V
Le Problème final
Lautréamont & Nostradamus
« Et la Pucelle avoit dit
à un capitaine anglois qu'il se départît du siège
de sa compaignie, ou mal leur viendrait et honte à trétous...
»
Journal d'un Bourgeois de Paris
ATANAS ex machina ! Mister
Doyle décida un jour de faire disparaître son héros,
mais le mal était fait. Pour cela, il dut inventer Moriarty...
qui ressemble à s'y méprendre à Holmes ! Parce
qu'il découle des mêmes sources : le forban
méphistophélique du feuilleton romantique qui faisait
frémir les Margots des années Louis-Philippe. Un
mélange de Melmoth et de Vautrin, avec un zeste de Rocambole,
tout droit sorti de la plume d'un Féval.
Par un subterfuge indigne d'un feuilletoniste, notre écrivaillon fait surgir ex nihilo le personnage lugubre qui va emporter le héros. Quel pathétique retournement de situation : fallait-il que Monsieur Doyle fût lassé de son gagne-pain pour lui réserver une aussi grandiloquente et ridicule fin !
Lautréamont
Les Chants de Moriardor
Le texte qui suit n'appartient pas à ce qu'il est convenu d'appeler littérature. C'est l'oeuvre d'un adolescent névropathe et solitaire qui se croyait génial en surenchérissant sur le satanisme fin de siècle : document pathologique dont mon ami Rémy de Gourmont avait cru bon de signaler naguère l'intérêt dans le Mercure deFrance1. Le fragment a été publié par E. Carrance dans le recueil Parfums de l'âme (Bordeaux, 1870), et n'a pas été recueilli dans l'édition en volume des Chants de Maldoror.
Quoi qu'il en soit, on reconnaîtra sans peine dans cet autoportrait délirant la source inavouée du monologue que le professeur Moriarty tient à Sherlock Holmes dans Le Dernier Problème, qui n'a d'ailleurs eu de dernier que le nom !
Comme la pieuvre aux soyeux tentacules, au verdâtre regard de vierge, comme la queue de l'astéroïde qui trace sa dynamique dans le ciel crépusculaire, provoquant les abois désespérés des chiens, le cou tendu vers les étoiles, comme l'araignée au centre de sa toile, au pelage si doux à la caresse, comme l'auteur devant la page qu'a tracée la plume arrachée à l'oie vivante - elle hurle de souffrance, et ses larmes au goût de sel coulent sur son plumage candide - j'ai étendu mon pouvoir sur la Ville peuplée d'immondices humain(e)s, et j'ai fait un pacte avec le Mal.
Je parlerai de ma vie. Elle s'enfuit. Je l'entretiens, comme j'entretiens la crasse venimeuse qui se niche dans le repli que font, avec la peau avariée de mes doigts, mes ongles acérés aux pâles lunules, en donnant aux adolescents poitrinaires des leçons de mathématiques. Ô sublimes vertus du théorème sur le binôme de Newton, beauté des sinus et des cosinus (les deux séparément ou ensemble) semblables à la balle de plomb silencieuse que le fusil à air comprimé propulse jusqu'à la poitrine du fils de famille joueur. Elle perce son sternum et se fraie un chemin à travers sa cage thoracique, jusqu'au coeur, viscère pantelant.
Mon physique vous est familier. Je suis extrêmement grand et mince. Mon front blanc comme le marbre des tombes qu'Eleusis abrite sous les ombrages des magnolias, s'élance en une courbe semblable à celle que trace la comète, tous les soixante-dix ans, dans le ciel de suie de la métropole. Ayez la bonté de regarder ma bouche. Elle vous frappe au premier abord par l'apparence de sa structure. J'en contracte le tissu jusqu'à la dernière réduction ; une salive saumâtre en coule. Que voulez-vous que j'y fasse si les organes, affaiblis par le vice, se refusent à l'accomplissement des fonctions de la nutrition ? Mes yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites. J'ai rasé cils et sourcils pour donner à mon regard le magnétisme de celui de la vipère des marais indiens, dont la morsure provoque en quelques secondes une mort atroce. Que ne puis-je regarder à travers ces pages séraphiques le visage de celui qui me lit ! Vous frémissez de peur, adolescent qui me lisez ? Mais l'opacité, remarquable à plus d'un titre, de cette feuille de papier, est un empêchement des plus considérables à notre jonction...
Nostradamus
Centurie vii, Quatrain xliii

Je tiens précieusement dans ma bibliothèque quelques ouvrages rares que m'avait confiés mon ami Gérard Encausse2 quelques mois avant sa mort en 1916. Lors de la préparation du présent chapitre, je ne pouvais m'empêcher de ressentir une impression de déjà-vu. J'en découvris finalement l'origine dans une page de l'édition de 1557 des fameuses prophéties de Nostradamus (reproduite à la page précédente). Je tenais enfin la source tue par Monsieur Doyle, et du nom de l'adversaire de Sherlock Holmes, et du lieu du navrant combat :
EN HELVETIE FUIANT DEUX, L'AN NONANTE-UN
PAR GRAND QUEREL MAURE Y A ROSTI DANS L'ONDE
DU RICHE TORRENT LE DOCTE PERD AMY FEINT
ET POUR DEUX ANNEES CREU MORT, DOULOIR PROFONDE.
Le retors britannique a fait de l'abscons Maure y a rosti le professeur Moriarty et a traduit en allemand riche torrent, en Reichenbach !
NOTES
1(N.d.E.) Rémy de Gourmont témoigna de son intérêt pour les Chants de Maldoror dans le Mercure de France en 1891.
2(N.d.E.) Gérard Encausse, dit Papus (1865-1916), co-fondateur de l'Ordre martiniste. Il est possible que d'Hoursac l'ait rencontré par l'intermédiaire de sa première femme Varia Kergrist.