Préface
France, France, réponds
à ma triste querelle
Joachim Du Bellay, Les Regrets
U'ON ne s'y méprenne pas.
J'estime et je respecte la littérature anglaise moderne, dans ce qu'elle a de respectable. J'ai lu de bonne heure avec délices Dickens, Quincey et Stevenson, qui ont rendu comme personne l'impression tragique et familière de l'immense fourmilière aux brouillards ocreux, aux fumées noires et rouges. C'était une ivresse que de découvrir Londres, "marâtre au cœur de pierre", telle que nous l'a peinte l'érudit et sagace mangeur d'opium, que de chercher, sur chaque visage de passante, l'expression de l'émouvante Florence Dombey, ou de cette malheureuse Nancy assassinée par l'effroyable Sikes, que de conjecturer, dans chaque cottage, la diabolique métamorphose du cher Dr. Jekyll en criminel M. Hyde1. Et parmi nos contemporains, Rudyard Kipling, chantre de l'énergie et de la grandeur, fait revivre en ses poèmes la figure épique du barde d'antan. Les contes de son Livre de la Jungle sont à juste titre devenus, pour les mouvements de jeunesse de nos contrées, des modèles d'éducation virile et d'entraînants exemples de noblesse morale.
L'Anglais appartient à une nation forte, il sait observer, il sait noter l'atmosphère juste, il est bon romancier. Ses personnages sont toujours crédibles, même quand l'intrigue est échevelée ; car, comme le dit si bien un de nos plus distingués connaisseurs, Edmond Jaloux, (Au Pays du roman) : « les idées sont la ruine du roman. Des hommes, des circonstances, des faits, voilà le roman. »
L'Anglais a le sens du concret, mais ses idées sont d'emprunt. Il en a peu par lui-même, et elles ne dépassent que rarement le niveau d'honnêtes lieux communs, mais quel maître d'école ignore que les lieux communs sont justement les plus immortelles des vérités ?
Oserais-je l'avouer ? J'ai moi-même commis, dans mes jeunes années, à partir de souvenirs vécus, un petit roman d'aventures maritimes dans le goût de Stevenson2... Je n'ai pas cru en cela insulter à notre génie national, plus porté sur les analystes des mouvements du cœur humain, les moralistes et les manieurs d'idées générales. J'ai cru que l'on pouvait sans danger acclimater quelque chose de l'atmosphère anglaise au pays de Vauvenargues, de Madame de La Fayette et de Paul Bourget - d'autres l'ont fait avant moi. Et je ne parle pas des romantiques énervés, hantés par des figures fantasmagoriques, des paysages de landes grises et de brouillards livides, d'origine plus germanique que proprement insulaires. J'en appelle à Daniel De Foe, si éloquemment chanté par notre Jean-Jacques, et à Walter Scott, dont la plume a fécondé le génie de Victor Hugo et de Balzac.
Je n'en suis que plus à l'aise pour dénoncer ici un des mirages les plus séduisants auquel les Lettres Françaises aient jamais eu à faire face : une incroyable duperie intellectuelle, un miroir aux alouettes spirituel dans lequel se précipitent tous les chalands avides de nouveautés illusoires, et, ce qui est plus grave, qui risque de pervertir le goût et les jugements littéraires de notre jeunesse, déjà obsédée par les leçons d'Immoralisme ou de Surréalité que lui donnent des corrupteurs partis A la Recherche du Temps perdu !
A partir des cauchemardesques inventions d'Edgar Poe, la France avait créé, il y a un demi-siècle, le roman d'énigme policière, genre plaisant, très apte à nous divertir au cours d'un voyage en chemin de fer ou d'une longue soirée d'hiver... Nous le devons à la plume d'Emile Gaboriau, dont les coups d'essai furent des coups de maître. Il a donné au genre, dès L'Affaire Lerouge, sa forme définitive : un crime mystérieux, puis une enquête quasi-scientifique, qui s'achève par l'arrestation du coupable. Le frisson de l'extraordinaire s'y allie magistralement à notre goût pour le rationalisme positif.
Les Anglo-Saxons, séduits, ont adopté le genre sans autre forme de procès, et lui ont imprimé leur marque. Alors que Gaboriau, bon élève des Féval, Sue et Dumas, avait su placer le meurtre dans un environnement romanesque vraisemblable : crime passionnel ou sombre vengeance, les Anglo-saxons en ont fait l'ingrédient amusant d'une sorte de facile jeu de société, où un détective, aussi froid que le cadavre qu'il entend venger, débroussaille méthodiquement un assassinat enregistré froidement par les témoins, et commis par un dandy astucieux, avec lequel il rivalise de glaciales politesses.
« Mon cher Alistair, vous me voyez navré de déduire, de cet intervalle de dix minutes dans votre emploi du temps, la conclusion que vous êtes l'assassin de votre épouse.
- Oh ! Vraiment ! Je croyais pourtant que j'avais tout prévu, n'avais-je pas ? Croyez que je me sens très honoré d'avoir été battu par un aussi fin limier que vous... »
L'assassinat, dont Thomas de Quincey avait fait un des beaux-arts, est devenu Outre-Manche, entre les mains d'universitaires ou de clergymen, une variante snob du tennis ou du cricket, et presque aussi irréellement ennuyeuse.
Quoi qu'il en soit, le genre est l'objet d'un engouement extraordinaire, et la mode s'en répand chez nous à vitesse accélérée.
A l'origine, nous trouvons un personnage "inventé" par Conan Doyle, un médecin doué d'un petit talent de plume, qui tuait les heures d'ennui passées à attendre de problématiques patients en lisant les chefs d'œuvres du roman d'énigme français. Il inventa Sherlock Holmes, ce Lecoq sans émotion, ce Dupin sans élégance, ce Maximilien Heller sans génie, comme nous l'a prouvé l'enquête littéraire à laquelle nous nous sommes livré.
J'ai voulu pousser un cri d'alarme, qui sera peut-être entendu des guides de notre jeunesse : rien, dans l'œuvre de Conan Doyle, ne mérite la passion avec laquelle d'aucuns en parlent. Sous la plume d'un de nos plus distingués critiques, on a pu lire ces phrases ahurissantes : "nous ne saurions trouver, chez nous, son analogue ni son équivalent", "extraordinaire puissance d'invention", "singulière habileté dans l'exécution"3...
A l'origine, mon projet était simplement de dénoncer son ingratitude, en rétablissant une once de vérité. Car, outre Lecoq et Tirauclair, les modèles évidents du détective abondent dans notre littérature populaire. Il me suffira de citer Fortuné du Boisgobey (Le Coup d'œil de Monsieur Piédouche, 1883), Charles Barbara (L'Assassinat du Pont-Rouge, 1858), et surtout Henry Cauvain, avec son Maximilien Heller (1871). Ou, plus proches de nous, André de Lorde, J.-H. Rosny-Aîné ou J. Joseph-Renault. Mais mes recherches m'amenèrent bien vite à découvrir que les larcins, - et l'ingratitude - littéraires du sieur Doyle ne s'arrêtaient pas à ses quasi-plagiats, et j'ai préféré laisser pour plus tard cette tâche de rectification historique4 à une autre occasion.
La méthode de Sherlock Holmes est celle de Lecoq : investiguer sans a priori, tenir compte de tous les détails, éliminer l'impossible. Or, on la trouve déjà, comme chacun sait, dans Zadig, dans une amusante pochade de Beaumarchais (citée ci-dessous in-extenso : Gaîté faite à Londres, 1776), dans un texte de 1815 retrouvé par le regretté et fantaisiste poète Guillaume Apollinaire (Le Parapluie trouvé, dans Le Petit Bleu du 5 janvier 1912), et surtout, dans Une ténébreuse affaire de Balzac. Que l'on relise la magistrale "déduction"5 par laquelle Corentin établit le modus operandi de l'attentat commis contre le gendarme à cheval : à partir d'un bouton de cuivre tordu, le policier prouve que Michu a tendu une corde en travers du sentier nocturne. Mais on pourrait m'objecter que ces références auraient pu être aussi bien, d'abord, les sources d'Edgar Poe et de Gaboriau...
Il y a plus : les thuriféraires de Sherlock Holmes admettent que les intrigues sont parfois faibles, que les personnages secondaires manquent de relief, mais ils louent « le don d'observation, le don de déduction et la connaissance de l'histoire criminelle » ; « ce qui frappe surtout (...) c'est son talent, son génie qui va jusqu'à la folie (...) de l'analyse et de la synthèse »6. Mais qui ne voit que l'apparence physique, le génie dévorant du détective viennent tout droit des philosophes maladifs dont Balzac a peuplé ses Etudes philosophiques : Balthazar Claes, Z. Marcas, et surtout Louis Lambert :
« Sa tête était d'une grosseur remarquable. Ses cheveux, d'un beau noir et bouclés par masses, prêtaient une grâce indicible à son front, dont les dimensions avaient quelque chose d'extraordinaire, même pour nous, insouciants, comme on peut le croire, des pronostics de la phrénologie, science alors au berceau. La beauté de son front prophétique provenait surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles brillait son œil noir, qui semblaient taillées dans l'albâtre, et dont les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d'un parallélisme parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile de songer à sa figure, d'ailleurs fort irrégulière, en voyant ses yeux, dont le regard possédait une magnifique variété d'expression et qui paraissaient doublés d'une âme. Tantôt clair et pénétrant à étonner, tantôt d'une douceur céleste, ce regard devenait terne, sans couleur pour ainsi dire, dans les moments où il se livrait à ses contemplations. Son œil ressemblait alors à une vitre d'où le soleil se serait retiré soudain après l'avoir illuminée. Il en était de sa force et de son organe comme de son regard : même mobilité, mêmes caprices. »
Et voici Balthazar Claes (La Recherche de l'Absolu) :
« Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée ; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses narines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé, comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces yeux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. »
Avec un génie créatif tout romantique, Balzac ne nous donne-t-il pas un magistral "corrigé" des scènes d'apparition de Sherlock Holmes ?
Poussant ma quête plus loin encore, je trouvai, dans des œuvres parfois mal connues, voire quasiment oubliées de nos plus grands écrivains, les sources d'une foule de motifs, d'intrigues, d'expressions qui nous reviennent aujourd'hui sous sa signature, à la grande admiration des journalistes et des sots, qui gobent béatement tout ce qui vient d'outre-Manche sous le cachet de la nouveauté. A vrai dire, Albion est coutumière du fait : il suffit d'examiner les richesses de notre belle langue française, pour constater que des mots aussi délicieusement "british" que "sport" ou "budget" ne sont autres que des substantifs qui appartenaient à notre terroir linguistique, et qui nous reviennent anglicisés : sport dérive d' "esport", qui signifiait "exercice" jadis, et le "budget" n'est que la déformation de "bougette", petite bourse chère à nos ancêtres moyenâgeux. Et quand notre triste jeunesse, qui se croit avide de nouveautés, se livre aux délices du "flirt", elle ignore qu'elle entretient une tradition bien française : celle de "conter fleurette" aux demoiselles... et dans laquelle, n'en déplaise aux mondains britannisés, leurs ancêtres tant vilipendés étaient passés maîtres, depuis le temps des troubadours...
Il ne suffit pas aux Anglo-Saxons de nous prendre nos mots, ils entendent encore nous les revendre, au prix fort, comme s'ils ne nous appartenaient pas de tout temps !
Conan Doyle cependant, suprême fourberie ou inconscient aveu, fait de Holmes un quasi-Français. Son héros parle couramment notre langue, il descend - par les femmes - de la noble lignée des Vernet, ces fleurons de la peinture française. Il cite la correspondance de Flaubert (dans La Ligue des rouquins, et non sans commettre un solécisme7 !). Il aurait été décoré de la Légion d'Honneur vers 1894 pour services rendus à propos de "l'Assassin du Boulevard"... à qui il donne malignement le nom d'un de nos plus inspirés critiques8.
Il dénigre orgueilleusement Dupin, Bertillon et Gaboriau, il fait traduire ses œuvres en français par Le Villard, alors que c'est lui qui doit tout aux méthodes de la police française.
Encore un effort, Mister Doyle ! Achevez ce bon mouvement ! Reddite Caesari quod est Caesari. Avouez-le donc ! Votre héros, dans ce qu'il a de plus estimable, est de pure race française. Et votre œuvre n'est qu'un gigantesque tissu d'emprunts aux sources les plus pures d'un patrimoine qui vous est étranger !
Mais commençons par le commencement. Livrons-nous, en liminaire, aux délices de ce qu'on appelle Outre-Rhin la Quellenforschung, la recherche des sources, fondement de toute démarche sérieuse, quoi qu'en dise une critique littéraire moderniste.
Doyle fait dire à Sherlock : « Je suis perdu sans mon Boswell. » (Un scandale en Bohème), ce qui indique assez la référence, le modèle : la Vie de Ben Johnson. Sans doute... Œuvre mal connue en France, œuvre - à vrai dire - assez étrangère au génie de notre race, mais que les thuriféraires de l'anglophilie ne cessent de tympaniser ...
La formule de la Vie de Ben Johnson est bien connue : une autobiographie sert de cadre à une biographie. L'autobiographe, personnage secondaire, a bien connu l'homme célèbre dont il donne la biographie. Et l'on voudrait nous faire croire que le naïf et méticuleux Boswell a inventé le genre ! Allons donc ! C'est ne rien connaître aux sources vraies de notre civilisation - sources que Messieurs Gide et Schwob ont de bonnes raisons de feindre d'ignorer...
Car l'origine de cette forme littéraire, c'est bel et bien de ce côté-ci de la Manche qu'il faut la chercher. Sans remonter à la Vie d'Agricola de Tacite, que lisons-nous dans le prologue de la Vie de Charles le Grand d'Eginhard9 ?
« Vitam et conversationem et ex parte non modica res gestas domini et nutritoris mei Karoli (...) scribere animus tulit... »
« ... ab hujuscemodi scriptione non existimavi temperandum, quando mihi conscius eram nullum ea veracius quam me scribere posse, quibus ipse interfui, quaeque praesens oculata, ut dicunt, fide cognovi et, utrum ab alio scriberentur necne, liquido scire non potui. »
Ce sont les termes mêmes du Dr Watson, présentant son projet dans Une étude en rouge...
Je n'ai pas l'âme d'un vengeur, ni celle d'un procureur. Que le lecteur décide de la peine à infliger à Mister Doyle... Je ne ferai pas de plaidoyer pour défendre notre patrimoine. Il se défend assez bien lui-même. Qu'on lise les textes qui suivent comme les pièces d'un dossier patiemment collectées par les soins d'un vieux juge d'instruction, éloigné de toute prévention, et qui ne connaît plus d'autre passion que celle de la vérité. Les résultats de mes recherches vont peut-être attrister plus d'un lecteur naïf, sincèrement séduit par les illusoires attraits des trouvailles du "Détective", mais comme le disait, je crois, Francis Bacon : « Je peux découvrir des faits, mais je ne peux pas les modifier »10.
Je n'oublierai jamais ce que m'écrivait en janvier 1914 (avec quelle prescience !), quelques mois avant sa mort, mon ami Paul Déroulède :
« Je connais beaucoup de bons français qui se demandent tous les matins en prenant leur chocolat si l'empereur Guillaume ne va pas donner l'ordre de mobilisation et lancer ses uhlans sur Nancy. S'il faut à l'évidence garder les deux yeux grands ouverts droits vers l'est, il ne faut pas oublier pour autant d'en jeter un parfois au delà de la Manche.
Si l'heure n'est plus à crier "A bas Chamberlain !", il est temps néanmoins de mettre fin à un mythe tenace : celui de la suprématie de la littérature anglaise sur celle de nos gloires littéraires nationales. »
Laval, 30 août 1926
NOTES
1(N.d.E.) Le début du texte ressemble de très près à une page de Fantômes et vivants, le premier volume des Mémoires de Léon Daudet (1914). Identité d'inspiration ou plagiat pur et simple ?
2A l'Abordage ! Laval, Imprimerie Goupil, 1906.
3Gaston Rageot, Les Annales politiques et littéraires, n° 1214, 30 sept. 1906.
(N. d. E.) : D'Hoursac n'est pas très honnête dans sa citation, car Rageot, dans le corps de son article, nuance fortement ses éloges, et place en définitive Conan Doyle au-dessous d'E. Poe.
4(N. d. E.) A notre connaissance, d'Hoursac n'a pas écrit cette œuvre annoncée. On ne voit pas bien à quelles œuvres des trois derniers auteurs cités il fait allusion.
5C'est en fait une "induction", mais le sens épistémologique de Doyle ne s'arrête pas à de telles broutilles...
6Louis Brandin, Préface à Une étude en rouge, Paris, Delagrave, 1904.
7"L'homme c'est rien, - l'œuvre c'est tout"...
8Jules Huret. Ajoutons en passant que l'obtention de l'honorifique ruban n'était pas particulièrement difficile en ces années de décadence républicaine. En plein scandale de Panama, il suffisait d'avoir graissé la patte à Wilson, le gendre du pauvre Jules Grévy !
(N.d.E.) D'Hoursac commet ici une grave erreur chronologique : Réélu en 1885, Jules Grévy démissionna dès 1887 à la suite du scandale des décorations, où trempa son gendre Wilson. Or ce fut Sadi Carnot qui signa le décret de nomination de Sherlock Holmes en avril 1894, un mois avant son assassinat.
9Voir J. Cahours, Petit lexique pour l'étude de la "Vita Karoli" d'Eginhard, à paraître aux éditions de la Pensée latine.
(N.d.E.) Cette note est comme un aveu de paternité pour qui n'aurait pas saisi l'anagramme Cahours / Hoursac.
10(N.d.E.) Nous n'avons pas trouvé la source de cette citation, faite de mémoire par F. d'Hoursac. Peut-être un lecteur plus savant que nous saura-t-il identifier l'origine de cette belle maxime de rigueur scientifique.