II

    La Méthode

    Balzac, Molière
    & Mme de Sévigné

     

                            «  Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles toiles.  »
                            Théophile Gautier, Souvenir de Pompéi

     

    ENONS-EN maintenant à la fameuse "méthode" de Sherlock Holmes. Nous en avons déjà traité en introduction : il est entendu que les inventeurs en sont Edgar Poe (Dupin) et Gaboriau (Lecoq), nul ne le conteste. Mais avant eux, nous trouvons Balzac : l'idée d'appliquer à la résolution des énigmes les méthodes d'investigation des sciences naturelles, de traiter l'humanité comme une espèce animale, voire un corps livré à l'investigation d'un médecin, c'est à lui qu'en revient légitimement l'honneur. Voici donc - choisi parmi une foule de pages qui eussent aussi bien fait l'affaire - et qui ont certainement inspiré Conan Doyle, un brouillon peu connu, mais hautement significatif, de notre romancier. En outre, nous avons découvert deux textes classiques de notre Grand Siècle, riches d'enseignements...

     


     

    Honoré de Balzac

     

    [Une Ténébreuse affaire d'identité]

     

    Nous proposons ce titre cum grano salis, car ce fragment de roman (Lov. A 221, f° 8 B) contient de toute évidence la source d'Une affaire d'identité. L'allusion à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader permet de dater le texte de la fin de 1843. C'est à ce moment que Balzac esquisse aussi Le Programme d'une jeune veuve, une Scène de la vie privée dont le héros, Robert de Sommervieux, se distingue sous les ordres du général Bugeaud. On ne peut que regretter que Balzac n'ait pas eu le temps de mener à bien ces deux projets, auxquels il eût sans conteste donné un éclat autrement plus brillant que le plat vaudeville dans lequel interviennent Sherlock et Watson !

     

    Il est peu de rues qui offrent de plus profondes mines de réflexions au promeneur oisif qui s'interroge sur les changements si rapides qui affectent cette vallée de boue et de plâtras qui s'étend sur les deux rives de la Seine, que la Chaussée d'Antin. Cette rue, qui semble au premier regard toute consacrée à la vie proliférante des affaires, de la banque et du commerce, abrite néanmoins quelques esprits d'exception, voués à l'observation méditative de leurs semblables, et qui s'ouvrent à la fécondation spirituelle comme la fleur de l'ananas reçoit le pollen apporté par le bourdon doré.

    Par une grise matinée de février 18**, le spectacle qu'offrait une forte femme, stationnée au pied d'un immeuble, le cou entouré d'une de ces écharpes de plumes artificielles que nos élégantes parisiennes appellent, par une mystérieuse mais révélatrice intuition de langage, des boas, était de nature à intriguer les rares passants. Elle était coiffée d'un chapeau à large bords, piqué d'une grande plume rouge, qu'elle portait sur l'oreille, selon la mode qu'avait coquettement lancée la Princesse de Cadignan. Elle risquait des coups d'œil hésitants, énervés, vers les fenêtres du premier étage, au-dessus d'un rez-de-chaussée qui, par accident, n'abritait pas une de ces boutiques ou succursales de banque qui fleurissent dans le quartier, mais logeait Madame veuve d'Hudson. Comme l'indiquait une plaque de cuivre terni apposée à côté de la porte, Madame d'Hudson louait des "appartements meublés aux célibataires des deux sexes et autres"...

    [Les deux pages suivantes résument la biographie de Madame d'Hudson, qui s'appelait en fait Dudson, ayant épousé un voyageur de commerce liégeois, et qui était née Héloïse Chapuzot, à Saumur, d'un ancien canonnier de la Grande Armée]

    Un observateur initié au déchiffrement des signes que laissent sur nos vêtements les activités de la vie sociale aurait remarqué que ses gants de chevreau, avec les boutons desquels elle jouait nerveusement, étaient tachés d'encre. Ce fait, anodin en apparence, révélait qu'elle n'était pas une de ces oisives entretenues par la bonté intéressée d'un Rotschild, d'un Gobseck ou d'un Nucingen, mais qu'elle gagnait sa vie en faisant de la copie. Peut-être était-ce la modestie de son état qui la faisait hésiter à donner le coup de sonnette salvateur qui l'eût tirée de ses incertitudes. Sans doute ne voyait-elle pas que, derrière les rideaux de cretonne ternis par la fumée du tabac qui protégeaient les fenêtres du premier étage, deux regards l'observaient avec curiosité, en bavardant amicalement.

    «  J'ai déjà vu ce genre de symptômes  », disait le plus grand des deux, un homme à la taille élancée, au nez en bec d'aigle, dont le regard perçant comme celui d'un faucon d'Uruguay, indiquait assez nettement qu'il était de la race des Cuvier, des Bianchon, des Lavater, des d'Arthez, un observateur-né.

    «  Oscillations sur le trottoir, cela signifie toujours affaire de cœur.

    - Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille, mon cher Olmay ? Vous n'êtes même pas sûr que cette femme vienne chez nous !" rétorqua son compagnon, un robuste célibataire, dont le teint hâlé et le boitillement prononcé révélaient l'ancien militaire, mais dont les mains aux ongles soignés, le front élevé et l'ample boite crânienne indiquaient le savant. De fait, Jacques1 Vadeson était médecin.

    [Deux pages racontent la vie aventureuse de ce médecin militaire en congé. Il a été blessé lors de la prise de la Smalah d'Abd-El-Kader par une balle qui lui avait perforé la cuisse, puis ricoché sur l'omoplate.]

    Vadeson se détacha de la fenêtre et se dirigea vers le fauteuil de ratine flambée, usé jusquà la corde, où il avait accoutumé de s'installer, près de la cheminée. Un profond soupir s'échappa de ses lèvres pendant qu'il ramassait l'exemplaire froissé du Journal des Débat qui traînait sur le sol, en jetant un regard circulaire sur la chambre de l'appartement qu'il partageait avec Olmay. Homme d'ordre, de mœurs régulières et d'opinions "juste milieu", le pittoresque désordre qui régnait autour de lui, bien qu'il eût inspiré le pinceau d'un Terboch ou la plume d'un Hoffmann, faisait son désespoir.

    Le célibataire, à l'instar des gastéropodes auxquels bien des traits spécifiques le rattachent, selon les puissantes observations de nombreux savants, sécrète en quelque sorte une coquille sui generis autour de sa personne. Olmay n'échappait pas à la rêgle de l'espèce. Des fauteuils dépareillés entouraient une table bancale et poussiéreuse couverte de papiers et de livres au dos cassé. Un poignard planté dans la tablette de la cheminée fixait quelques lettres récentes dans le bois peint en marbre dont la couleur s'écaillait. Dans un coin, une paillasse aux carreaux tachés révélait l'étrange passe-temps d'Olmay : passionné de sciences exactes, il se livrait à des expériences de chimie, provoquant des émanations suffocantes qui faisaient gémir la bonne madame D'Hudson. Sur le mur, à côté d'un portrait du Général Bugeaud, souvenir du passé militaire de Vadeson, un N tracé à coup de pistolet indiquait sans conteste les opinions politiques du locataire des lieux.

    Pourquoi cette femme hésitait-elle ainsi sur le trottoir, devant cette porte, oscillant d'avant en arrière et d'arrière en avant ? Pour répondre à cette question, il nous faut revenir un peu plus avant dans notre histoire, histoire dans laquelle le comique et le tragique se mêlent, composant un de ces drames si fréquents, mais ignorés des frivoles Parisiens.

     


     

    Molière

     

    Monsieur de Lestrade,
    ou la comédie pourpre

     

    Il reste bien peu de chose de la pièce de Molière Monsieur de Lestrade, ou la Comédie Pourpre. Ces quelques pages ne font pas partie du Recueil de 1682 ; elles ne sont citées par aucun contemporain, nous verrons pourquoi. Retrouvées par hasard dans un lot, à la Salle des Ventes de Limoges, elles n'ont jamais été étudiées.

    Le premier fragment est le début de la scène III du premier acte. C'est une scène d'exposition, un peu lourde, comme souvent chez Molière. On y voit Haulmesse (sorte de génie de la déduction, et porte-parole de l'auteur) expliquer à un comparse sa méthode :

     

    VASON :

    Comment avez-vous vu ce que cachait sa mine ?

    HAULMESSE :

    Vu quoi ?

    VASON :

    Mais qu'il était sergent dans la marine.

    HAULMESSE :

    Il a fait imprimer une ancre sur sa main.
    Ou je me trompe fort, ou c'est là d'un marin
    Le divertissement. Quant à sa mine hautaine,
    C'est celle d'un sergent...

    [On peut placer à la fin de l'acte premier les deux vers suivants, où apparaissent les mêmes personnages. (Le manuscrit a été déchiré, et partiellement brûlé.)]

    VASON :

    Vous allez m'assurer que c'est élémentaire...

    HAULMESSE :

    Je ne dis rien de tel.

    VASON :

    Mais vous alliez le faire  !

    [La finesse psychologique de ce fragment (le personnage de Vason présente des éléments paranoïdes) nous permet d'assurer qu'il s'agissait là d'une œuvre majeure de Poquelin.

    On peut la dater de 1667. Deux ans auparavant, deux pièces de Molière, Tartuffe et Dom Juan, avaient été interdites. Le Tartuffe devait être repris le 5 août ; mais en l'absence du roi, aux armées de Flandres, l'archevêque Hardouin de Péréfixe fait paraître une ordonnance interdisant de lire, entendre, représenter la pièce.

    Molière écrit donc précipitamment cette "Comédie Pourpre", qui doit être donnée en automne. Il choisit là un milieu qu'il croit moins hostile que celui des dévots : la police.

    Le rôle titre, Monsieur de Lestrade, est lieutenant de police ; le voici présenté par un exempt, Grèguesson :

    (Acte II sc. 5 ?)]

    GREGUESSON :

    Ce faquin de Lestrade a l'esprit en dérive ;
    J'admire qu'on l'écoute encor et qu'on le suive.
    Sans aucun résultat, il va, il vient, il vire...

    HAULMESSE :

    "Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire",
    Mais le voici...

     

    [On remarque ici un collage de Boileau, commensal de Molière à Auteuil.

    Comme dans le Tartuffe, Molière n'introduit son personnage principal que tardivement, pour créer un suspens.

    L'action de la pièce pivote autour d'un crime, si 1'on en croit cet autre lambeau :

    Le mot allemand : RACHE, peint auprès du cadavre
    Avec un doigt sanglant...

    RACHE signifie vengeance. (Un érudit que j'ai consulté à ce sujet m'écrit de Brême que Molière aurait été conseillé pour ce passage par la Princesse Palatine. Mais celle-ci n'a épousé Monsieur qu'en 1671.)

    L'élucidation de l'affaire oppose donc Haulmesse à Lestrade : intuition imaginative contre routine obtuse.]

    LESTRADE:

    Monsieur de Grèguesson, j'ai trouvé quelque chose.
    Ne me fixez donc point avec cet œil morose !
    Examinez plutôt ce mot qu'avec son sang
    On traça sur ce mur : c'est fort intéressant.

    GREGUESSON :

    RACHE... Quel est ce mot ? Cela ne veut rien dire !

    LESTRADE :

    Quoi, jamais aucun dieu malin ne vous inspire ?
    On a voulu tracer RACHEL expressément
    Mais on fut dérangé. II faut incontinent
    Trouver d'une Rachel la retraite inconnue...

     

    [Nous l'avons vu, Lestrade fait fausse route. Et le morceau suivant est, sans doute, une mise au point d'Haulmesse :]

    HAULMESSE :

    L'homme a plus de cinq pieds ; dans la force de l'âge ;
    Ses pieds sont très petits, et quant à son visage,
    II est fort coloré. Ses ongles sont polis.
    II fume du tabac de Trichinopoli.

     

    [Description du meurtrier ? Il est difficile de le décider. Restent deux fragments ; l'un met en scène une servante que Lestrade courtise :]

    TOINETTE :

    Ôtez donc votre main, Monsieur le Lieutenant,
    Ces petits yeux chassieux ne me font point rêveuse ;
    Et toute votre peau me laisse vertueuse.
    Ça non, jamais je ne m'en laisserai conter !
    Va donc, face de rat et laisse moi passer.

     

    [Et ce vers unique, d'une étonnante modernité :]

    Or quel est le motif, voilà où est le hic !

     

    La pièce ne fut jamais représentée. Des extraits en ayant été communiqués à La Reynie, il fut assez habile pour faire interdire la pièce.

    La Reynie avait été nommé Lieutenant de Police en mars de cette année. A tort ou à raison, il pensa que "Monsieur de Lestrade" était un pamphlet contre sa personne et sa charge, nouvellement créée.

    Le roi étant de retour, Molière et sa troupe donnèrent à Versailles, en novembre, quatre pièces, dont l'Attila de Corneille, mais rien de lui.

    Certes, Molière avait pensé adresser un placet au roi pendant sa campagne de Flandres : ce placet est entièrement conservé. Mais il semble à le lire que Molière se soit un peu découragé. En tout état de cause, le roi n'en a pas eu connaissance. Le voici :

      « Sire,

      D'abord que la toile fût levée, j'avais eu la pensée que la délicatesse d'âme de VOTRE MAJESTE me serait un secours et j'ai cru qu'ELLE aurait la bonté d'écarter les insultes et les mensonges des Messieurs qui me veulent digne des supplices les plus épouvantables. C'est une chose bien téméraire que de venir importuner un si grand Monarque, au milieu de si glorieuses conquêtes. Mais, SIRE, si la glorieuse approbation de VOTRE MAJESTE n'était une puissante protection pour mon ouvrage, après la cabale contre Tartuffe, je serais bien foutu, et baiser ton Royal Cul Catholique ne serait que péripétie et perte de temps. Aussi je reste, SIRE, avec tout le respect possible et le zèle imaginable, de VOTRE MAJESTE, le très lointain, rêveur et vague serviteur.

      Molière   »

     


     

    La Marquise de Sévigné

     

    Lettres à Mme de Grignan

    Juin et juillet 1671

     

    L'Affaire du pont de Thor n'est pas une des plus connues de celles que le détective eut à traiter. Pourtant, les "amateurs" y voient une des intrigues les plus surprenantes et les mieux venues du corpus. Nous en avons trouvé la source indiscutable, et qui décillera les yeux des plus convaincus !

     

    Lettre numéro 1

    A MADAME DE GRIGNAN

    Aux Rochers, mercredi 24e juin 1671

    Je m'en vais vous narrer la chose la plus affreuse qu'on puisse imaginer, en attendant la réunion des Etats de Bretagne2 : Madame de Gison3 a été trouvée morte hier au soir.

    Quel moyen de vous décrire la chose sans partir de tristesse ? Je fus hier au service du soir et j'avais dessein ensuite de vous narrer quelque anecdote plaisante lorsque Vaillant4 me vint trouver et me dit que notre voisine, dont je vous ai déjà entretenu, est arrivée au dernier jour de sa vie.

    C'est après souper que Monsieur de Gison, que vous savez fort sanguin, se retira en son cabinet et que Madame entreprit une promenade dans le parc : elle va seule sur un petit pont, on tire à l'aventure un malheureux coup de pistolet, qui la touche au cœur, son pauvre petit corps reste là pendant deux heures, attendant qu'on la découvre. C'est Pilois5 qui le premier vint à passer là, il lui porte secours mais il ne peut qu'avertir la maisonnée de l'accident de leur maîtresse.

    Ma bonne, quelle espèce de lettre est-ce ici ? Je pense que la douleur de cette nouvelle m'a tourné la tête. Les réveils de la nuit ont été noirs et si je suis ce matin sans fièvre et sans douleur, je suis demeurée couchée. Il est vrai que la nouvelle ne se peut évoquer sans que l'on soit ému...

     

    Lettre numéro 2

    A MADAME DE GRIGNAN

    Aux Rochers, vendredi 26e juin 1671

    Ma bonne, il faut que je vous conte une radoterie que je ne puis éviter. Je fus hier au service funèbre de Madame de Gison. L'assemblée était grande et belle mais sans confusion. J'étais auprès de Mademoiselle du Plessis6, de Monsieur de Gison, beau comme du temps de son arrivée, mais qui ne semble guère affecté par la tragédie, de la gracieuse Mademoiselle de la Barre7, qui fait l'éducation de leurs enfants, de Madame de Luçon, qui est l'amie de la défunte et d'un Monsieur Aulmais, qui est en affaire avec Monsieur de Gison.

    Il est venu un jeune Père de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre.

    Il a bien établi son discours, il a donné à la défunte des louages, parlant de sa jeunesse en Espagne8, de ses vertus et largesses, il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse que tout le monde, je dis tout le monde, était ému aux larmes de la disparition de Madame de Gison. Jamais une femme n'a été regrettée si sincèrement, tous ses amis et ses gens étaient dans le trouble et l'émotion, chacun parlait et s'attroupait pour regretter, qui son amie, qui sa maîtresse.

     

    Lettre numéro 3

    A MADAME DE GRIGNAN

    Aux Rochers, mercredi 1e juillet 1671

    Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre, je ne l'entreprendrais pas aussi : la petite la Barre est en prison.

    On la dit avoir causé la mort de sa maîtresse pour se gagner Monsieur de Gison. Je ne le puis croire, tant cette demoiselle est franche et bonne. On dit qu'elle aurait attiré sa maîtresse vers un petit pont dans le parc avec un billet, ce qu'elle ne nie point :

    Il est vrai, Monsieur, a-t-elle répondu à son juge, j'ai écris ce billet mais jamais je n'ai fait de mal à Madame de Gison, elle était ombrageuse comme le sont ceux de l'Espagne, mais je l'aimais comme une sœur.

    Comment le pistolet qui mit fin aux jours de votre maîtresse est-il entré dans vos appartements ? réplique le magistrat. Monsieur, je ne le sais pas et je prie en grâce de ne continuer point.

    Je vous assure que ces jours-ci sont bien longs à passer, et que l'incertitude est une épouvantable chose. J'ai vu Monsieur de Gison chez lui, avec Monsieur Aulmais, qui ne doute point de ce que la petite la Barre ne soit pour rien dans la mort de sa maîtresse. J'ai causé de toute cette affaire avec lui et son assurance m'a donné de la confiance. C'est un homme extraordinairement grand et maigre, aux yeux luisants comme la braise, piquants comme l'aiguille. Il m'a dit être allé sur le pont pour voir s'il se trouvait quelque renseignement, et qu'une éraflure sur la maçonnerie lui a donné de l'idée9.

    Quand je raisonne avec Monsieur Aulmais, dont le sens est admirable, je trouve les mesures si justes, mais ce serait un vrai miracle si les choses vont comme nous souhaitons. On ne perd jamais que d'une voix et cette voix fait le tout.

     

    Lettre numéro 4

    A MADAME DE GRIGNAN

    Aux Rochers, vendredi 3e juillet 1671

    Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenant, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus singulière, la plus incroyable, la plus extraordinaire, une chose qui fait crier miséricorde à tous, qui soulage bien du monde. Je ne puis me résoudre à vous la dire ; devinez-la : Jetez-vous votre langue aux chiens ? Hé bien ! il me faut donc vous la dire : Mademoiselle de la Barre est innocente.

    C'est Monsieur Charles Aulmais qui le révéla hier. Il avait remarqué une griffe sur la bordure du pont où est passée la pauvre Maria10 de Gison. Il sonda le lac et dans un moment trouva le pistolet fatal, que la malheureuse avait assuré après une pierre avec son écharpe. Ainsi, s'étant donné la mort, l'arme disparue, tout désignait la jeune de la Barre, lui faisant mille soucis.

    J'avoue que je suis entêtée de ce Monsieur Aulmais. Il a fait là un chemin admirable. Il a prit occasion de ces marques sur le pont pour tirer des pensées qu'aucun autre n'eut faites. Tout cela fut traité avec une justesse, une droiture, une vérité que les plus critiques n'auraient pas eu le mot à dire.

     


    NOTES

    1rayé sur le manuscrit, remplacé par "Jean".

    2(N.d.E.) Emporté par son courroux anglophobe, l’annotateur ne voit même pas le trait d’esprit de Madame de Sévigné. Les états généraux de cette province se tinrent effectivement en août 1671 à Vitré, non loin des Rochers, propriété de notre épistolière.

    3Nouvel exemple de la duplicité britannique, les noms des différents protagonistes de cette histoire n’ont même pas été changés. À peine ont-ils été anglicisés, comme Gison en Gibson.

    4(N.d.E.) Vaillant était le régisseur des Rochers.

    5(N.d.E.) Jardinier de madame de Sévigné.

    6(N.d.E.) Mademoiselle du Plessis d’Argentré, dont le château n’est qu’à deux lieux des Rochers.

    7Anglicisé en Dunbar dans la honteuse contrefaçon anglaise. Est-ce l’adjectif « gracieuse » qui lui suggéra le prénom de son héroïne, Grace Dunbar  ?

    8Le contrefacteur britannique a simplement transformé la défunte en Brésilienne.

    9On retrouve ici l’indice qui mène à la solution de l’énigme. Une fois de plus, Doyle-Watson n’a fait que piller sans vergogne son illustre devancière.

    10Le plagiaire ne s’est même pas donné la peine de changer le prénom de la suicidée, se bornant à lui inventer un nom de famille, Pinto.