HUIT

 

Une période de sa vie venait de prendre fin. Il le sentait. C'est pourquoi du haut du mur, il jeta un regard haineux à l'Administrateur, toujours assis sur les marches de son logement de fonction. Un tel homme, lui dictait son instinct, pouvait prolonger l'agonie des gens, et même la faire durer indéfiniment.

Il abhorrait ces fortes personnalités qui comme l'Administrateur, s'effondrent sous le poids de leurs propres forces. Ces génies de l'échec qui dépensent intelligence et culture en de faux syllogismes et vénèrent ce qu'il est convenu d'appeler « l'originalité ». Il en voulait à l'univers entier pour un tel gaspillage.

Mais, et lui ?

Il essaya de tracer une ligne blanche dans l'espace. Là, l'Administrateur et son problème. Ici, lui-même et son problème.

 

Lui n'avait jamais connu l'échec. La nature l'avait gratifié d'un don incomparable pour la peinture. Aux yeux des critiques et historiens de l'art, il serait la référence picturale des siècles à venir.

Les compliments qu'on lui avaient fait, avaient « révolutionné » la linguistique, notamment la lexicographie. L'argent n'était pas son problème. Des millionnaires se piquant de sensibilité artistique s'arrachaient ses toiles. Son amour avait été partagé. Sa femme était belle de reste. Et son mariage, heureux. Si elle n'était plus là maintenant, s'il avait jeté toutes ses oeuvres et son matériel de peinture à la mer ; s'il vivait comme une mouette : libre dans le ciel comme en pleine mer, cela n'avait rien à voir avec un échec.

Au contraire, il avait jeté son succès à la mer comme quelqu'un qui lassé de manger de la viande tous les jours demande à goûter à l'âpreté du poisson salé et séché. Et il avait découvert que la SAVEUR amère du sel comme celle de n'importe quel bon morceau de viande participe d'UNE même catégorie. Mettez-les l'une à côté de l'autre – celle de la viande et celle du poisson salé et séché – ce sera la même chose, alors qu'elles sont différentes. Une SAVEUR, UNE même perception pour les cinq sens et pour l'univers.

 

Il sauta du mur. Il rangea ses outils, puis alla se laver les mains et les pieds.

Etonné, l'Administrateur s'approcha de lui.

– Vous vous arrêtez ? Quelle heure est-il ? Vous n'avez pas travaillé cinq heures d'affilée.

L'ex-artiste-peintre sourit.

– Je m'arrête, définitivement. Excusez-moi.

– Vous excuser ? Ce serait transgresser vos propres principes, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas travaillé cinq heures d'affilée aujourd'hui. Et que vont devenir mes murs ?

– C'est votre affaire. Ce qui est sûr c'est que je ne continuerai pas de les chauler.

– Pourquoi ? Vous aurais-je vexé ? Peut-être, désirez-vous que j'augmente votre salaire ?

L'ex-artiste-peintre hocha la tête. Il se dirigea vers le portail du cimetière et déclara :

– Gardez votre argent. Je n'en ai plus besoin. Bonsoir !

L'Administrateur le poursuivit. Il était très pâle. Sa voix tremblait.

– Vous ne pouvez pas me laisser tomber comme ça maintenant. Aidez-moi, ne serait-ce que par souci d’exhaustivité et de perfection.

– Quelle exhaustivité, quelle perfection ?

– Celles de ma propre tragédie ! Vociféra l'autre. Ne voyez-vous pas, comment je sombre à toute vitesse au plus profond de la faille de ma vie ? Ne savez-vous pas, pourquoi je vous ai demandé de blanchir ces murs qui n'en avaient pas encore besoin ?

– Ah, ça. Il y a longtemps que je l'ai compris.

L'artiste-peintre sourit, il enfonça ses mains dans les poches de son pantalon. Il fait bon cet après-midi, pensait-il.

 

L'Administrateur était suffoqué. On aurait dit qu'il ne pouvait plus respirer. Il roulait vers lui, des yeux exorbités.

– Alors, vous AVIEZ COMPRIS n'est-ce pas ? C'est sans doute la raison pour laquelle vous avez accepté ?

L'ex-artiste-peintre ne répondit pas. Il avait envie de rire.

Le soleil déclinait vers l'ouest. Arbres et routes étaient nimbés d'une palette de couleurs allant du jaune lumineux au rouge sombre, que la nuit  obscurcissait peu à peu.

– Ne me dites pas que vous ne saviez pas que j'avais compris. Cela seulement pourrait me blesser davantage. Croyez-moi ou pas, c'est parce que je savais que j'allais beaucoup souffrir que j'ai accepté votre offre. Nous connaissons tous les deux le résultat ! Nous avons joué ensemble à un jeu où nous mêlions consciemment hypocrisie et sincérité à tout moment. Vous vouliez jouir de ma souffrance. Vous m'avez demandé de chauler les murs. Mais vous vouliez surtout me forcer à me recueillir sur la tombe de ma femme. Ce qui n'est pas la même chose. Et votre viol de la logique ne s'est pas arrêté là. Vous connaissiez mes réticences. Celle qui est en terre n'est plus mon épouse. Elle n'a plus la moindre relation avec moi, avec la personne qui était ma femme. On m'a dit qu'elle était morte. Cela, je ne l'ai accepté qu'autant que la mort signifie la NON EXISTENCE le NON ETRE. C'est à dire l'EXISTENCE. L'existence de ce non être bien sûr. Pourquoi devrais-je me soucier de son existence de non être ? Un sage chinois a dit un jour que nous ne pouvions jamais vraiment savoir, lorsque nous dormons et rêvons, si nous ne somme pas éveillés, et vice versa. Vous connaissiez ma façon de penser. Et vous avez voulu saisir cette occasion pour vous venger de l'humiliation que d'après vous, je vous avais infligée. Je pensais – et vous le saviez – que l'humanité accorde trop de crédit et de sentiments au culte de la mort. Les tombes, votre travail et vous-même sont le produit de l'orgueil et de l'indulgence que les hommes se vouent à eux-mêmes. Excusez-moi ! Mais je n'ai pas changé d'avis. Maintenant en fait, vous pleurez l'échec de votre vengeance. Tous vos échecs futurs seront assimilés à celui-ci. Et en même temps, il vous semble que c'est la seule chose que vous ayez manquée dans votre vie. Alors vous dites : c'est mon seul échec ! Toute l'insatisfaction et la rancour de vos années passées, vous les aviez rassemblées et ajoutées à l'insatisfaction et la rancoeur de votre projet de vengeance. Voilà pourquoi vous venger de moi était si important. Cette SEULE vengeance restait encore, qui donnerait une sorte de blanc-seing à toute votre vie. Et à la vengeance elle-même.

Il se tut. Il ralentit le pas. Et sa respiration. Il se sentait vidé. Il avait laissé son fardeau rompre ses digues et se déverser à gros bouillons. Il savait qu'il n'en dirait jamais plus. Il était apitoyé par l'homme qui cheminait à ses côtés. En fait, celui qui marche à côté de lui est un sanctuaire qui s'est auto détruit. Un sanctuaire fait de grandeur, d'intelligence, de bon lignage, d'une haute culture spirituelle et d'une puissante personnalité.

Il s'est effondré sous le poids de sa propre liberté. A cause de la liberté de choisir qu'il avait et des nombreux choix qu'il a faits. A cause de la liberté d'assumer leurs conséquences. Jusqu'au dernier moment : le culte de la personnalité ! Du particularisme ! de l'originalité !

Pourtant, il l'admirait. C'était l'archétype de toutes les grandes âmes. Un grand homme dont le nom ne figurerait jamais dans les manuels scolaires, que les professeurs n'enseigneraient pas. Il n'avait jamais maîtrisé le stylo. Jamais écrit d'articles dans les journaux. Ce grand homme, ce philosophe quitterait le monde sans laisser de traces. Il ne laisserait rien d'autre que les quelques confuses impressions des autres à son sujet. Rien de plus.

Il n'avait pas d'amis, ne connaissait personne qui aurait pu écrire sa biographie et transmettre ses pensées à l'humanité. Rien ne comptait que lui-même. Et sa tragédie, ce n'était que cela.

Il gonfla ses poumons d'air pour prononcer ces ultimes paroles :  

– Cette vengeance si exceptionnelle, si unique a échoué. Et c'est moi qui l'ai fait échouer...

Ils s'arrêtèrent de marcher. Longtemps, debout l'un en face de l'autre, ils se sont dévisagés. Leurs yeux brillaient de sympathie et de mutuelle solidarité, liés qu'ils étaient par une même destinée, une même situation. Pourtant ne s'opposaient-ils pas en tout ?

 

L'Administrateur sourit tristement.

Il fit demi tour puis retourna au cimetière.

L'ex-artiste-peintre devenu ex-peintre en bâtiment reprit sa route.

Au cimetière, le rouge sombre avait cédé la place à l'obscurité. Et la nuit commençait par des bruits de pas lents qui s'approchaient, et d'un sanglot étouffé...

 

 

 

 

 

 

Le lendemain le cimetière était en émoi. L'Administrateur s'était pendu dans son logement de fonction. Sur sa table, on trouva un morceau de papier sur lequel il avait écrit : POUR L’EXHAUSTIVITE ET LA PERFECTION.

 

L'ex-artiste-peintre mit le papier dans la poche de son pantalon. Il n'était pas du tout étonné de la mort de l'Administrateur ni du moyen qu'il avait choisi. Il s'y attendait. C'était le type même de syllogismes que l'Administrateur affectionnait.

Sauf que cette fois, le syllogisme était vrai. Et sa conclusion, la plus absolument concrète. Plus important encore, il avait osé en tirer les conséquences. Il avait frappé les philosophes à la tête : les sincères comme ceux qui le sont moins, en leur montrant une fois de plus le cas d'un véritable traqueur de vérité. C'est à dire l'Homme REEL. L'Homme qui cherche les principes de sa condition dans sa chair et dans son sang. Et rien de plus.

 

 

 

Seuls les employés et ouvriers du cimetière étaient là pour les funérailles. Le Maire ainsi que le conseil municipal s'étaient fait représenter par une couronne – c'était la seule – de la catégorie la moins chère. L'unique accompagnateur, ce fut l'ex-artiste-peintre.

Comme le corps était déjà au cimetière, les préparatifs ne furent pas longs. On fabriqua le cercueil à la hâte, avec de vieilles planches trouvées dans la réserve. Il était très simple : un parallélépipède rectiligne sans aucun motif ou ornement. Par endroits, le bois avait été mal ébarbé par le rabot. Les clous étaient gros, dépareillés et très rouillés.

Sans discours ni prière, ils chargèrent le cercueil sur leurs épaules. Qui aurait pu faire un discours ? En fait, ouvriers et employés ne savaient pratiquement rien de celui qu'ils portaient. Des impressions et quelques vagues opinions, voilà tout ce que le défunt leur avait laissé. Ils ne le connaissaient que par ses instructions, que chaque matin le contremaître arrachait au clou du pilier de son logement de fonction. Seuls les plus âgés d'entre eux se souvenaient du visage qu'il avait au moment où il prit ses fonctions, et qu'il bouleversa tout le pays au nom de la rationalisation du travail. Le personnel engagé depuis, n'avait pas eu l'occasion d'observer ses traits. Quelques jours auparavant, lorsqu'il sortit de chez-lui, pour la première fois depuis qu'ils travaillaient au cimetière, ils ont déguerpi dans toutes les directions comme s'ils voyaient un fantôme. Et quand il prononça son discours devant ceux qu'il avait pu réunir, ils gardèrent la tête basse, n'osant pas lever les yeux vers lui. Entendre sa voix, était déjà bien assez effrayant.

Quant à prier pour lui ?

Ils ne connaissaient pas sa religion, ni s'il croyait en quelque chose. Sa vie durant, il n'avait laissé aucun signe à ce propos.

 

Au dernier moment, l'ex-artiste-peintre suggéra de ne pas aller directement à la fosse que l'on avait creusée tout à côté du logement de fonction. Ce serait comme pousser une boule de billard dans son trou, déclara-t-il. Même si tous n'étaient pas d'accord pour obéir à cette étrange initiative, ils finirent par accepter.

C'est ainsi que le cercueil fut promené dans tout le cimetière et passa en revue toutes les tombes. L'ex-artiste-peintre marchait en tête de ce cortège bizarre et décidait du parcours. Les autres suivaient sans trop rechigner. Ou plus exactement avec indifférence.

Il ne se sent pas du tout étranger dans ce cimetière. Comme s'il connaissait les noms de toutes les pierres tombales devant lesquelles il passe. Il les connaît depuis toujours, même s'il ne le savait pas. Comme si chacun hissait la tête hors de sa tombe pour l'accueillir en souriant. Il aperçoit beaucoup de monde. Des hommes, des femmes, des vieillards, des nouveaux-nés de tous les pays. Et il répond à leur sourire par un sourire. Le cimetière entier sourit. Le cimetière est tout sourire, un sourire béant...

De temps à autres, il s'arrête pour déchiffrer les épitaphes. Il y en a de toutes sortes. Certaines sont prosaïques : ci-gît untel né et décédé à telle date, paix à son âme... etc. ; d'autres sont d'un lyrisme débridé. Il y a même de véritables poèmes, parfois lapidaires parfois composés de longues strophes, de citations ou de vers originaux.

Il s'étonne. Les littéraires se sont-ils jamais souciés des épitaphes ? Il serait temps, à son avis de composer une anthologie de la poésie funéraire. Qui sait, un tel florilège insufflerait peut-être une nouvelle vie au monde de la poésie et à la poésie du monde.

Lorsqu'il eut fini d'examiner une à une chaque tombe, le cortège arriva enfin devant la fosse destinée au cercueil du cadavre de l'Administrateur. Mécontents de s'être fait balader si longuement à travers le cimetière, les ouvriers descendirent à toute vitesse la bière dans le trou. Et dès les premières poignées de terre jetées sur le cercueil, ils rentrèrent chez-eux en courant. Leur journée de service était terminée depuis longtemps. Et ils mouraient de faim.

 

L'ex-artiste-peintre rattrapa le contremaître.

– Qu'est-ce qu'il y a ? grommela celui-ci, mécontent. Il était en sueur et affamé.

– Je voudrais vous demander quelque chose.

– Quoi ?

– Je... voudrais savoir où se trouve la tombe d'une personne qui lorsqu'elle vivait, était mon épouse.

 

Le contremaître fut étonné. Cette phrase avait choqué ses oreilles, tant par sa construction que par son sens. Mais il se maîtrisa immédiatement. Ce doit être un savant ou un professeur, pensa-t-il. Les gens de l'université aiment parler comme ça.

– Comment s'appelait votre épouse ?

L'ex-artiste-peintre rit.

– Croyez-le ou pas, mais moi-même je n'en sais rien.

Le contremaître commençait à s'énerver. Ah ! il me fait marcher, comment lui, simple contremaître, pourrait-il tenir la dragée haute à cet homme arrogant ? Sans compter que la nuit tombait et que sa femme l'attendait à la maison pour dîner.

– Alors, comment voulez-vous que je vous montre où se trouve sa tombe ?

– Je peux peut-être vous aider un peu. Elle est morte il n'y a pas si longtemps...

– Il y a combien de temps exactement ?

L'ex-artiste-peintre fit la grimace. Bon sang ! pensa-t-il. Il y a si longtemps que je vis sans me soucier du temps ! Quand a-t-elle été enterrée ? Oui, quand ? Il grimaça encore, hocha la tête à plusieurs reprises et finit par répondre à nouveau :

– Croyez-le ou pas, mais, je n'en sais rien.

Le contremaître perdit patience. Il en avait assez de ces énigmes ! La coupe était pleine !

– Mais, alors vous savez QUOI au juste ?!

Son cri résonna à travers l'obscurité du cimetière où les insectes nocturnes avaient commencé leur musique.

L'ex-artiste-peintre fut interloqué. De quel droit cet homme se permettait-il de le morigéner ainsi ? Quelle faute avait-il commise ? Qui a-t-il d'extraordinaire ou d'inconvenant à demander où se trouve la tombe de quelqu'un ! Qui plus est lorsque vous connaissez bien la personne en question ! Que cette personne était votre propre épouse ! Votre épouse que...

De l'eau très chaude mouilla les coins de ses yeux. Non ! Il ne peut pas accepter une telle humiliation dans cette nuit obscure ! Il ne doit pas ! Une envie de crier, oui, de hurler comme le contremaître, gonflait sa poitrine. Hurler de toutes ses forces, comme il ne l'avait jamais fait de sa vie.

– Vous voulez savoir ce que je sais, hein ? Alors écoutez-moi bien ! Je sais seulement une chose, et cette seule chose, c'est que :

J'AIME MA FEMME...!!!

 

 

 

 

Le cimetière était tout silence. Effrayés par le hurlement, les insectes nocturnes semblaient redouter de se faire entendre à nouveau.

 

Lorsque l'ex-artiste-peintre émergea de ses rêveries, le contremaître avait disparu depuis longtemps. Il avait couru à toutes jambes chez lui pour se blottir dans la chaleur de son dîner et des bras de sa femme. Oubliées, toutes ces énigmes et les universitaires ! Quand il comprit le sens profond du hurlement de l'ex-artiste-peintre, il avait entrevu une autre vérité. Celui-ci avait crié une nouvelle vérité. Une vérité effrayante.

 

Il entendit des pas qui s'approchaient.

– Ah ! C'est vous qui chaulez le mur d'enceinte, je parie, dit le gardien de nuit du cimetière. Je me doutais bien qu'il y avait quelqu'un. Quelqu'un... de vivant, je veux dire ! Ha ! Ha ! Ha !

Il avait un rire de fausset, comme tous les vieillards. C'était un aïeul au corps menu et tout voûté.

– Comment le saviez-vous ?

– Je vous ai senti. Ici, l'odeur d'un vivant est très particulière, surtout la nuit.

– Et quand vous êtes seul, vous pouvez sentir votre propre odeur ?

– Oui, bien sûr. Seulement, plus je vieillis, plus mon odeur s'estompe, et finit par s'assimiler à celle de ces lieux.

– Et quelle est l'odeur générale ici ?

– L'odeur des morts, bien sûr. Ha ! Ha ! Ha !

L'ex-peintre trembla.

– Depuis combien de temps travaillez-vous ici ?

– Depuis à peu près aussi longtemps que l'Administrateur que nous venons d'enterrer.

– A peu près aussi longtemps ?

– Oui, pour être plus précis, j'ai commencé un an après lui.

– Un an ?

– Oui. Tout juste. Tout de suite après la révolution que son souci de rationalisation du travail avait déclenché.

– Alors, vous le connaissiez bien ?

– Mieux que cela !

– Qu'est-ce que vous entendez par là ?

– Je suis son ancien professeur. Tout juste : son professeur à l'Université.

– Son professeur... !  

– ... à l'Université !

– Alors vous êtes un Professeur ! Un Docteur...

– Holà ! Holà ! C'était autrefois. C'est terminé maintenant, quoi que...

– Quoi que quoi... Professeur ?

Le vieillard éclata de rire.

– Comme je me réjouis de vous entendre prononcer ce mot. Il y a tant d'années que cela ne m'était pas arrivé. Professeur... Ha ! Ha ! Ha !

 

Ils se dirigèrent lentement vers le logement de fonction de l'Administrateur et s'assirent sur les marches. Ils répugnaient à aller plus loin que l'escalier. Etait-ce par respect ou par peur de la mort, de tous les morts, ils ne le savaient pas. Mais l'air de la nuit était très agréable.

Le ciel commençait à pâlir, les étoiles éclairaient le cimetière. Tombes, arbres et murs se détachaient en silhouette ainsi que les deux hommes. Chacun n'apercevait que la silhouette de l'autre. Et ils abandonnaient la clarté de leur conversation au pouvoir qu'ont les mots de s'associer librement et de créer leur propre logique. Ils le savaient, seule leur commune émotion autorisait une telle solidarité. Pour quoi d'autre auraient-ils été précipités d'on ne sait quel coin de l'univers, dans ce cimetière ? Sous ces sombres étoiles ? Sinon par et pour leur quête de cette solidarité ?

Longtemps, ils demeurèrent silencieux. Mais leur silence était éloquent. Leur cerveau, leurs nerfs et toutes les glandes de leurs corps s'activaient à digérer leurs impressions, à en préparer de nouvelles qui seraient exprimées ultérieurement pour en accueillir d'autres. La souffrance est la grande et éternelle – elle ne souffre pas de gradations – manifestation de la solidarité.

Tous deux savaient qu'une telle solidarité ne permettait plus le dialogue, mais deux monologues qui par moments se superposaient. Leur souffrance était trop démesurée. Ils avaient trop de choses à dire.

– Oui, dès le début j'ai su que c'était un de ces étudiants que les enseignants considèrent en secret comme leur maître. Il avait cette forme d'intelligence qui ne se contente pas de comprendre et de classer, mais peut créer quelque chose de neuf à partir de ce qu'on lui apporte. J'ai tout de suite compris qu'avec chaque chapitre que j'expliquais, il était capable d'écrire sur le champs, un ou plusieurs ouvrages qui n'auraient qu'une relation lointaine avec mes explications. Il allait trop vite et trop loin. Lorsque j'entamais un nouveau chapitre, j'essayais d'imaginer le ou les livres qu'il avait DEJA en tête. J'ai fini par faire mes cours en me représentant d'abord le ou les ouvrages qu'il pourrait en tirer... Vous n'avez jamais vu une feuille poussée par le vent ? Un jour, il m'a dit qu'il allait quitter l'Université. J'ai été très surpris. Pour moi, il avait terminé ses études depuis longtemps. Avant même d'entrer à l'Université. Je m'étonnais à la pensée que je le considérais plutôt comme un maître. J'avais tant appris de lui. Tant reçu. Il ne se passait pas un jour sans que je lui pose des questions, pour en tirer une leçon personnelle. Il ne parlait pas beaucoup. Il répondait brièvement mais avec des mots et des phrases qui excitaient mon esprit et mon cour pendant au moins 7 x 24 heures. Comme si vos pensées et vos sentiments étaient contaminés par un microbe qui les irriterait et les troublerait sans cesse. J'ai alors cherché le moyen de le faire rester au sein de l'Université. Au moins jusqu'à son dernier diplôme, que les dirigeants étaient déjà d'accord pour lui décerner avec la mention SUMMA CUM LAUDE, c'est à dire la plus haute distinction qui ait jamais été accordée dans un cursus académique. Mais il a préféré abandonner. J'aime la beauté de ces choses qui à la dernière seconde manquent à trouver leur perfection, a-t-il déclaré. La beauté naît de l'imperfection. Tout ce qui est imparfait est beau. Le Beau c'est l'inachevé. Ce sont ses propres paroles. Puis il a pris ce travail d'Administrateur du cimetière. Un an après je l'y ai poursuivi en m'engageant comme gardien de nuit, sans qu'il le sache ! Le vide qu'il avait laissé en moi, m'avait rendu incapable de tenir ma place face aux autres étudiants. Je devenais gâteux et eux aussi. Par conséquent je gâtifiais encore plus. Quand on a fait l'annonce de ce poste de gardien de nuit, j'ai postulé. On a accepté ma candidature sans poser de questions. Sans doute la municipalité trouvait-elle normal qu'un professeur de philosophie devienne vigile nocturne de cimetière...

– Mais lui, est-ce qu'il le savait ?

– Je crois que oui. Mon vrai nom figure dans la liste du personnel du cimetière. Il regardait chaque jour notre feuille de présence. On le savait parce qu'il cochait chaque nom au crayon rouge avec la lettre V. Et j'écrivais toujours mon patronyme complet, avec mon titre Prof. Docteur. Mais nous ne nous somme jamais revus. Il ne m'a jamais fait appeler. Et moi, je n'ai jamais éprouvé le besoin d'aller le trouver dans son logement de fonction.

– Où passez-vous l'après-midi ?

– Dans mon logement de service.

– Où est-ce ?

– C'est le pavillon de son logement de fonction.

– Eh... vous ne vous croisiez jamais ?

– Jamais.

– Qu'est-ce que vous faites l'après-midi ?

– J'étudie.

– Vous étudiez ! Qu'est-ce que vous étudiez ?

– Que peut apprendre un philosophe ? La philosophie, bien sûr. Ha ! Ha ! Ha !

– Dans les livres ?

– Ha ! Ha ! Ha !

– Alors, comment ?

– En moi-même, bien sûr. C'est exactement ce qu'il faisait chez-lui chaque jour. Se taire, réfléchir, réfléchir, réfléchir... et sentir, sentir.

– Vous voulez dire, méditer ?

– Ne soyez pas simpliste s'il vous plaît !

– Alors, quoi ?

– Je ne sais pas. A mon avis, ce qu'il est convenu d'appeler philosophie ne désigne en fait qu'un point de vue à propos du TOUT dont participe notre existence. Et il pensait qu'il pourrait entre autre chose le trouver dans ce cimetière.

– Et vous pensez la même chose ?

– Sinon, pourquoi serais-je encore ici. Tous les deux, nous croyions que la philosophie à tout à apprendre de la mort, par la mort. Le cimetière est la meilleure institution pour l'étude de la philosophie : de la philosophie en tant que science et en tant que vertu.

– Maintenant il n'est plus là.

– Oui, il n'est plus là. Il a terminé, il s'est décerné le diplôme de chercheur qu'il désirait. Les morts sont les savants de la vie.

 

L'ex-artiste-peintre sentait que leur conversation avait été poussée le plus loin possible. Qu'elle ne pourrait continuer sans que l'un ou l'autre se mette à débiter des fadaises. Et, comme tant de fois auparavant il éprouvait de la difficulté pour y couper court. Ce n'était pas seulement qu'il ne se sente pas capable ou autorisé à se moquer du vieil homme, mais il ne savait comment conclure. Il était fort pour LANCER les choses. Mais, les mener à bien lui avait toujours posé des problèmes qui le troublaient et le remplissaient de confusion. Chaque fois qu'il parlait, il commençait ses phrases d'une voix claire et pleine d'assurance, puis au milieu celle-ci perdait l'équilibre, et la fin de son discours se perdait invariablement en une série de points de suspension...

Ce sont ces points qu'il aperçoit maintenant en face de lui : ils arrivent de toutes les directions. Ils viennent des étoiles, des arbres, des murs qu'il n'a pas terminés, des pierres tombales du cimetière. Ils se rangent quatre par quatre devant lui et entament une sarabande. Puis ils s'écartent et se regroupent en dessinant des lettres. A la fin de la conversation, celles-ci ont atteint la taille d'un éléphant et on peut lire : M-E-S-U-R-E.

Puis les points se dispersent et retournent en courant d'où ils viennent.

 

Du début, à la fin, où se trouve la mesure ? Dans l'addition ou la soustraction ?

 

L'ex-artiste-peintre, l'ex-peintre en bâtiment sourit. De ce sourire qui vient toujours sur ses lèvres, lorsque son cerveau est confronté à trop de questions à la fois, que sa pensée se trouble et qu'il ne trouve aucune réponse.

 

A quoi pense-t-il ? A rien. Que ressent-il ? Rien. Croyez-le ou pas, mais c'est ainsi.

 

Ils vit souvent de tels moments, des moments où il se moque de tout, où rien de ce qui existe ne compte. Pas même lui. Ses pensées, ses sentiments sont alors des fils noirs et rouges dans le ciel qui s'incurvent ou s'étirent, descendent en piqué puis se redressent à l'horizontale, etc. Comme les traces laissées par deux avions à réaction pilotés par deux cadets de l'Ecole d'aviation de l'armée de l'air.

Il apprécie ces moment-là. Comme la fraîcheur d'une trêve dans son empoignade avec la Terre, la Terre et le système solaire, le système solaire et les autres planètes et finalement avec tout CE QUI EST.

 

Ce sont de vrais repos, où notre souffle et nos battements de cour, ne subsistent que pour nous, en dehors de toute intrication. Dans ces moments-là, nous descendons au plus profond de nous-même pour y boire l'eau pure et glacée qui s'y trouve. Lorsque nous en émergeons, nous sommes à même de retrouver le fil de la pelote emmêlée dont nous ne savons pas tout.

 

Régénéré comme après un déjeuner sur l'herbe, l'ex-artiste-peintre respire l'air de nuit déjà métamorphosée en aube. Il ne sait pas si pour la première fois il a réussi à arrêter une conversation, ou si celle-ci a tourné court d'elle-même. Ou encore si elle n'a pas eu de fin, mais a été suspendue et se prolonge dans les nues.

Il est heureux. Ah ! Ah ! Tout est joué maintenant. L'important, ce n'est pas que tout soit achevé, mais REVOLU...

Il s'est levé, a fait quelques mouvements de gymnastique avec bras et jambes sans y penser. REVOLU ! REVOLU ! TOUT EST REVOLU !

Il voudrait cueillir des fleurs à foison, des étoiles, et en joncher les tombes du cimetière. Il voudrait décrocher la nouvelle lune pour le vieil homme.  

Révolu. Tout est révolu, tout ce qu'il vivait jusqu'à présent comme un mauvais rêve en pleine saison sèche.

A l'est, l'aube étend sa clarté. Les étoiles pâlissent. Les gazouillis des oiseaux jaillissent de toute part.

 

– Où allez-vous ? demande le vieil homme, voyant que l'ex-artiste-peintre se prépare à partir.

– A la mairie.

Sa voix résonne fortement entre les murs du cimetière.

– Pourquoi ?

– Chercher du travail.

– Quel travail ?

– Administrateur du cimetière. La place est libre maintenant, n'est-ce pas ? Qui sait, ma candidature sera peut-être acceptée. Je crois avoir les qualités nécessaires pour bien gérer ce cimetière.

Il rit. Il jouit du spectacle du vieillard luttant à la fois contre le sommeil et la stupéfaction.

– Ma femme repose ici. Et depuis hier, quelqu'un dont vous m'avez fait comprendre tout à l'heure qu'il était mon meilleur ami. Je veux demeurer auprès d'eux. Comme un perpétuel pèlerin. Vous verrez, le vide qui remplit ce cimetière est aussi une vie. Une certaine forme de vie.

Le soleil s'est levé jetant une lumière crue sur les sépultures. Sur celles-ci, la poussière blanche étincelle.

– Mais vous-même ? Etes-vous un de ces étudiants fidèles qui suivent leur professeur jusque dans la tombe ?

Le vieillard rit. A vrai dire, c'est une question effrayante, lourde de sens et de sang...

Voyons ! Il est ici ! Avec son professeur qui est déjà sous terre. Qui est en train de DEVENIR TERRE. Voilà une fin complète et parfaite. Se suicider, puis devenir la peau de la terre à mi-chemin du ciel et de l'enfer. Exhaustivité et perfection garanties ! Oui, mais de notre point de vue seulement ; du point de vue de celui qui se réveillera demain. Voilà la leçon de feu son professeur !

– Je... euh... Je resterai là où je suis.

Les mots du vieil homme sont hésitants, simples, ce ne sont pas des mots savants, ou de ces mots qui ont des ailes. Encore moins les mots d'un enseignant du supérieur qui feindrait d'être bègue ou ahuri.

Cela signifie-t-il que vous aller continuer à être gardien de nuit de ce cimetière ?

Le vieil homme acquiesce de la tête en riant de bon cour.  

– Oui, même si je ne sais pas très bien en fait ce que je suis supposé garder : le cimetière ou la nuit.

Les deux hommes ont pouffé de rire ensemble.

– Bon, à bientôt, alors.

L'ex-artiste-peintre serra la main du vieillard. Et la chaleur de cette poignée de mains, c'était la symbiose de deux mondes qui ne faisaient plus qu'un.

– J'espère qu'ils vous donneront la place ! a crié le vieil homme.

 

Le peintre, l'ex-artiste-peintre, l'ex-peintre en bâtiment et futur Administrateur du cimetière, a agité la main au loin. Le soleil imprimait violemment ses pas sur l'asphalte où flottaient les vapeurs du jour naissant.

 

Chacun de ses pas foulait la tombe de quelque cadavre sur cette terre vieille de millions d'années. Chacun de ses pas jalonnait son pèlerinage vers l'humanité.  

 

Vers lui-même.