elle aimait bien pourtant. En fait, elle n'avait jamais ressenti le besoin de lui donner un nom, même pas MONSIEUR, CHERI ou FRERE. Et même... oui, elle se rend compte maintenant qu'elle ne lui a jamais dit « vous » ou « tu ». Leur relation était si directe, que chacun réagissait aux sentiments et aux pensées de l'autre du plus profond de son instinct amoureux. Jamais, ils n'utilisaient la deuxième personne. La troisième non plus, ils ne parlaient jamais d'un tiers, des autres... Elle avait accepté de s'unir avec l'homme qui était devenu son mari, comme une réalité. Peut-on refuser la réalité ? Un beau jour, elle marchait tranquillement et sans se méfier dans cette rue. Tout à coup quelque chose était tombé du ciel, qui l'avait renversée. Que cette chose fût un homme, que le ciel fût une chambre au quatrième étage d'un hôtel, elle ne l'avait su que plus tard. Quand cela n'avait plus aucune importance pour elle... C'était réel... Elle l'avait accepté comme tel... un point c'est tout. De même que tout ce qui avait suivi. Car tout était la conséquence logique de cette prémisse. Tout ce qui est arrivé depuis le début était une réalité qu'elle avait acceptée A PRIORI. Et l'homme qui est devenu son mari en faisait partie. C'est pourquoi elle l'avait accepté sans lui demander sa carte de visite, d'identité, ou de groupe sanguin à la Croix rouge. Elle avait accepté qu'il fût artiste-peintre. Son corps maigre. Son grain de beauté à droite de la lèvre supérieure. Son tempérament passionné. Ses changements d'humeur sans rime ni raison, mais fonction de l'espace et du temps où le hasard le plongeait. Elle avait accepté sa bouche et sa mauvaise haleine : il ne touchait jamais une brosse à dents. Elle avait accepté l'odeur trop forte de son corps : il se lavait rarement. Et ses manies : il se rinçait la bouche et se curait les dents après le repas. Il rêvassait, laissant flotter sa pensée dieu sait où, quand on voulait lui parler sérieusement. Il ne voulait jamais sortir, ne dansait ni ne bavardait jamais. Il fuyait dès qu'un snob l'approchait. Oui, toutes ces manies et bien d'autres encore, elle les avait acceptées. Sans protestations ni commentaires.
Lui non plus n'avait jamais posé de questions. Qui était-elle ? Et ses parents ? Avait-elle un ancien ou futur fiancé ou mari ? Qui sait si elle n'avait pas déjà un enfant ? Quand on l'interrogeait sur sa femme ou sur les circonstances de leur mariage, il répondait seulement : je suis tombé... Sa femme l'avait accepté sans conditions. Aurait-il eu tort d'accepter qu'elle l'acceptât ? L'aimait-il ? Quelle question : c'était sa femme ! Telle qu'elle était ! C'était la condition sine qua non. Elle existait. Tout était déterminé par cette prémisse. Entre autre chose, le fait qu'il l'aimât. Le divorce n'est pas une maladie de l'amour. C'est même au contraire une preuve d'amour. Si chacun se remarie de son côté et aime son nouveau conjoint.
Aimons-nous encore notre ancien conjoint ? Fausse question. Ne subsiste que la mémoire. Comme le souvenir de notre nourrice. Ou de la cuisse de poulet frit que nous avons mangé la veille. Et celui ou celle qui reste seul ? Oui, oui, ils jouent les otages d'un unique et grand amour. Comme les nonnes et les séminaristes. On fera d'eux des héros de la fidélité, héros de l'Amour avec un grand A.
Sont-ils sincères ? La fatigue qu'ils éprouvent après chaque accès de passion maîtrisé, prouve que ce sont des clowns. Qui adorent la lumière des projecteurs, les discours préparés à l'avance et préfèrent le cadre au tableau. Car eux seuls connaissent l'amertume de la condition d'otage. Ou de héros. Personnages publics, ils ont une liberté de mouvement réduite. Ils font les gros titres des journaux. Mais savent-ils les journalistes, ce qui se passe dans la tête de ces personnages publics lorsque au retour de quelque réception ou rituel, très tard la nuit, ils ôtent leur costume officiel et complètement nus, ils se regardent dans la glace ? Non. Vivants, les héros n'existent que pour la rue, les jours de fêtes nationales. Pour les morts, cela va sans dire. Car il n'y a de véritable héros que mort.
L'image jaunie de la vieille, ne la lâchait plus. Comme si elle avait pénétré dans son corps en se cachant. A présent ses yeux, ses ongles, sa peau ont viré au jaune. Et jaunissent toujours davantage. Un jour, sa salive devint jaune. Surprise ! D'un jaune concentré qui la différenciait de celle d'un malade ordinaire. Elle a pris un miroir. Mais comment pourrait-elle apercevoir son visage déjà jaune dans un miroir jauni ? Que peut donner du jaune sur du jaune ?
Elle a crié. Ou le croit-elle seulement ? Elle ne sait pas. Simplement, rien ne se produit qui atteste ou démente qu'elle a crié. Elle est triste. Pour la première fois elle voudrait que son mari soit à ses côtés – ah ! Pourquoi n'est-il pas là cette fois ?
Jusque là, l'espace et le temps n'existaient pas pour eux. Il n'y avait aucune distance entre elle et lui. Ils ne faisaient qu'un. Comme leurs corps. Elle savait immédiatement ce qu'il attendait d'elle. Peut-être au moment même où le désir naissait en lui. Et lui aussi la comprenait instinctivement. Elle connaissait chaque pore de sa peau. Le nombre et la place de ses grains de beauté. Les battements de son coeur, sa respiration, la puissance de son désir, les inflexions de sa voix et de ses ronflements quand il dormait. Bref, elle le connaissait. Le connaître ? Ah, en fait elle était son propre mari ! Et lui c'était ELLE. Deux corps pour une même personne.
Mais ce qu'elle vient de ressentir a remis en cause toute son existence dans une réaction en chaîne. Comment pourrait-elle être sûre que ce qui s'est produit ne se reproduira pas ? Elle le voulait à ses côtés. Et lui, n'est PAS venu. Peut-être tout à l'heure par exemple, elle aura envie qu'il lui mordille l'épaule dans une de ces étranges caresses de son cru. Qu'adviendra-t'il s'il ne vient pas ? S'il ne mordille pas son épaule ? Non ! Elle ne veut pas y penser. Elle a peur d'être déçue. Comme cet amateur de loteries qui attend avant de chercher son numéro sur la liste des gagnants. Retardant ainsi le moment de sa déception. Certes il ne gagnera RIEN ! Mais ce délai prolonge son rêve : si je gagnais cinq millions... Alors qu'au fond de lui, il sait très bien qu'il ne gagnera PAS, qu'il ne gagnera JAMAIS ! Et chaque fois il achète un billet...
Son mari est venu à ses côtés lui mordiller l'épaule. Et elle ne voulait pas ! Ou bien suppose-t-elle seulement qu'elle ne voulait pas ? Elle ne sait plus. Mais sa présence et ses caresses ne lui ont donné aucune satisfaction. Et encore moins du plaisir. Elle est pleine de haine. Elle le hait. Et se hait elle-même, de n'avoir éprouvé ni satisfaction ni plaisir au contact de son époux. Elle est pleine de haine. Elle hait sa haine. D'autant plus que celle-ci arrive au mauvais moment. Elle ne l'attendait pas.
Son mari lui sourit. DU JAUNE INTENSE QUI SOURIT. Ou bien suppose-t-elle seulement que c'est lui couvert de jaune qui sourit ? Elle essaie de trouver le fil de tout ce qu'elle a pu éprouver sentir et penser jusqu'à présent. Car par dessus tout, elle se rend compte maintenant de la confusion de ses sentiments et de ses pensées. Et son trouble augmente d'autant plus qu'elle se sait troublée. Comme ces malades mentaux qui sont encore assez sains pour se savoir malade. Parfois même, outre le diagnostic, ils connaissent la thérapie. Dites-moi maintenant, s'il sont malades ou parfaitement normaux ? Quel malheur, pour un psychiatre de tomber sur pareil patient ! Il se sentira comme une petite souris devenue le jouet d'un gros chat noir et pervers. Chaque seconde, il sera obsédé par cette question : son patient est-il malade ou pas ? Jusqu'au jour où il se la posera pour lui-même. Le psychiatre est psychotique, voilà le vrai message de la psychiatrie.
Une sensation de paralysie transperce son corps. Rigide comme de l'acier. Elle se débat. Son mari pleure – ou bien suppose-t-elle seulement qu'il pleure ? Du moins, aperçoit-elle quelques gouttes cristallines perler aux coins de ses yeux. Puis elle voit avancer le bout de ses doigts vers elle. Vers ses cheveux. Elle sent qu'on les touche, qu'on les effleure. De là, les doigts avancent lentement vers son visage en caresses douces et légères. Les gouttes cristallines se sont multipliées et finissent par ruisseler, inondant ses joues. Personne ne saurait prédire où elles s'arrêteront. Elles ont dépassé son menton et son cou et pénètrent maintenant sous le col de sa chemise.
C'est la première fois qu'elle voit son mari pleurer. Ou bien, suppose-t-elle qu'elle le voit pleurer ? D'ailleurs, est-il capable de pleurer... Elle le connaît sous toutes ses coutures. Il était très dur et avait le coeur sec. Comme un désert vide de toute trace d'humidité. D'où aurait pu poindre une larme ? Elle ne l'a jamais vu touché ou ému. Son visage ressemblait à ces masques en bois très dur. Et jamais sa respiration ne variait. Ou le ton de sa voix. Ou son humeur. Un soir, la femme d'un pêcheur était venue les trouver, elle avait raconté que son mari avait péri dans une tempête, qu'elle n'avait plus de riz chez-elle, que ses enfants pleuraient de faim, lui n'avait rien dit. Il avait attendu calmement que la veuve achevât son récit et essuyât ses larmes. Puis, toujours tranquille, il était sorti. Il avait redressé son col, s'était mis à siffler sa chanson préférée en regardant le ciel, et avait joui de sa promenade au crépuscule sur la plage. Lorsqu'il était rentré très tard dans la nuit, très content, il avait embrassé sa femme, et lui avait montré d'étranges coquillages qu'il n'avait jamais remarqués auparavant...
La question suivante est encore plus difficile. Pourquoi son mari, pleure-t-il ? Parce qu'elle est malade ? Parce qu'elle, sa femme, voit le monde devenir de plus en plus jaune ? Pleurerait-il encore, si elle le voyait virer au bleu par exemple, au rouge, au vert foncé ? A-t-il jamais pleuré auparavant, parce que le monde manquait de couleurs ? Le manque de couleurs n'est-il pas lui-même une couleur ? Ses pensées sont emportées par un tumulte. Comme dans une tourmente. Elle voit des points d'interrogation voltiger dans son crâne. Petits, grands, beaux, laids, de toutes les couleurs. Mauves, bleu-ciel, gris, bruns. Certains sont jaunes... Un point d'interrogation jaune ? Elle sursaute. Le corps raidi. Aussi rigide que l'acier, sa main saisit celle de son mari. Il est surpris. Elle lui fait mal. – Va-t-en ! Va-t-en ! Elle crie. Ou bien... suppose-t-elle seulement qu'elle a crié ? Il est parti. Ou bien... suppose-t-elle seulement qu'il est parti ? Son mari ? Ou bien... suppose-t-elle seulement que cet homme, celui qui était à ses côtés, qui lui a mordillé l'épaule, qui a caressé ses cheveux et qui pleurait... c'est son mari ? Elle ne sait plus. Elle ne sait plus, ne sait plus, ne sait plus ! Elle sait seulement que maintenant la hutte est vide. Tout à fait vide, il n'y a plus qu'elle... Comme elle voudrait pouvoir sauter, se lever, rattraper cet homme, l'embrasser et lui demander pardon. Comme elle voudrait courir avec lui sur le sable mouillé de la plage, construire des châteaux qui seraient détruits par les vagues mourantes. Comme elle voudrait ramasser des coquillages avec lui et choisir les plus étranges pour s'en faire un collier. Comme elle voudrait éparpiller avec lui les restes du repas sur la plage pour leurs amies les hirondelles de mer qu'ils connaissent si bien. Comme elle voudrait jouir de tout cela encore une fois, avec cet homme – Ah, au diable ! Peu importe qu'il soit vraiment son mari ou non.
Le vide de la pièce semble se concentrer autour d'elle, puis soudain prend la forme d'un animal qu'elle n'a jamais vu. On dirait un gros chat avec une énorme corne entre les yeux. L'étrange chat sourit. Et s'avance vers elle en remuant la queue. Il lui lèche la main, le pied. Il va lécher sa tête et son visage, mais elle ne veut pas, elle est révulsée. Il est si... JAUNE ! D'un JAUNE concentré, il est tout entier couvert de JAUNE... Tout à coup, l'homme qui regardait la mer, debout sur le versant de la colline non loin de la plage, a entendu un long cri perçant. Ou bien... suppose-t-il seulement qu'il a entendu un cri ? La mer était calme. Parcourue de frissons cendrés. Une sterne piqua vers l'écume d'une vague brisée et saisit un petit poisson. Puis très vite, elle remonta au ciel, emportant sa proie dans son bec. Le soleil commençait à décliner.
Au loin, la barque d'un pêcheur peignait un point blanc irradiant au milieu de l'orange qui luttait contre l'obscurité et la sombre écarlate du soleil mourant.
L'homme était toujours debout, cloué sur le versant de la colline.
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