SEPT

 

Le lendemain, l'artiste-peintre s'occupa de l'enterrement de sa femme. Il se rendit d'abord au service de la santé à la mairie, puis au registre de l'état civil.– Elle n'est plus, déclara-t-il d'une voix blanche aux employés.

– Qui elle ? demanda le préposé à l'état civil, décontenancé.

L'artiste-peintre se mit à rire. Puis, il rappela au fonctionnaire que c'était justement lui qui les avait mariés en prenant le bon brigadier de police comme témoin.

– Ah, c'est elle ? Ha ! ha ! ha ! Que ne le disiez-vous plus tôt ? Ha ! ha ! ha !

Il riait de bon coeur, plein de jovialité.

Tout à coup, les dernières notes de son rire furent comme avalées par un ogre. Disparues, elles le laissèrent ahuri.

– Elle n'est plus ?

– C'est cela, elle n'est plus ! Et je demande à la mairie de bien vouloir enregistrer son décès dans les formes. C'est la raison de ma présence ici.

Il rit trop fort et sortit.

 

Puis il se dirigea vers une entreprise privée des pompes funèbres. Il devait y présenter des imprimés qu'on lui avait donnés aux trois services de la Mairie. L'entrepreneur privé des pompes funèbres lui en remit d'autres qu'il plia rapidement pour les mettre dans sa poche.

– Holà ! Holà ! protesta celui-ci.

– Pourquoi Holà ! Holà ! ?

– Vous devez remplir ces formulaires ici et maintenant.

– Ici et maintenant, et pourquoi ?

– Pour que nous puissions enterrer votre femme légalement. Sans ces formulaires, notre entreprise aura le regret de ne pas pouvoir honorer votre commande.

– Ma commande ? hurla le peintre.

– Oui, une commande. Il s'agit bien de cela, n'est-ce pas ? Bien écoutez-moi, je vous prie. Ces formulaires que vous devez remplir et signer, attestent que nous ne sommes pas impliqués dans un acte illégal à l'égard de l'Etat.

– L'Etat défend-il d'enterrer les morts ? s'écria le peintre.

 

Il avait la nausée. Devoir rester plus longtemps face à face avec cet entrepreneur des pompes funèbres qui maniait une langue de diplômé de droit civil, l'écoeurait.

– Hum, tout dépend du genre de mort.

– Le genre ?

– Oui, le genre. Certains morts sont le fruit d'un meurtre. Là encore, il convient de distinguer. Il y a ceux qui ont été assassinés légalement : les condamnés à mort par exemple, ou ceux qui se sont fait tuer à la guerre. En tant qu'entreprise privée, nous sommes assez peu concernés par de pareils cas. Humm, vous savez bien que les dépouilles de héros sont l'affaire de l'Etat. Puis, ceux qui ont été tués illégalement. Les exemples ne manquent pas : cambriolage-assassinat, viol-meurtre, etc., etc...

 

Qu'elle était grande, l'envie du peintre de classer ici et maintenant l'ordonnateur privé des pompes funèbres dans une des catégories qu'il venait de mentionner ! Il était furieux. Tous les morts sont DU MEME genre, n'est-ce pas ? Ce sont tous des cadavres. Des défunts. Un point c'est tout. Il détestait les complications dont les hommes ont entouré la mort, avec ce qu'ils appellent la criminologie, la « criminalistique » et Dieu sait quoi encore.

– Et si je ne veux pas remplir ces formulaires ?

– Je me demande si vous ne connaissez pas déjà ma réponse, rétorqua l'ordonnateur avec un large sourire.

Les interstices entre ses dents apparaissaient : jaunes et noirs mêlés d'un certain nombre d'autres couleurs indéfinissables.

– Bon ! Si c'est comme ça !

L'artiste-peintre déchira les formulaires, avec un large sourire : jouissant du spectacle de la stupéfaction de l'ordonnateur. Les coins de la bouche de celui-ci remontaient, dessinant la grimace qui déformait son visage chaque fois qu'il était surpris sans savoir pourquoi.

– Je vous salue ! cria-t-il en partant.

– Attendez, attendez un moment, glapit l'ordonnateur privé, agrippant les deux mains du peintre.

 

Surpris, celui-ci s'arrêta, renonçant à sortir. L'ordonnateur semblait tout affolé. Les yeux sauvages, les cheveux ébouriffés par la main dont il se grattait machinalement la tête sans s'en apercevoir. Il offrait le spectacle d'une personne excitant à la fois la terreur et la pitié.

 

Le peintre essaya de maîtriser ses sentiments.

 

– Est-ce que je ne vous ai pas clairement signifié que je n'avais plus rien à faire avec vous ? déclara-t-il avec une emphase toute théâtrale.

– Eh, bien, je ne suis pas très sûr d'avoir bien compris, répondit l'ordonnateur avec une feinte excitation. Je crains qu'à la fin, vous ne soyez obligé, bon gré mal gré, d'en passer par nous. Comme vous voyez...

Le peintre bouillait. Submergé par la nausée. Il ne supportait pas d'entendre quelqu'un s'exprimer de cette façon. Surtout avec des phrases qui commençaient par « Comme vous voyez... » ou « Comme vous le savez tous... ». Il ne supportait pas les essayistes ratés qui se travestissent en on ne sait quoi dans le monde. Il n'avait pas de patience pour ces employés qui se donnent des airs en s'exprimant sous forme d'essai.

A fortiori, lorsqu'il s'agissait de quelqu'un établi à son compte et, qui plus est, entrepreneur privé des pompes funèbres !

– Faites-moi confiance ! Je n'aurai plus rien à faire avec vous. Maintenant, ni jamais.

L'ordonnateur fut impressionné par ces derniers mots « Maintenant, ni jamais ». Un bon titre pensa-t-il, mais le titre de quoi, il ne savait pas.

– Vous ne vous rendez peut-être pas compte que vous allez être à l'origine d'un grand scandale, peut-être le plus grand que notre pays aura connu en ce siècle ?

– Un scandale ? Permettez, de quel scandale parlez-vous ?

– Vous allez laisser feue votre épouse, sans funérailles.

– Ah, oui ? Mais qui vous dit que ma femme morte, est ENCORE mon épouse ? C'est une femme morte. Semblable aux autres femmes mortes. Si je devais me préoccuper de chaque femme morte, que me resterait-il pour moi ?

L'ordonnateur fut abasourdi, anéanti. Comme s'il se trouvait nez à nez avec un fantôme en plein jour. Comme si l'on venait de déverser des gravillons dans son crâne.

 

Le peintre se délectait de le voir, chanceler devant lui, sous le coup de l'étonnement. Il se sentait chatouillé par l'envie d'un défi passionnant. Répondre essai par essai, discours par discours, sermon par sermon.

– Lorsque vous avez présenté les différents genres des cadavres, tout à l'heure, j'ai regretté que vous ne mentionniez pas la mort par suicide. Ou pour employer votre langage, un mort, fruit du suicide. Ce n'est pas que vous ayez omis de le faire. Non ! Vous êtes bien trop roublard. Vous saviez que le développement de votre analyse vous y conduisait fatalement. Alors, vous avez coupé court avant, adoptant l'attitude de celui pour qui le champ de la problématique évoquée, ne va pas jusque là. Vous êtes un philosophe dangereux qui fonde ses vérités premières sur l'exposition de demi vérités. Ainsi vous avez brillamment réussi à écarter la difficulté de classer LA MORT par suicide dans on ne sait quel genre. S'agit-il d'une forme légale ou illégale de décès ? Existe-t-il des suicides légaux et illégaux ? Vous voyez vous-même quels tourments et quelles épines vous vous êtes épargnés. Je parle des tourments et des épines qui font honte aux grandes religions parce qu'elles ne sont sûres ni de leur attitude ni de leur conviction à ce propos. Imaginez, certaines sont allées jusqu'à proscrire l'ensevelissement de tels cadavres dans les cimetières publics. Il est interdit aux prêtres de les approcher. Encore plus de prier pour eux. Non ! Ces dépouilles sont condamnées à jamais. Les pauvres ! Les tourments les ont chassées de cette terre. Ce sont les tourments qui les attendent dans l'éternité. Pouvez-vous imaginer les souffrances et le martyre du supplice éternel ? C'est d'ailleurs là, l'erreur des grandes religions. L'éternité ôte toute sa charge punitive au supplice ; puisqu'elle en fait une habitude, elle le ramène à l'ordinaire. Alors que justement, quelque chose ne participant pas d'une punition serait interprété différemment : comme un tourment ! Voilà pourquoi, la menace de l'Enfer ne fait plus peur à personne. S'il est éternel, ce qu'il est convenu d'appeler l'Enfer ne désigne en fait qu'une autre forme d'existence. Inutile de s'en effrayer : il est éternel. Et ce qui est éternel est forcément bon. Sinon ce ne serait pas éternel. Voilà aussi pourquoi, le nombre de suicides augmente ces derniers temps. On le considère même comme « une solution moderne ». Et cela, indépendamment de notre interprétation personnelle de ce qui est résolu ou moderne. Pour moi en effet, ce n'est pas tant la question de la modernité qui est intéressante dans la problématique du suicide, mais son caractère probant. C'est la énième preuve que la dimension tragique est le propre de l'Homme. Je veux parler de sa grandeur. La majesté tragique de son être intime. Tant que cette dimension tragique perdurera, l'être humain sera toujours prêt à s'aider lui-même. Et nous n'aurons nul besoin de nous inquiéter du destin de l'humanité, même après 10 Apocalypses. Elle renaîtra toujours.

 

 

Il s'arrêta un moment pour remplir d'air ses poumons presque vidés par son long discours. Les yeux allumés par un reflet de soleil sur la tête chauve-lisse de l'ordonnateur privé des pompes funèbres, il déclara :  

– C'était la dernière partie de l'essai que vous avez volontairement écourté tout à l'heure. Et si je vous hais maintenant, c'est de me l'avoir fait prononcer à votre place. Je vous salue !

Il sortit.

 

 

 

La nouvelle de la mort de la femme du peintre s'était répandue dans toute la ville. Puis dans tout le pays. Télégrammes et gerbes de fleurs submergeaient la petite hutte au bord de la mer.

L'intelligentsia nationale prit le deuil. L'aéroport débordait de l'animation causée par l'accueil des délégations culturelles étrangères venues pour assister aux funérailles.

 

 

Très vite la hutte ne fut plus une hutte. Ensevelie, sous les télégrammes et les gerbes de fleurs. Pour le prestige de la ville et le sien, le Maire – l'ancien Adjoint, devenu Maire – avait fait transporter le corps au dépôt de l'hôpital municipal. La capacité d'hébergement de la cité ne suffisait plus pour accueillir les marques de l'attention nationale et internationale portées à ce cadavre.

Les propriétaires d'hôtels jubilaient. Ils n'avaient pas assez de chambres pour ces visiteurs qui payaient en devises étrangères, changées à des taux parallèles très avantageux. Greniers, logements de service, garages furent rapidement métamorphosés en chambres d'urgence louées à des tarifs exorbitants. Beaucoup de particuliers transformèrent leur maison en pension de famille. Bref, la mort de la femme du peintre fut pour tout le monde en ville, une chance extraordinaire de rafler un maximum de bénéfices.

 

 

 

Tout à coup, la foule qui allait accompagner la dépouille au cimetière s'agita. La délégation des peintres et critiques qui se tenait prête à transporter à tour de rôle le cercueil, aussi. Le Maire semblait très pâle. On l'apercevait, en grande discussion avec un certain nombre de fonctionnaires, dont aucun ne paraissait pouvoir résoudre l'épineux problème qui se posait.

Très vite chacun sut ce dont il retournait, mais personne ne put rien faire. Le corps de l'épouse du peintre n'avait pas de papiers !

Tout le monde était choqué. Serait-il possible d'enterrer un mort sans formulaires légaux ? D'autant plus, que le gouvernement officiel – représenté par le Maire et d'autres administrateurs civils – allait participer aux funérailles ?

Les gens qui attendaient debout depuis longtemps le départ du cercueil pour le cimetière, avaient des crampes dans les pieds. Chacun chercha à s'abriter du soleil de midi.

 

La délégation des artistes-peintres s'énervait, elle envoya des émissaires au groupe de fonctionnaires qui semblaient toujours en discussion. Ils en étaient toujours au même point : aucune solution n'était trouvée !

 

Parmi eux, se tenait un homme d'âge mûr. Sa tête chauve et lisse se remarquait lorsque de temps en temps, il enlevait son haut chapeau noir. Comme tout le monde il était tout de noir vêtu, mais la coupe de ses habits le distinguait des autres. C'était l'ordonnateur des pompes funèbres avec lequel notre peintre avait eu des mots tout à l'heure.

 

Il sanglotait...

– Ah, j'aurais tant de plaisir à m'occuper de l'enterrement de la défunte. Un enterrement de première classe. Un cercueil de première classe, en bois de première qualité. Un linceul en satin blanc. Et tout cela, je le ferais gratuitement...

– Puis-je vous demander la raison de cette démonstration grandiose de votre bonté ? l'interrogea le Maire d'un ton soupçonneux.

– Une démonstration ? Monsieur le Maire ! Ne pouvons-nous plus témoigner notre respect et notre admiration à notre ami ? Je vous annonce que le peintre qui était le mari de la défunte quand elle était encore vivante, est un bon ami à moi. Mon meilleur ami, même si cette amitié est toute récente. Je tiendrais pour une grâce qu'il acceptât d'être toujours mon ami après que toute cette agitation sera terminée. Ah, c'est vraiment un grand ami ! Un grand homme ! Un génie !

Il s'interrompit un instant pour avaler sa salive et essuyer ses larmes. Puis, reprit :

– Pour en revenir au problème que nous affrontons ensemble, malheureusement, je ne peux toujours pas enterrer la défunte sans ces formulaires. Sauf... eh, bien, Monsieur le Maire, sauf si vous acceptez d'en prendre la responsabilité.

 

Le Maire fut bouleversé. Qu'il en prenne la responsabilité ? Lui ? Qu'il l'assume ? C'est vrai qu'il avait l'habitude. C'était son travail quotidien de Maire. Mais jusqu'à présent toutes les responsabilités qu'il assumait, concernaient LES VIVANTS. Jamais les morts ou les cadavres. La demande de l'ordonnateur était irrecevable.

Non ! Accepter serait ravaler l'institution publique au même rang ou à peu près, qu'une entreprise privée des pompes funèbres. Un maire tel que lui, ne serait-il au fond, ni plus ni moins que le contremaître d'une  entreprise faisant le commerce de la mort ?

– Non !

Il fut surpris par la force de sa voix. Il avait crié pour lui-même, pour couper court à ses pensées sur le rôle de l'Etat fossoyeur.

– Est-ce que je peux considérer Monsieur le Maire, que votre réponse délie désormais mon entreprise et moi-même de toute obligation envers la défunte ?

 

Impasse ! Ce mot clignotait dans le crâne du Maire.

Il appela. Le chef de la police municipale accourut. Le Maire dit quelque chose. Il opina.

 

Non ! Ses subordonnés n'avaient pas trouvé ce maudit peintre ! Tous les égouts, tous les sentiers, tous les recoins obscurs de la ville avaient été passés au peigne fin, en vain. L'artiste-peintre, époux de la défunte restait introuvable.

– Où peut-il être ? Où ?

Le chef de la police se grattait derrière les oreilles. C'est tout ce qu'il pouvait faire. Il ne savait rien, grand Dieu ! Il était en colère. Si je voyais ce maudit peintre, je le tuerais !

 

Pendant ce temps, la foule venue en masse accompagner le cercueil s'était dispersée. Comme il ne se passait rien, beaucoup s'étaient égayés sous les arbres pour s'abriter de la chaleur du soleil.

Certains avaient ôté leurs habits... surtout les costumes noirs, dont les vestes servaient de coussins ; allongés sous les arbres, ils plaisantaient. Quelques-uns jouaient aux halmas.

 

Voyant que les funérailles tournaient au déjeuner sur l'herbe, le Maire se sentit piqué au plus vif de son sens des responsabilités. Imaginez-vous ! La photo de ces gens dépenaillés jouant aux halmas, s'étalant sur les premières pages des journaux étrangers ! Quels seraient leurs commentaires sur les rites funéraires et le respect des morts de ce pays ?

Non ! Il ne voulait pas être la cible des quolibets lors d'une prochaine séance parlementaire.

 

Il décida de convoquer une séance exceptionnelle du conseil municipal. Comme tous les membres d'honneur ainsi que tous les fonctionnaires importants de la commune étaient là, la réunion pourrait se tenir tout de suite et sans beaucoup de préparatifs – c'est-à-dire ici même, dans la cour de la morgue !

On devrait rester debout ? Eh bien tant pis ! Il fallait commencer.

 

Il fut impossible de tenir à l'écart les gens venus en nombre, afin qu'ils ne participent pas au débat.

La séance fut ouverte sur le champ et l'ordre du jour adopté immédiatement. Le Maire, pouvait-il ou pas, au nom de la municipalité et au nom du pays, donner l'ordre d'ensevelir feue l'épouse de l'artiste-peintre sans les formulaires réglementaires ?

Un membre d'honneur qui avait suivi un temps les cours de la faculté de droit, développa des théories sur le rôle de l'Etat : en fin de compte l'Etat pouvait être considéré comme une personne, tel était l'argument de son discours. Et de ce point de vue, assumer certaines responsabilités incombant à une autre personne, notamment celles d'un de ses sujets. Mais la question restait pendante de savoir si ce transfert de responsabilité était de la responsabilité de l'Etat et sur quelle morale il se fondait.

 

Cet exposé hors sujet sembla produire son effet sur l'assemblée. L'ex-étudiant en droit se rengorgeait, même si au fond de lui un problème le titillait. Ne venait-il pas de réciter mot pour mot un des cours de son ancien professeur ?

– Alors, quelle conclusion en tirons-nous ? demanda le Maire fatigué, essoufflé, mécontent.

Personne ne pouvait répondre à cette question. Que répondre ? Tout à l'heure chacun avait participé au débat, qui était devenu de plus en plus complexe et s'était fourvoyé. Chacun avait donnait son avis sur un détail et la somme des opinions ne prenait pas en compte tout le problème posé.

La séance faillit être suspendue, mais comme le soleil avait déjà beaucoup viré vers l'ouest, on continua.

– Alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? s'époumona le Maire, fatigué, essoufflé, mécontent.  

Son cri résonna silencieusement parmi la foule qui se pressait. Tous s'agitaient sous le fouet du soleil couchant. Les yeux braqués sur le Maire. Ils le prenaient en pitié tout en se félicitant de ne pas avoir à prendre cette décision déterminante.

 

 

 

 

 

– Bon, puisque c'est ainsi ! déclara-t-il après un moment.

Ils furent surpris de constater ce brusque changement d'attitude. Il semblait avoir retrouvé ses forces et sa forme. Disparu aussi, le ton rauque de sa voix. La voici maintenant pleine, forte et assurée.

– Par ces quelques mots, je voudrais remercier cette dépouille, l'artiste-peintre qui fut son époux pendant qu'elle vivait encore, vous tous aussi, et enfin les circonstances qui nous ont conduits à une telle situation. Quel enseignement devons-nous tirer de tout cela ? C'est qu'en fin de compte nous ne pouvons échapper à cet acte définitif : CHOISIR. Peu importe l'objet de notre choix : la notion même de choix fonde notre existence. Si mon existence – dans des circonstances comme celles d'aujourd'hui – a un sens, c'est parce que je dois faire un choix déterminant pour ma vie. Donc, en vous faisant part de ma décision tout à l'heure, je serai quelqu'un qui inscrira son nom dans le cours de l'histoire pour rattraper ce qu'il a pu en laisser échapper. Et maintenant, écoutez, mes chers concitoyens, mes hôtes vénérés du pays aussi bien que de l'étranger ! J'ai décidé...

 

Le peintre qui avait pénétré dans la foule pour écouter le discours, ne put entendre les derniers mots. Le vacarme des ovations lui déchira les tympans. Les joueurs d'halma sous les arbres, s'interrompirent et accoururent en reboutonnant leur veste. La délégation des artistes-peintres et critiques se remit en file. Quatre peintres renommés et quatre éminents critiques eurent l'honneur de porter le cercueil sur le premier demi kilomètre.

 

Le convoi s'ébranla lentement. Un silence absolu régnait sur la ville. On n'avait jamais vu un aussi long cortège. Et il s'allongeait toujours plus. Les gens qui le regardaient passer, debout sur les bas-côtés, étaient comme absorbés par une force mystérieuse et se mettaient à le suivre bon gré mal gré, sans vraiment se rendre compte de ce qu'ils faisaient.

 

Le peintre courait sur le trottoir ; depuis que le corps de sa femme avait quitté la morgue, il regardait aussi passer la procession qui n'en finissait pas et luttait violemment contre cette mystérieuse force d'attraction. Il finit par se retrouver seul. Tous les yeux du cortège étaient braqués sur lui.

 

A présent son rôle s'était renversé de 180 degrés. De spectateur, il était devenu objet de spectacle. L'unique objet de spectacle d'une multitude de spectateurs.

Il était surpris. Eux pas. Ils ne manifestèrent aucune émotion ou étonnement en apercevant celui qui avait causé tant d'agitation et qu'ils avaient tant cherché. Leurs regards étaient indifférents et glacés. Lui s'étonnait. Ne l'avaient-ils pas fait traquer par toute la police à travers toute la ville ?

Il trottina vers le premier rang du cortège. Celui des dignitaires et des invités d'honneur du pays et de l'étranger.

Il s'arrêta volontairement juste à côté du Maire et du chef de la police. Mais ceux-ci lui jetèrent un simple regard chargé de haine et de lassitude. Un regard qui lui signifiait qu'il n'était plus de saison, qu'il ne méritait plus d'attention.

Il courut encore plus avant. Vers la délégation des peintres et critiques qui portait le cercueil. De ses amis et ses collègues, il n'obtint qu'un regard à peu près semblable, rempli de haine et d'ennui.

 

Il était en sueur. Ce n'était pas la fatigue. Mais une sensation qu'il éprouvait pour la première fois, le sentiment de ne plus être le centre d'intérêt des gens. Pour lui, c'était quelque chose de tout à fait inconnu. Et il ne savait comment se comporter.

 

Jusqu'à présent, il avait été très conscient de sa place dans la hiérarchie du monde des arts de ce pays. Personne ne pouvait rivaliser. C'était un grand peintre, peut être le plus grand. Tout le monde (sauf quelques jaloux) était dithyrambique à son égard, au pays comme à l'étranger.

Les louanges que l'on tressait pour lui et ses oeuvres, avaient eu besoin de mots nouveaux, d'expressions inconnues. Les anciens étant impuissants pour exprimer tout ce qu'on voulait dire.

Il le savait. Et il avait opté pour l'attitude la plus intelligente en pareil cas. Celle qui consiste à feindre d'ignorer qu'on est au courant. Pourvu qu'on soit assez persévérant pendant suffisamment longtemps, on ne tarde pas à être crédité d'une extrême modestie, politesse ou pudeur. Un peintre, un artiste doté d'un tel tempérament, voilà qui méritait de se savoir, voilà qui éclairait ses oeuvres d'un jour nouveau !

Plus on fait semblant d'en ignorer la valeur, plus nos oeuvres en prennent. Et plus alors, les critiques et les spécialistes de l'histoire de l'art créent des mots et des expressions spécifiques, à notre intention.

 

Cette prise de conscience marqua la fin d'une période de sa vie. Soucieux, il resta longtemps debout sur le trottoir. La queue du cortège, n'était plus qu'un point qui s'éloignait.

C'était fini !

Il aspira une grande goulée d'air pour régénérer sa poitrine. Autant commencer la prochaine le plus vite possible, pensa-t-il.

Il courut vers la plage.

Quel étonnement ! Une petite silhouette se tenait droite devant la hutte. Les rides du visage, tendues par un sourire contraint et obséquieux. Le peintre s'arrêta, puis fit deux pas en arrière, le corps parcouru par un frisson.

– Qui êtes-vous, Madame ?

Elle fit deux pas en avant.

– Il est impossible que vous ne le sachiez pas. Regardez-moi bien.

Elle avança encore de deux pas. Lui était cloué au sol. Il avait déjà vu ce visage.

Tout à coup, il se souvint.

Oui ! Cette femme était hier avec le groupe de vieilles filles. Il se sentit pris de vertige, comme au sommet d'une montagne. Il retrouvait la sensation qu'il avait déjà éprouvée lorsque pour la première fois, il s'était trouvé face à elle.

– Que voulez-vous, Madame ?

Elle sourit. Elle s'assit sur une des nombreuses gerbes de fleurs qui gisaient encore devant la hutte.

– Vous pouvez m'appeler madame ou maman ou encore mademoiselle.

Les rides de son visage s'étirèrent encore en un faux sourire, tandis qu'elle épiait la réaction du peintre.

– Je suis une épouse parce que j'ai un mari, une mère parce que j'ai un enfant et une demoiselle parce que mon mari existe uniquement IN ABSTRACTO, et que l'enfant que j'ai mentionné est une simple HYPOTHESE.

Elle mesura du regard, l'effet de ses paroles sur le peintre. Mais celui-ci paraissait calme, indifférent. Le « zut » qu'il avait sur le bout de la langue fut ravalé.

 

 

Il se méfiait. Cette femme était-elle une propagandiste de quelque secte religieuse ou école de spiritualité ? Que signifiaient ces mots étranges : in abstracto, une hypothèse, etc... à propos de son mari et de son enfant qui n'existeraient pas vraiment ? Elle avait un mari et un enfant, oui ou non ? Pourvu que ce ne soit pas un fantôme ou un vampire... Ou une de ces créatures inconnues qui rôdent partout en ce siècle de l'espace.

– Et savez-vous, Monsieur, que vous êtes... eh, bien, mon gendre hypothétique ?

Le peintre eut l'impression que son corps était plongé dans un lac glacé. Mais il était embarqué dans le cours de ses pensées. Un gendre hypothétique... qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

Donc, apparemment cela signifierait que son hypothèse d'enfant est une femme et que moi... en tant qu'hypothèse de gendre, d'après l'hypothèse de sa théorie, j'ai sûrement épousé son enfant hypothétique...

Si c'est comme ça...

Il sursauta. Il venait de comprendre ! En d'autres termes, cette femme était la mère hypothétique de... sa femme, celle qu'on venait d'emmener au cimetière !

Ils demeurèrent silencieux un moment. Mais leurs yeux, et cette forme de muette communion qui existe habituellement entre proches parents, continuaient à dialoguer.

– Pendant la dernière guerre, des soldats arrivèrent chez-nous. Ils me violèrent, comme cela se passe fréquemment pendant ces périodes. J'étais la seule femme à la maison, et eux étaient en nombre. J'aurais dû mourir. Au contraire, je fus enceinte et un enfant naquit. Moi, j'étais sa mère, mais qui était son père, parmi tous ces militaires ? Aussi lui ai-je toujours dit et à moi-même aussi, que son père, c'était la guerre. Belle abstraction, n'est-ce pas ? La guerre est l'essence de l'Homme, l'Homme est une guerre. J'ai donc pu élargir le concept jusqu'à l'explication suivante : mon enfant était le fruit de l'Homme. La plus belle abstraction qui soit, n'est-ce pas ?

 

La femme s'efforça de rire, mais ce n'était pas très réussi. Son visage était devenu un masque terrifiant...

– Avoir L'ETRE HUMAIN pour mari, il n'y a pas de plus beau mariage ! Trop beau pour moi. Mais j'ai toujours agi en bonne épouse, respectueuse des volontés et du caractère de son époux. J'ai donc essayé d'élever mon enfant en confiant son éducation à des institutions abstraites.

– Qu'est-ce que vous voulez dire ? Interrogea le peintre en retenant sa respiration.

– Le Centre de Protection des Enfants Nés de Filles-Mères. C'est un nom assez impressionnant, n'est-ce pas ? En fait, ce ne fut pas sans réticences que je leur ai confié son éducation. C'est à mon avis l'institution la plus immorale et obscène que l'Etat ait jamais créée. Car elle actualise la vieille problématique de la poule et de l'oeuf. Qui vient en premier : les mères célibataires ou les enfants nés de filles-mères ? De telles institutions, en légalisant l'acte qui produit ce qu'il est convenu d'appeler « les filles-mères », ne sont-elles pas des « pousse-au-crime » ?

 

Notre peintre était impressionné. Il s'émerveillait d'avoir une telle belle-mère. C'était la première fois qu'il ne haïssait pas quelqu'un s'exprimant sous la forme d'essai et utilisant beaucoup de mots barbares.

– Une fois que j'eus conduit mon enfant à l'institution, je ne suis jamais retournée la voir. C'était la meilleure solution, à mon avis. Je ne voulais pas qu'on me rappelât chaque fois, le souvenir de mon mari : la guerre. Que les journaux et l'ONU s'en occupent ! En un sens qui ne peut s'interpréter de plusieurs façons, je voulais la paix.

 

Le peintre était de plus en plus impressionné. Pour passer le temps, il essayait de deviner : a-t-elle été membre du parlement ou bien ambassadrice ?

– Pour son 20ème anniversaire, je décidai d'aller la voir. 20 années, c'était bien assez long pour avoir oublié mon sentiment maternel. Je partis de chez-moi comme si j'allais retrouver une banale connaissance que je n'aurais pas vue depuis une éternité. A mon arrivée au Centre, on m'informa qu'elle n'y habitait plus.

 

Elle se tut un instant. Les yeux rouges. La gorge animée des efforts qu'elle faisait pour retenir ses larmes.

Le peintre était ébahi. Une dame aussi distinguée, pouvait-elle encore pleurer ?

 

– Elle s'est mariée, me dirent-ils. Mais ils ne précisèrent pas avec qui. Vous pouvez me croire ou non, mais ce jour-là, pour la première fois je me sentis oppressée par le vide. En quittant le Centre, je n'avais pas la sensation d'avoir manqué une amie qui était sortie et allait rentrer le soir même. Non ! Quelque chose en moi me disait que ma fille n'existait plus. Elle était morte. Ou bien pour être plus précise, ce quelque chose en moi VOULAIT qu'elle fût morte.

Ses yeux avaient encore rougi. Sa gorge enflait, elle ravalait ses larmes qui devenaient salive. De la salive claire et légère.

– Maintenant, la voilà vraiment morte. Un cadavre. Et c'est moi qui l'ai tuée. En souhaitant qu'elle n'existât plus... La supprimer. Partout en ville on disait que vous, artiste-peintre très doué, aimiez profondément votre femme qui vous le rendait bien. Nous dévorions les articles de journaux qui parlaient de vos oeuvres et les rubriques féminines dissertant sur la passion que vous et votre épouse éprouviez l'un pour l'autre, et cela nous remplissait d'amertume. Mais vous ne savez peut être pas encore que j'habite le lotissement de la Société Protectrice des Vieilles Filles Solitaires. C'est aussi un nom assez impressionnant, n'est-ce pas ? Celles-ci, je veux dire mes congénères, furent prises subitement d'une étrange maladie. Elles se mirent à se disputer les journaux et les revues où l'on parlait de vous deux. Elles découpaient vos photos, les siennes, celles où vous apparaissiez en couple, et les collaient aux carreaux de leurs fenêtres. Un jour, au déjeuner, la Directrice nous a annoncé que nous irions toutes pique-niquer à la plage pour vous rendre visite. Quels applaudissements ! Nous sautions de joie comme des écolières à qui l'on vient d'apprendre brusquement qu'elles sont en vacances. Moi aussi en fait, j'étais aux anges et je trépignais d'allégresse, même si je faisais moins de bruit que les autres. Je suis déjà âgée vous savez, la plus âgée du Centre. Mais... lorsque nous nous sommes trouvées face à face, votre femme et moi, tout à coup une sensation bizarre m'envahit. Comment dire ? C'était comme si je redécouvrais quelque chose qui était en moi depuis le début. Plus je la regardais, plus je sentais ma poitrine suffoquer. Et il me semblait qu'elle aussi éprouvait la même chose. Sans cesse elle me lançait des regards. Et sa respiration semblait de plus en plus troublée. Puis nos yeux se rencontrèrent assez longuement. Et là, subitement, malgré moi, je fus terrassée par la sensation que j'avais éprouvée, il y a plus de 20 ans, lorsque j'avais conduit ma fille au Centre de Protection des Enfants Nés de Filles-Mères. Ce quelque chose en moi qui voulait qu'elle n'existât plus. Comme si elle était déjà morte. Et j'ai compris : celle qui se tenait devant moi, votre femme, c'était ma fille...

 

Sa voix s'entrecoupait et faiblissait de plus en plus. Quand elle eut terminé, ses yeux étaient mouillés. Quelques larmes se mirent à couler le long des rides de son visage. Elle éclata en sanglots...

– C'était déjà trop tard ! Nous pouvons retirer les mots que nous avons prononcés. Mais comment revenir sur les choses que nous avons éprouvées mais que nous n'avons jamais énoncées ?

– Nous avons ensuite des problèmes avec nous même, tournant sans cesse en rond dans le cercle de nos sentiments de haine et d'apitoiement sur nous-mêmes. C'est dans cet état, que j'ai quitté votre femme...

 

Elle sortit un petit mouchoir – un mouchoir de femme – de son sac. Et s'essuya les yeux. Le parfum du mouchoir flottait dans l'air.

 

Le peintre émergea brusquement de ses rêveries. Elle n'était plus là. Il pouvait encore sentir son arôme. Surpris, il regarda autour de lui. Une petite silhouette féminine se perdait au loin, qui avançait en claudiquant.

Sa surprise augmenta lorsqu'il aperçut sur ses genoux un petit mouchoir décoré de fleurs. Il sentait très bon. Au centre, brodés avec du fil jaune : JOYEUX ANNIVERSAIRE.

 

 

Il se leva. Le crépuscule tirait à sa fin. Il entra dans la hutte. Il prit toutes ses toiles. Et, surveillé par les gerbes, les télégrammes et le ciel orange du jour mourant, les jeta toutes à la mer.

Pour chaque toile, il devait nager un peu vers le large.

On aurait dit quelque étrange rituel mystique célébré par quelque sorcier marin.

Après avoir noyé la dernière toile, il mit le feu à la hutte. Les flammes trouèrent le ciel nocturne et éclaboussèrent la mer de taches rouges.

Lui, dressé entre la mer et l'incendie, complètement nu, scrutait l'obscurité et le grondement nocturne des flots. On aurait dit quelque démon marin courroucé, tramant quelque sombre projet...

Peu après minuit, tout fut consumé. Il n'y avait plus de fumée, elle était montée au ciel qui s'étendait jusqu'au-dessus du cimetière municipal et sans doute jusqu'au-dessus de TOUS les cimetières.

 

Un vent sec soufflait. Une à une, des gouttes mouillèrent ses yeux. Peu à peu, sa respiration se calma. Il regarda la seule étoile visible à ce moment là. Il s'habilla. Il ramassa quelques fleurs que le feu avait épargnées. A pas lents, il se dirigea vers le cimetière.

Faire le pèlerinage...

 

 

 

Au portail, il remit les fleurs au gardien du cimetière.

– C'est pour qui ? demanda celui-ci, surpris.

– Mettez-les sur la tombe de la personne qu'on a enterrée cet après-midi.

– Oh, celle pour qui il y avait tout ce monde ?

Le peintre hocha la tête. Il s'en alla.

– Qui êtes-vous ? demanda le gardien, de plus en plus étonné.

– Un ami ! Cria-t-il de loin.

 

Il enfonça ses mains dans ses poches. L'air était très froid. La seule étoile qui tout à l'heure brillait ciel-mer, avait disparu.