« A juste titre ou pas, l'Homme ne se satisfait plus de sa condition et sa littérature reflète sa révolte. La question qui se pose pour la future humanité n'est plus de savoir si l'homme est bon ou méchant, s'il a raison ou tort, s'il est beau ou laid, mais celle de l'ultime valeur que l'être humain pourra risquer pour affronter l'inconnu. Les confins de sa propre existence. »
I. Simatupang.
Pèlerinage

« Le roman pour moi est le lieu de rencontre où le présent et le passé tentent de s'entendre sur ce qu'est l'homme ».
Milan Kundera.

« L'homme commence où il meurt. Je vais vers ma naissance ».
Octavio Paz,
Liberté sur parole.

 

INTRODUCTION

 

Lorsque Mme Okke Zaymar me demanda de l'aider à traduire Ziarah d'Iwan Simatupang, nous ignorions tous deux dans quelle aventure nous nous lancions...

Pèlerinage, en effet, dérange avant tout. La littérature réaliste a vécu. Les chefs-d'oeuvre du monde entier, notamment ceux venus d'Amérique latine, le proclament ; et l'oeuvre d'Iwan Simatupang s'inscrit dans cette post-modernité qu'il s'agit de distinguer du « modernisme » en ce sens qu'elle ne sacrifie pas au phénomène de mode de la « nouveauté ».

 

C'est en Indonésie même, une oeuvre limite écrite par un auteur à part. Iwan Simatupang a beaucoup voyagé à travers l'Archipel, en Hollande, à Paris. Il appartient à cette génération d'intellectuels qui, embarquée dans les soubresauts de l'histoire à l'époque de la lutte pour l'indépendance, a touché un peu à tout : l'anthropologie, la médecine, la dramaturgie, la philosophie, la peinture, la littérature, la critique et même « les affaires »... Il a aussi épousé une pianiste hollandaise.

Les spécialistes se protègent de l'étrangeté et de la charge corrosive de l'oeuvre en la classant dans la littérature de recherche fortement influencée par les techniques narratives occidentales. Les commentateurs détaillent les mille et une subtilités qui attestent qu'il s'agit bien plus « des aventures d'une écriture » que de « l'écriture d'une aventure ».

 

Et l'on peut certes convoquer une parenté prestigieuse. Iwan Simatupang officie au temple de l'Absurde en compagnie de Kafka, Sartre, bien d'autres encore, mais sa révolte en fait avant tout un frère de Camus. Son goût du verbe, son jeu sur la graphie des mots (« la lettre bouge, le sens tremble ! »), son souci d'invraisemblance, son culte de l'inepte et de la dérision le rapprochent de Vian, Ionesco, Beckett et de Pinget. Le vocabulaire, les images et l'agencement de la trame narrative témoignent d'une attirance pour les mathématiques qui lui vaut une carte de membre de l'Oulipo. Enfin, pour le choix d'une chronologie « élastique » où passé, présent, futur inextricablement mêlés privilégient une temporalité affective au détriment de l'événementiel, pour l'incessante intervention du commentaire dans l'histoire, le discours et le monologue intérieur ruinant ainsi le récit, on peut invoquer les ombres tutélaires de James Joyce et de son précurseur moins connu : Edouard Dujardin...

 

Ajoutez-y une touche d'exotisme et vous obtenez une belle mécanique de précision qui aurait tiré profit des « leçons » de l'Occident. Or c'est justement là que le bât blesse. Il y a très peu de couleur locale dans Pèlerinage. Pas l'ombre d'un banian dans le décor. Conçu théâtralement comme « un grand sentiment dramatique », celui-ci rythme les oppositions fondamentales de la nature (l'ombre, le crépuscule, le soleil, la pluie, la mer, le rivage) et de la civilisation (le cimetière, la ville, le pays, le monde, l'espace). Le cadre est à ce point stylisé que l'action pourrait se dérouler ailleurs, dans un de ces mondes clos qui permettent à la pensée de prendre son essor. « Dans toute révolte, écrivait Camus, se découvrent l'exigence métaphysique de l'unité, l'impossibilité de s'en saisir et la fabrication d'un univers de remplacement ». Certes l'espace nissonologique est un instrument privilégié pour la création d'univers de substitutions. Mais s'il est oppressant ici, c'est au niveau même de l'engendrement du discours. Comme l'explorateur de l'île, le pèlerin est forcé de revenir sur ses pas. Le pèlerinage est une quête rétroactive, et cette quête est spécifiquement indonésienne.

 

Plus que dans le décor, l'important se joue dans l'exploitation d'un « humour » typiquement îlien. Un mélange d'esprit de sérieux, de goût du rite et de l'exploitation des merveilleuses potentialités du sens de l'exagération et de l'incongruité. Lyrisme et sentiment tragique – Iwan Simatupang réécrivit son oeuvre à la mort de son épouse et les dédicaces du livre affichent sa dimension autobiographique – sont ici placés sous le signe de la loufoquerie macabre. Des conflits animent des personnages stylisés, dotés d'un nombre contingenté de compétences quant à leur vouloir, leur savoir, leur pouvoir, et exhibés puis rentrés comme des marionnettes. Ceux-ci déclinent les grandes interrogations de l'homme sur sa condition. Qu'est-ce que vivre, aimer, mourir ? Autant de questions posées grotesquement par « l'Ange du bizarre » à une structure sociale qui apparaît très souvent comme le fruit monstrueux des amours passionnées du Pouvoir et de la Bêtise... Plus évidente encore que l'absurdité métaphysique, se dresse, les ailes battantes, la menace de la dérision. Rire c'est retourner les armes de l'adversaire contre lui.

 

Et c'est là, la spécificité culturelle de cette oeuvre palpitante et bavarde à la fois, à la limite de la psalmodie. Scandée comme ces histoires que racontent encore les vieillards, l'écriture pastiche la tradition orale qui fonde son identité. Ce récit initiatique est construit comme un feuilleton dont les épisodes se chevauchent et s'entremêlent : le conteur est âgé, sa mémoire vacille. Certes il s'agit d'un passé fastueux, celui du mythe fondateur : inachevé jusqu'à ce jour. Tel l'artiste du livre qui a cessé de peindre depuis que sa femme est morte, mais qui espère la rencontrer au détour du chemin, la prose mime l'effort de « ré-animation » en un étrange rituel fait d'exorcismes pour conjurer l'inutilité théâtrale de tout, et d'actes propitiatoires pour se concilier sinon l'avenir, du moins l'histoire. L'humour n'est-il pas « la politesse du désespoir » ?

 

Car cette quête, c'est celle du destin de l'homme McLuhanien, de l'homme de la civilisation de l'universel et de l'éphémère. En cette fin de XXème siècle, le « bâtard » sartrien et le « métis », son homologue du tiers monde, en sont les héros incontestés. Le dalang de Pèlerinage lui, est bien indonésien. Il erre sur des rivages baignés par trop de vagues colonisatrices. Il arpente une terre de fusion, un ramas de croyances, de légendes, d'ethnies, d'alibis divins, où dieux et démons avancent masqués. C'est là le secret de sa prose haletante. Elle bat comme un coeur mis à l'épreuve sous son masque qui singe une agonie. Il y a dans Pèlerinage un goût évident du sacrifice, une sorte de pari héroïque qui, dans cette épopée, fait choisir au montreur de marionnettes le chemin de l'envers pour gagner l'absolu. Comme si le privilège du poète pouvait être le contre-pied...

 

Comment traduire un tel enjeu ? Il ne suffisait pas de restituer fidèlement les contenus. Il fallait suggérer en français la respiration de l'oeuvre et quelques-uns des traits spécifiques qui fondent son originalité. D'une culture à l'autre il y avait un gouffre et sur le fil ténu qui les reliait, celui de la plume, Mme Okke Zaymar et moi nous sommes livrés à un étrange numéro d'équilibristes. Avec application et désespoir...

  

Jean Maiffrédy

 

Avertissement :

Nous avons tenté, dans la mesure du possible, de suivre la mise en page de l’édition originale, voulue par l’auteur, en respectant notamment les espaces irréguliers entre les paragraphes.