L'auteur

Joseph
Cahours, professeur de latin
au lycée de Laval vers 1890
Flavien d'Hoursac n'est pas entré au Panthéon des Lettres, pas même par la petite porte des écrivains régionaux voire des critiques littéraires. Il en avait sinon l'étoffe, du moins pourtant le persistant désir ; désir dès l'enfance de se "faire un nom", comme aventurier d'abord, par la littérature ensuite.
Flavien d'Hoursac naquit le même jour que Lou Andreas-Salomé et mourut la même année qu'elle par une coïncidence au diapason de son œuvre : sans conséquence. Exact contemporain de Félix Fénéon, Edouard Dujardin, Charles Morice et Saint-Pol-Roux, il eut l'ambition de rivaliser avec les hérauts de sa génération en s'essayant à la rime, au roman, à la critique. Plus tardivement, alors que les aléas d'une vie médiocre, rassie et raisonnable avaient changé l'enthousiasme de l'adolescent en aigreur et résignation, il reprit sa plume pour se faire polémiste, avec le même insuccès.
Notre propos peut paraître moqueur, il n'en est rien ; car de cet homme à la destinée quelconque, à la rancœur quelquefois mesquine, émane une sympathie indéniable : ses élans sont sincères, ses colères entières, et s'il fait parfois sourire dans ses outrances, nous ressentons une grande honnêteté intellectuelle, prise de rares fois en défaut par les préjugés de son époque.
Né plus petitement Joseph Amédée Bernard Cahours1 près de Laval comme troisième fils d'Alphonse Cahours, négociant en spiritueux et de Delphine Chauveau, couturière, d'Hoursac voit le jour à Thorigné-en-Charnie en 1861. Les premières années de sa vie semblent heureuses au sein d'une famille appartenant à la petite bourgeoisie aisée, catholique pratiquante et se piquant de culture classique : le jeune Joseph s'est pris de passion pour Virgile, qu'il lit dans le texte à six ans !
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Alphonse Cahours, père de
Joseph,
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Delphine Cahours, née
Chauveau,
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Mais des événements dramatiques vont briser cette existence tranquille et ceux-ci sont probablement à l'origine de ce déchirement entre la carrière prévisible de d'Hoursac et ses velléités artistiques : le 19 juillet 1870 éclate la guerre franco-allemande. « Face à une armée prussienne moderne, rapide et bien entraînée, la France impériale oppose un matériel dépassé, une stratégie et un commandement médiocre. »2. Après la défaite de Sedan et la formation du gouvernement de Défense nationale, en septembre 1870, les armées de la Loire, sous le commandement d'Aurelles de Paladines et de Chanzy, poursuivent le combat.
Alphonse Cahours et le frère aîné de Joseph, Alfred, s'engagent dans les rangs des "Volontaires de l'ouest", sous les ordres du général de Sonis et du colonel de Charette, tandis que les Prussiens atteignent Orléans, puis Le Mans. Le père et le fils furent affectés à une compagnie des "Zouaves pontificaux"3. Le fils est fauché par la mitraille allemande à la bataille de Patay et le père disparaît dans la déroute du Mans4. Il est hors de doute que ce drame marqua profondément Joseph, d'autant plus que la famille vit désormais modestement, sinon dans le dénuement, du seul travail de sa mère Delphine qui a repris son métier de couturière.
Joseph est un bon élève au collège des minimes de Laval. Il reste pourtant la trace de deux passages devant le conseil de discipline pour absence injustifiée, car le jeune Cahours est fugueur. Une première fois, en 1873, il est retrouvé au Mans, où il était allé à la recherche hypothétique de son père, une seconde fois, c'est au Havre que les gendarmes l'arrêtent alors qu'il tente de se faire engager comme mousse sur un voilier.
A la fin de 1876, Joseph réussit
à s'embarquer à Dieppe. Dans la préface de son
seul roman, publié en 1906 et intitulé A l'Abordage
!, d'Hoursac nous dépeint en termes grandiloquents son
aventure : « Sans prétendre au noble titre
d'aventurier, l'auteur de cet ouvrage peut néanmoins se
targuer d'avoir passé quelques années de sa vie au
grand vent du large, il a senti sur son visage les embruns
d'Heligoland, les brumes de Terre-Neuve et les brises de
Marie-Galante, il a guetté, du sommet du grand-mât, les
approches des côtes désirées, de Vancouver à
Sumatra, il a participé à la manœuvre dans
l'embouchure de la Weser et dans les passes de la Baie d'Along.
Embarqué à l'âge de quinze ans sur un clipper
dieppois, il connut les quatre océans, et les parcourrait
encore, si un malencontreux accident ne l'avait contraint à
mettre trop tôt un terme à sa carrière maritime.
»
Plus prosaïquement, au cours d'une des premières escales, il se brise la cheville et doit se faire rapatrier. Il n'aura pas voyagé au-delà de la Mer du Nord, Terre-Neuve et Sumatra resteront des rêves. Joseph échoue dans un lazaret portuaire d'Allemagne et rentre, penaud, à Laval. Mais cet épisode marquera à jamais sa vie. Car, pendant sa convalescence, il rencontre un soir, une seule soirée, un véritable aventurier : « Je n'oublierai jamais l'un d'eux, un jeune Français aux cheveux ras qui me fit, de sa voix rauque, un récit plein de fureurs et de fulgurances. Il n'avait que vingt-trois ans, mais dans ses regards flottaient les visions de plusieurs existences. Il se faisait passer pour un déserteur de l'armée française, et déserteur, il l'était vraiment : déserteur de tous les enrégimentements, déserteur de ce monde prosaïque, déserteur de la vie. » (op. cit.). De sa courte entrevue avec Arthur Rimbaud, Cahours va tirer cet irrépressible besoin de s'évader par la poésie et la littérature.
A partir de ce jour, coexisteront deux êtres, Cahours et d'Hoursac, le professeur de latin à la carrière pathétique et le littérateur sans succès qui fusionneront dans la vieillesse, velléitaires, envieux, aigris, dans la rédaction du Perfida Albio.
Afin d'aider sa famille, il se fait engager comme répétiteur pour les enfants Jarry en 1878-79. Nous possédons encore une lettre de Charlotte Jarry (la sœur d'Alfred) parlant du jeune précepteur. Il passe son baccalauréat en 1879 à Laval, part étudier à Paris et obtient sa licence ès-lettres en 1883. Il rentre alors en Mayenne qu'il ne quittera pratiquement plus jusqu'à sa mort. Il devient enseignant en collège confessionnel, enfin conservateur de la bibliothèque de Laval.
Au cours d'un bref séjour
en Allemagne en 1885, où il rencontre le théologien
Johannes von Walter avec lequel il entretiendra toute sa vie une
abondante correspondance et dont il traduira5
en 1907-8 son œuvre la plus connue Les Prédicateurs
errants de la France : Robert d'Arbrissel, Bernard de Tiron, Vital de
Savigny., il fait la connaissance de Varia Kergrist, fille d'un
communard breton déporté à l'Ile du Diable.
Varia, qui se fait appeler Lilith Almée, évolue dans
les cercles martinistes - on lui prêta un liaison avec
Stanislas de Guaïta. Tombé éperdument amoureux, il
lui demande sa main et se marie en automne de la même année.
Las, le couple n'est pas harmonieux entre la volage Varia et l'austère Joseph. La sobre existence lavaloise n'est pas du goût de la jeune mariée qui déserte en mai 1886 le domicile conjugal pour suivre un comptable canadien, membre de la troupe de Buffalo Bill, alors en tournée en France. Varia se tue quelques mois plus tard, à New York, accidentellement semble-t-il. Joseph Cahours paraît se consoler assez vite, puisqu'il épouse en 1888 Désirée Turpin, une riche veuve de Sablé. Le couple resta uni jusqu'à la mort de Joseph en 1937. Ils n'eurent pas d'enfants.
Influencé sans doute, comme
tant d'autres de sa génération, par les écrits
de Verlaine en 1884 sur les poètes maudits, Cahours fait
quelques tentatives pour percer dans le monde des lettres : un
article sur Rimbaud et quelques poèmes symbolistes, dont un
des moins mauvais s'intitule Vaine Almée ! : «
Or l'Azalée chut / D'une seule en-allée / Et emmi
l'Aube ailée / Les crépuscules tus / Te laissèrent
lassée ».
Dans le Perfida Albio, il fait parfois état de ses "amitiés" : Rémy de Gourmont, Jules Huret, Léon Daudet, Apollinaire,... Mais on peut raisonnablement douter de la réalité de ces amitiés : sans doute a-t-il dédicacé l'une ou l'autre de ses œuvres auxdits maîtres, qui accusèrent poliment réception, sans plus.
L'essentiel de son œuvre appartient à la pédagogie et à l'archivistique. On lui doit notamment un étrange Manuel pour l'étude de la langue latine adaptée aux usages de la vie moderne, un Petit lexique pour l'étude de la "Vita Karoli" d'Eginhard (v. l'allusion dans sa Préface, ci-dessous), et une Notice historique sur la bibliothèque de Laval, où il donne en particulier la chronique détaillée du remplacement du calorifère de la salle de lecture municipale...
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Dernière photo connue de
Joseph Cahours,
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Joseph Cahours, conservateur de la
bibliothèque
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NOTES
1Nous tirons pour l'essentiel ces détails biographiques du long article du P. Paul Turbé (in Bulletin de liaison de l'ABCF, N°109-110, suppl., op. cit.) à qui nous devons en outre l'identification de Flavien d'Hoursac à Joseph Cahours. Le catalogue de la BNF mentionne systématiquement le nom de Joseph Cahour sans l's finale, alors que Hoursac est bien l'anagramme parfait de CahourS. Il semblerait cependant hautement improbable que deux personnes différentes, un Cahour et un Cahours eussent occupé le poste de bibliothécaire de Laval à la même époque.
2Remi Simon, Mes Deux frères et moi dans la débâcle, Les Référentiels d'Historia, N°68, 2000.
3Les Zouaves pontificaux était une brigade créée par Napoléon III, à l'appel de Pie X, pour lutter contre les troupes de Garibaldi qui avaient envahi les états pontificaux en 1859. Les Zouaves avaient été rapatriés dès le début de la guerre de 1870 et rattachés à l'Armée de la Loire.
4Dans la dernière lettre qu'il écrivit à sa femme, Alphonse Cahours dépeint les souffrances que lui et ses camarades endurent pendant le siège du Mans : « ... le froid, la neige et la faim nous rendent solidaires, plus que ne l'ont fait les ordres incompréhensibles de nos supérieurs... nous tenons toujours bon, mais pour combien de temps encore ? Mon fusil Sneiders s'enraye constamment et le cidre gèle dans les tonnelets...»
5Et peut-être co-signera le premier tome Vie de Robert d'Arbrissel, si l'on en croit le catalogue de la Bibliothèque municipale d'Angers (voir bibliographie).