VI
Autres Sources, autres Plagiats
Brantôme,
Baudelaire, Proust,
Saint-Simon,
Complainte
populaire &...
Les
Mille et une Nuits
« If she might have as
much health as she has spirit and witt, sure she would be the
strongest body oin England. »
Voltaire, lettre à John
Brinsden
URETANT dans ma bibliothèque,
j'ai trouvé en glanant de-ci de-là, quelques textes,
poèmes ou narrations, un peu négligés par les
doctes et les professeurs, mais qui n'avaient pas échappé
à notre "auteur" ! Je les cite, en indiquant pour
chacun le titre de l'Aventure à laquelle il a donné
naissance.
Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme
Les
Dames galantes,
huitième
discours
Source incontestable de
Charles-Auguste Milverton
Sur les honnestes dames par les hommes délaissées et sur les causes qu'elles sont trompées.
... J'ai ouy parler d'une bonne et honneste femme qui étoit au service d'un seigneur fort méchant, au demeurant fort riche et qui la tenoit en vil état de servante. Niant en cela l'opinion de l'empereur Eliogabale, qui disoit que « la moitié de la vie devoit estre employée en vertuz, et l'autre moytié en vices », ce mauvais homme consideroit que la brieveté de l'existence l'obligeoit a choysir d'entre les deux termez celuy que son penchan naturel pour le vice lui commandoit d'exercer. Or ce sieur de Milverville, peu songneur du sallut de son ame, faysoit commerce des nouvelles qu'il achetoit, quelques foys a grand-prix, de ce que les princesses, nobles dames et meme reynes font souvent leur mari cocu. Il advint qu'une dame, fort honneste et de reputation par ailleur, laquelle vouloit se marier bonnement a un comte trez cogneu pour sa jalousie, desirast reprendre les lettres qu'elle avoit jadis ecrites à un sien serviteur dont elle etoit mallade du mal d'amour et que le sieur de Milverville avoit acquises par secrect. For marrie de ceste situation dont l'issue ne pouvoit que grandement offancer son fiancé et prevenir ledict marriage, elle s'en ouvrit à un saige ami lequel fort au faict des ecritz du venerable et docte Boccace, imagina un audacieu stratagème pour que la dame rentrast en possession de ses siennes lettres aven que son promiz n'en prist connoissance.
« Il ne faut point doubter, dist-il, que le méchant homme garde vos poulets serréz en un coffre par devers luy. Seule la ruse dont Ulysse usa pourra confondre le medisan. » Et il se barbouilla le nez et le visaige de suie et prict les vetemens d'un sien serviteur, si bien qu'ainsi déguisé comme un villain, il se presenta auprez de la servante du sieur de Milverville. Par ailleurs fort bien tourné et de traicts agreables, l'ami obligean courrut bien vite bonne fortune chez la dame, laquelle le tenoit tout embrassé au bord de son lict et oublian sa triste condition lui offrit ses cuisses, sa motte et ses tétins, jusque ce qu'elle fut en telles chaleurs qu'elle entra en pamoison et remit au galan, et sa vertu, et la clef du coffre de son maistre. Revenu de nuict avecque un compaignon, il s'appuya sur un carreau plombé d'une fenestre de la chambre, laquelle refermoit le coffre du méchant homme. Il pressa tant et si bien que le carreau se brisa et les deux amiz se glissèrent dans la pièce. Au moment qu'ils ouvroyent le coffre, le sieur de Milverville entra dans sa chambre, laquelle étoit sombre et il ne vict point les deux compaires qui se laissèrent tomber derriere la tapisserie.
J'ay ouy dire qu'alors pénétra aussy une dame également déguisée en manante, laquelle prenant pretexte de vendre quelque lettre de sa supposée maistresse, vinct pour occire le méchan par un stylet par elle celé en son corsaige. Le temps que les serviteurs arrivassent, les deux compaignonz issirent de la chambre sans qu'ils fussent inquiétéz.
Je vous fis ce conte pour dire que la galanterie et le couraige sont quelque foy bien récompensez, car la dame se montra fort empressée auprez de l'ami qui l'avait aidée à préserver son honneur, lequel troussa deux honnestes dames dans la même nuict, la servante par devoir et la comtesse en remerciement...
Charles Baudelaire
Sonnet
Source de L'Homme à la lèvre tordue
Notre enquête ne pouvait faire l'impasse sur l'oeuvre de Baudelaire, qui, en les traduisant, a magnifié les indigestes cauchemars de l'éthylique Edgar Poe, les transformant en sublimes exemples de ce que notre prose française peut produire de meilleur. Nous ne traiterons pas ici des enquêtes du Chevalier Dupin, dont Sherlock Holmes, aussi vaniteux qu'ingrat, se moque grossièrement.
Nous ne développerons pas plus le cas de L'Assassinat du Pont-Rouge, de Charles Barbara. Rappelons simplement que ce roman, le PREMIER roman policier écrit de tous les temps (il date de 1858), est l'oeuvre d'un ami de Baudelaire. Or, non content de traiter du thème, baudelairien entre tous, du remords, il cite in-extenso, dans son oeuvre, le célèbre sonnet
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire...
Baudelaire lui-même, dans ses Fleurs du Mal, évoque à plusieurs reprises le monde interlope du crime et des classes dangereuses : Le Vin de l'assassin, Une Martyre...
Nous citerons un exemple moins connu, et dont l'influence sur Conan Doyle est patente : un sonnet de jeunesse, sans titre, publié dans le petit hebdomadaire satirique Le Pirate-Satan, interdit dès 1847, non répertorié à la Bibliothèque nationale, mais dont mon ami le poète Guillaume Apollinaire possédait une collection. Le thème développé - le malheur du poète dans le monde moderne - est celui que l'on retrouve dans L'Albatros. Mais surtout, Doyle s'en est évidemment servi pour composer son Homme à la lèvre tordue, en "londonisant" sans scrupules le cadre du poème, et non sans en gâter la riche portée symbolique :
Devant un cabaret, Barrière
d'Enfer,
Un pauvre estropié vendait
des allumettes.
Suppliant les badauds, il tendait
sa casquette
En grelottant, glacé sous
la bise d'hiver.
Son visage enlaidi par un rictus
amer
Exhibait aux regards des passants
en goguette
Sa lèvre déchirée
jusques à la pommette,
Affreuse cicatrice où
palpitait la chair.
A ce mendiant hideux le poète
est semblable.
Accroupi dans la boue, déchu
et misérable,
Méprisé par la
foule, invisible au flâneur...
Mais le regard est vif sous la
lourde paupière :
Et si pour les passants il inspire
l'horreur
Au rêveur charitable il
offre la lumière !
Marcel Proust
Les Hêtres rouges
On aura compris que, dans l'éternelle querelle des Anciens et des Modernes, je ne me situe pas dans le camp des partisans de la mode et de l'actualité "up to date". Je me sens d'autant plus à l'aise pour présenter le texte qui suit. Il a été retrouvé par mon ami Lucien Daudet, frère et fils d'auteurs d'illustre renommée, dans les papiers de Marcel Proust, des brillantes chroniques duquel les abonnés mondains du Figaro d'avant-guerre se souviennent peut-être encore. Il travailla lontemps à une oeuvre, une interminable autobiographie dont les méandres stylistiques ont fini par lasser les plus vaillants et les mieux disposés de ses lecteurs, et dont le dernier volume vient de paraître1 grâce à la piété de sa famille et de ses amis de la NRF.
Le texte, un brouillon, difficilement lisible, qui se présente sous la forme d'une page de carnet allongée, sur laquelle sont collées des bandes de papier pliées en accordéon, contenant d'innombrables corrections et additions, n'est pas datable. Pourtant, il s'agit sans conteste de la situation et des personnages des Hêtres-Rouges. En est-ce la source ? - mais par quel biais Conan Doyle en aurait-il eu connaissance ? Proust, qui avait un vrai talent de pasticheur, s'est-il amusé à parodier Conan Doyle ? Je livre le texte à mes lecteurs : ils seront juges. Qu'ils y voient une élégante plaisanterie ou une pièce du dossier.
Quelquefois, quand la clémence d'un printemps ou la particulière tiédeur d'un mois de septembre incitaient mon père à prolonger, malgré les douces remontrances de ma mère, notre promenade dominicale au-delà de ses limites habituelles, mettant en danger la ponctualité de notre retour, au risque de nous attirer les remontrances de Françoise indignée d'être obligée de "garder au chaud pour ces messieurs-dames" la tarte au poireaux qu'elle avait, avec l'amour de la perfection dont elle faisait preuve dans toutes ses préparations culinaires, hérité d'une longue lignée de cuisinières dévouées aux gourmandises de leurs maîtres, nous poussions jusqu'au-delà du raidillon aux aubépines, nous engageant, comme ces navigateurs portugais dont je lisais les aventures sous les ormes du jardin dans mon fauteuil d'osier en attendant le goûter, dans les terres inconnues qui jouxtaient, du côté de Méséglise, la maison de Vinteuil. Bien que le plaisir de la découverte se fût, sous l'effet de l'habitude, comme celui de ces cravates fuchsia ou de ces foulards mauves que l'on m'offrait, toujours identiques, pour ma fête, croyant renouveler le bonheur que la première fois j'avais exprimé en recevant un tel cadeau, considérablement amenuisé, j'éprouvais toujours une furtive appréhension de joie en revoyant, identiques, solennels et amicaux, les hêtres qui ombrageaient le mystérieux domaine dont nous suivions, sur l'étroit sentier, les murs de pierre tout semés de saxifrages et de scolopendres. A vrai dire, j'aimais tout particulièrement apercevoir, dans les belles journées, à travers l'ombre trouée de mouvantes perles de soleil que le feuillage rutilant des arbres projetait sur la façade de la vieille maison, dans l'embrasure d'une fenêtre, les épaules et les cheveux d'une jeune fille. Elle était assise sur un fauteuil, tournée vers l'intérieur de la pièce, et parfois, les cascades de son rire, fraîches, intenses et cuivrées, qu'elle faisait pleuvoir en réagissant aux saillies d'un invisible vis-à-vis, éclataient comme des gerbes aquatiques dans les allées silencieuses où nous passions. Jaillissant dans la glauque pénombre d'aquarium que la pourpre vieillissante du feuillage projetait autour d'elle, sa chevelure rousse, quoique coupée fort court, la rendait semblable à une de ces Néréides flamandes dont les maîtres de jadis peuplaient les scènes mythologiques qui ornaient le salon de Swann, et dont j'admirais les formes pleines et souples en attendant Gilberte, toujours en retard, pour notre promenade aux Champs-Elysées.
Mais, contrairement à ses soeurs marines et légendaires, elle était vêtue d'une robe bleu électrique, dont les moirures frémissantes et mordorées heurtaient le regard, comme nous frapperaient, dans la mélodie d'un quatuor, de blessantes dissonnances introduites à dessein par un maître trop moderne.
Un jour, alors que j'observais, immobile sous les frondaisons, me croyant invisible, son pur profil semblable à celui d'une Liseuse de Vermeer ou d'une Innocence de Greuze, et dont ma grand-mère m'avait offert une représentation lithographique qui orna lontemps le mur de ma chambre, elle m'aperçut grâce un miroir de poche qu'elle dissimulait dans son mouchoir. Elle fit un geste de la main où je lus une invite, mais dont je compris bien plus tard, dans un temps où elle devait jouer un rôle important dans ma vie, qu'il me signifiait l'ordre de m'éloigner.
Pourtant, lontemps encore, chaque fois que, dans un five o'clock de Madame Swann ou une soirée chez les Guermantes, j'entendais éclater le rire d'une jeune fille rousse, je percevais, montant le long des rivages lointains de ma mémoire, incompréhensible d'abord, puis intensément présent, l'éclat céruléen de sa robe, étincelant au milieu d'opaques et persistants feuillages de hêtres rouges.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon
Mémoires
Source de Le Noble célibataire
Âgé de dix-huit ans, Louis de Rouvroy, sur les instances de sa mère, songe à convoler en justes noces et jette son dévolu sur une des filles du duc de Beauvillier. Le mariage ne se fera pas. A cette occasion, il parle, en une longue digression - dont nous ne citerons que quelques extraits -, d'un autre mariage raté, celui de son cousin Claude de la Ferté-Vidame, un Saint-Simon également. L'histoire est la même que celle connue du lecteur abusé par les indélicatesses de Conan Doyle. Qu'on en juge :
... Mon cousin me vint trouver seul dans le petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine et où personne ne passait. Il me fit son compliment, et sur ce qui l'amenait, et sur ce qu'il avait mieux aimé m'adresser directement à moi que de m'en faire parler, comme on fait d'ordinaire. Il est vrai que son aventure n'était point courante ; d'un air allumé de crainte, il me dit qu'il se sentait d'aller passer les premiers élans de sa douleur dans la solitude, loin de la Cour. Je le pressai de s'en ouvrir à moi et de me conter la raison de son état ; à cela il parut profondément touché de mon inquiétude. Il me dit qu'il était pénétré jusqu'au fond de l'âme, et que de tout son cœur il me remerciait de ma sollicitude, mais qu'en un tel moment de détresse, il balançait d'entre le désir de tout me révéler ou de se retirer pour un temps à la Trappe. Je finis par apprendre que le mariage dont ma famille était exaspérée, et qui avait fait dire à Mme la Maréchale de Lorge qu'une telle union ne pouvait rendre heureux ni les époux, ni leurs parents, et que le Roi assurément ne saurait approuver sans grand déplaisir, entre mon cousin et la fille d'un riche propriétaire de la Nouvelle-France nommé Doran, ne se ferait pas faute de la mariée qui s'était enfuie au moment même que la cérémonie était commencée. Nul n'avait plus, depuis ce pénible moment, entendu de la promise...
Saint-Simon console son cousin et lui promet son aide. Il va voir Monsieur de Beauvillier qui lui conseille de requérir les services du Lieutenant de Police Hommelet, homme discret et sûr :
Le lendemain matin, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avait fait réflexion qu'Hommelet était homme très sûr, et que, si je voulais lui confier l'affaire de mon cousin, il deviendrait un appui très commode et très caché. Cette proposition rendit à mon cousin la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Nous vîmes Hommelet dans la journée et l'instruisîmes bien.
Suit la description que Saint-Simon fait du Lieutenant de Police Hommelet. On croit rêver devant tant de similitude avec la silhouette du détective londonien :
Il était grand, fort maigre, le visage long et pâle, un fort grand nez aquilin, la bouche petite, des yeux d'esprit et perçants, le sourire rare, l'air ironique mais ordinairement fort sérieux et concentré. Il était né vif, bouillant, quelque fois emporté, goûtant peu des plaisirs. Beaucoup d'esprit naturel, le sens extrêmement droit, une grande justesse, souvent trop de précision ; l'énonciation aisée, exacte, naturelle ; l'appréhension vive, le discernement bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s'étendait vastement sans jamais s'égarer ; une simplicité et une sagacité extrêmes, et qui ne se nuisaient point l'une à l'autre.
Le lecteur l'aura deviné ; Hommelet finit par découvrir que la demoiselle était déjà mariée et que son époux, longtemps cru mort avait réapparu au moment de la cérémonie...
Et que dire devant tant d'impudence ? : Mister Doyle n'a même pas pris la peine de changer les noms de "ses" personnages !
Complainte populaire
Et s'il fallait, pour dessiller les yeux des aveuglés volontaires, une preuve décisive de la perfidie des mercantis littéraires d'Albion, c'est sans conteste le document suivant qui la leur fournirait. Car, non content de piller les monuments les plus irréfragables du patrimoine spirituel que les écrivains français ont légué à notre nation, Mister Watson, fatigué sans doute par la digestion de ses bouillis de boeuf arrosés de thé, n'a pas hésité à chercher la nourriture de son inspiration défaillante dans les témoignages les plus humbles de notre héritage gaulois ! Oui, il a osé présenter comme une page de ses mémoires personnels une de ces complaintes que les chanteurs des rues offraient jadis pour quelques sous à la curiosité émue de nos compatriotes. Que l'on m'entende bien ! Je ne prétends pas que le texte qu'on va lire mérite la comparaison avec les chefs-d'oeuvre de François Coppée, d'Albert Samain ou de Sully-Prudhomme. Certes non ! La rime en est laborieuse, la versification hésitante, et la syntaxe discutable. Mais, telle qu'elle est, c'est une oeuvre française, émouvante à sa simple et modeste façon, un pur produit de ce que notre sensibilité populaire a créé, de son propre fonds. L'Anglais, dépourvu d'imagination, incapable d'invention, a nourri son anémique inspiration avec cette pauvre complainte, que les érudits datent des années 1820, en la transposant à peine dans l'épisode de La Pensionnaire voilée...
COMPLAINTE SUR LE CRUEL DESTIN DE
LA FEMME INFIDELE
D'UN DOMPTEUR DE FAUVES FEROCES QUI TROUVA
LE
CHATIMENT DE SA PERFIDIE PAR LA TRAHISON
DE SON AMANT ET LA GRIFFE
D'UN LION
Sur l'air de La Complainte de Fualdès.
(Le texte se vend cinq sous auprès
des chanteurs
ou au Palais-Royal, Galerie de
Bois, à l'enseigne du Singe Bossu)
Ecoutez, peuple de France
En gardant un grand silence
La cruelle tragédie
De ces deux amants maudits.
Ils se sont crus très
malins
Mais ont connu leur destin !
Dans une ménagerie
Vivait une jeune fille
Dont les parents dev'nus vieux
De son avenir soucieux
Avaient fait une écuyère
Et la belle était très
fière.
Ses cheveux blonds comme l'or
Et les formes de son corps
En un clin d'oeil séduisirent
Le dompteur, un triste sire
Qui sans hésiter usa
De la fille aux beaux appas.
Il était laid et brutal
Et son visag' d'animal
Lui donnait la ressemblance
D'un ours aux pattes immenses
Dont le rest' de sa personne
Etait d'un vrai porc fait homme.
La pauvrette sacrifiée
Aux appétits insensés
De ce monstre de nature
Ne tarda pas, soyez sûrs
A chercher dans d'autres bras
L'amour qu'ell' ne trouvait pas.
Elle tomba amoureuse
Bien qu'ell' ne fût pas
vicieuse
Et se donna sans scrupules
A Léonardo l'Hercule
Qui était beau comme un
ange
Mais son âme était de
fange.
Poussés par la passion
Ils perdirent la raison
Et osèrent préméditer
D'assassiner sans pitié
Pour se sauver des misères
Le mari de l'écuyère.
Et l'Hercule, âme perdue !
Fabriqua-z-une massue
Qui était faite-z-en plomb
Semblable à un' patt' de
lion
Avec l'aide de cinq clous
Qu'il y planta tout au bout.
Ils voulaient, amants funestes,
En exécutant leur geste
Sans crainte de la police
Faire croire à la justice
Que ce serait le lion
Qu'aurait tué son patron !
Mais quand l'amant eut frappé
Le dompteur par lui tué
L'écuyère auprès
de lui
Fit retentir un grand cri :
Elle avait laissé béante
La cage de la bêt' géante
!
Et le lion de l'Atlas
Se jeta, trois fois-z-hélas
!
Sur la pauvre pécheresse
Qui hurlait avec détresse.
Il lui griffa le visage
Et en fit un vrai carnage.
Elle implorait son amour
Pour qu'il vienne à son
secours.
Mais le lâche devint blème
Et dans sa douleur extrême
Elle vit partir l'Hercule
Qui s'enfuya sans scrupules.
MORALITE
Jeunes filles au beau visage
Tâchez donc de rester sages
Car sous des dehors charmants
Bien souvent vos chers amants
Apparaissent un beau matin
Avoir
des âmes de lapins.
Les Mille et une Nuits
On sait en effet qu’Antoine Galland, érudit par vocation et diplomate de profession, entama la traduction des Mille et une nuits en 1670, peu de temps après avoir rejoint le service du marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV à Constantinople ; il ne devait pourtant achever la rédaction du XII et dernier tome de cette œuvre majeure que le 8 juin 1713, c’est-à-dire plus de vingt-cinq ans après son dernier voyage en Orient.
Or, si les premiers textes de Galland étaient bien fondés sur des manuscrits arabes originaux (B.N. de Paris, fonds arabe 3645) comme sur des contes glanés directement sur le terrain, il est aujourd’hui évident que le traducteur a progressivement cédé le pas au littérateur dès que les sources orales ou épigraphiques à sa disposition ont commencé à se tarir…
Les Mille et une nuits de Galland sont donc à la littérature arabe ce que les romans de Chrétien de Troyes et les récits d’Anatole Le Braz sont aux contes celtiques : une libre variation sur des thèmes universels auxquels un auteur de talent a su imprimer la marque du Génie français et ajouter le piquant si caractéristique des salons parisiens.
Voltaire, Diderot et Montesquieu – mais aussi, dans une moindre mesure, et avec moins de réussite, Pétis de la Croix, le savant Bignon ou l’écrivain Gueulette – ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, et se sont emparés avec empressement des motifs faussement exotiques révélés par ces contes pour mieux pourfendre la superstition et, finalement, écraser l’infâme...
Cette indéniable gallicité des contes de Galland vient donc renforcer le caractère véritablement criminel de l’annexion par Doyle de l’une des créations les plus originales du poète de Rollot2 : L’aventure du Shah Vajjâ, dont nous livrons ici les premières pages, est bien connue des philologues français, même si cette variation de la troisième des Aventures du Calife Haroun-Al-Raschid n’a jusqu’ici été publiée dans notre langue qu’en annexe au tome XI de l’édition originale (1717) des Mille et une nuits. Il convient pourtant de remarquer que le plagiaire de Baker Street avait un accès plus aisé à ce texte, puisque les traducteurs anglo-saxons avaient pris dès 1721 l’habitude de le présenter directement dans le corps de l’œuvre – au mépris de l’équilibre de celle-ci, sans doute, mais vraisemblablement avec le souci de ne pas fatiguer leurs indolents lecteurs.
Les similitudes entre ce conte et L’Aventure du détective agonisant sont trop évidentes – et, à dire vrai, trop nombreuses – pour qu’il soit utile ou opportun de toutes les relever ; nous apporterons néanmoins, en note, quelques précisions sur les moins évidentes d’entre elles.
L’Aventure du Shah Vajjâ
Quelquefois, comme Votre Majesté ne l’ignore pas, les souverains de ce monde doivent se faire violence et s’abandonner à la ruse ou au mensonge pour satisfaire aux obligations de leurs charges. Même le plus honnête et le plus vertueux des califes de Bagdad, le fameux Haroun Al-Raschid, fils de Mahdi, dut un jour recourir à ces artifices pour mieux rendre la justice.
La grande île de Sumatra fut longtemps l’un des royaumes tributaires des califes de Bagdad. Le roi qui la gouvernait du temps d’Haroun-al-Raschid s’appelait Vajjâ ; et puisque l’un et l’autre étaient cousins, fils de deux frères, Haroun avait accordé à Vajjâ le titre de Shah des Iles de l’Est.
Le Shah Vajjâ3 avait jugé à propos de confier l’administration de ses Etats au vizir Sidi Kamel4. Or, le caractère de ce dernier ne compensait que bien peu ses grandes qualités d’intendant : Kamel était toujours chagrin, et il rebutait également tout le monde, sans distinction de rang ou de qualité.
Chargé par son maître de trouver l’épouse capable de lui engendrer un héritier, il avait décrété que la beauté et toutes les belles qualités du corps n’étaient pas les seules choses que l’on devait chercher chez une future reine de Sumatra. Fort de ce principe, il n’avait présenté à son Shah que les filles nubiles les plus honnêtes et les plus vertueuses des îles orientales, toutes de lignée royale ou pour le moins princière, mais toutes également affligées, par un malencontreux hasard, d’un défaut physique souvent susceptible d’occulter leurs belles qualités morales : borgne ou boiteuse, naine ou goitreuse, chacune des fiancées que le vizir Sidi Kamel présentait à son Shah semblait moins accorte que la précédente.
Tant de probité et d’honnêteté réunies ne parvenaient pourtant pas à induire chez Vajjâ la douce inclination qui précède parfois l’hyménée ; toute sa cour ne l’en pressait pas moins de prendre femme, de peur que Sidi Kamel n’eût un jour à assurer une régence que le caractère du vizir annonçait longue et difficile. Le Shah Vajjâ se résolut donc à rendre visite à son cousin Haroun-Al-Raschid, persuadé qu’il saurait trouver dans la grande ville de Bagdad une épouse digne à la fois de ses fonctions et de son affection.
Accompagné de son vizir, Vajjâ fit son entrée dans la capitale de l’empire des Abassides5 en un jour qui ne me vient pas présentement à la mémoire6. Haroun lui fit à la fois bon visage et bon accueil : apprenant la raison du voyage de son cousin, le calife fit sur le champ organiser maintes joutes et festivités au cours desquelles lui furent présentées tout ce que la bonne société musulmane comptait de filles à marier ; tant et si bien que, moins d’une semaine après son arrivée, Vajjâ était déjà fiancé à la belle et noble Fatime, fille du sultan d’Alifbay.
Les vœux à peine prononcés, le Shah fut pris de fièvre, s’alita et mourut en trois jours.
Le décès de son cousin contrista et intrigua si fort Haroun qu’il fit mener une longue enquête, interdisant aux membres de la suite du Shah de Sumatra de repartir pour l’Orient. Comme à son habitude, le calife de Bagdad ne se contenta pas du rapport de ses sicaires et prit soin de se travestir pour interroger plus à loisir les médecins et les mages qui avaient assisté aux derniers moments de Vajjâ ou se mêler incognito aux servantes de la princesse Fatime7.
Toutefois, après plusieurs lunes d’efforts, l’espoir sembla abandonner Haroun, qui s’enferma dans son palais pour pleurer enfin son cousin.
Comme ce deuil semblait durer plus que de coutume, le vizir Giafar, fidèle ministre du calife, passa outre les ordres de son souverain et força la porte de ses appartements particuliers. Il trouva le fils de Mahdi couché sur un sofa, les traits tirés par la maladie autant que par le chagrin : « Sire, s’exclama le Vizir, pourquoi gardez-vous la couche depuis tant de jours sans plus vous préoccuper des affaires de l’Etat et des comptes de vos propres fiefs ? Vajjâ est mort depuis plusieurs semaines déjà, et il n’est pas convenant qu’un Abbasside porte le deuil aussi longtemps : la suite de votre cousin n’attend que votre ordre pour porter la nouvelle de son décès à Sumatra, et le peuple murmure que son calife ne souhaite plus rendre la justice. Ordonnez, et vos eunuques appelleront vos épouses qui vous baigneront, vous distrairont et rendront plus léger le souvenir de votre amitié pour le Shah.
- Ne me parle plus de bains, coupa le Calife, je soupçonne cette détestable pratique d’être directement responsable de notre décadence !
- Comment cela, mon Seigneur ? s’étonna le Vizir.
- Les génies, mon bon Giafar, les génies de l’eau : ne sais-tu pas qu’ils s’emparent du corps de nos concitoyens pendant leurs ablutions ? Une fois possédé, même le plus pieux des imâms ne peut s’empêcher de blasphémer, même la plus fidèle des épouses cède à ses séducteurs : Albatsar, le Roi des Génies, complote contre la dynastie et souhaite s’emparer de mon trône en corrompant mon peuple ! »
Ce délire inquiéta Giafar, qui se rapprocha de son maître et le toucha au front, qu’il trouva brûlant.
« Je vous croyais seulement atteint de langueur, mon Maître, et vous êtes en fait tout fiévreux ! s’écria-t-il.
- Oui, répondit distraitement le Calife. C’est que, pendant mon enquête sur la mort de Vajjâ, l’une des suivantes de celui-ci m’a jeté un sort.
- Un sort, Majesté ?
- Quelle importance peut avoir cette légère indisposition en comparaison de la trahison des génies ? grommela Haroun, le regard éteint. Cette petite souillon servait à la table de mon cousin. Grimé en simple panetier, je l’ai pressé de questions afin d’être certain que ce dernier n’avait pas pu être empoisonné. Irritée de mon insistance, elle m’a soufflé une fine poudre au visage pour se dégager. C’était il y a deux jours, et mes vertiges n’ont fait qu’empirer depuis. Mais cet incident, en me contraignant à m’aliter, m’aura au moins permis de réfléchir et de me rendre compte de la perfidie d’Albatsar, roi de la Cité d’Ifêq et souverain des génies dans cette partie du…
- Sidi Kamel connaît chacun des membres de la suite de Vajjâ, l’interrompit Giafar. L’avez-vous interrogé à propos de cette servante si peu aimable ?
- Certes, admit Haroun. Le Vizir de Sumatra s’est confondu en excuses, a donné l’ordre de faire fouetter l’insolente et m’a cédé une mesure d’herbes de son pays à prendre en tisane pour me guérir de mon mal. Il m’a assuré que je serai sur pied dans deux jours à compter d’aujourd’hui, fin prêt à combattre les légions d’Albatsar. »
Ces paroles n’apaisèrent pas Giafar : il avait assisté à l’agonie de Vajjâ, et reconnaissait chez Haroun Al-Raschid les symptômes de la fièvre qui avait emporté son cousin. La servante pouvait-elle avoir usé de la même poudre pour assassiner le Shah, puis pour se débarrasser de celui qu’elle prenait pour un panetier trop curieux ?
« Avez-vous pris la médication de Sidi Kamel, mon Seigneur ? demanda-t-il.
- Dès mon retour au palais, mais la quantité en était si faible que mes épouses n’ont pu en tirer qu’une seule petite tasse de tisane. Qu’importe d’ailleurs ! Personne n’est mieux placé que Kamel pour connaître le dosage adéquat des antidotes à la magie de son pays. »
Giafar prit sa décision sur le champ :
« Mon Maître, permettez-moi de convoquer sur le champ le Vizir de Sumatra !
- Pourquoi cela, Giafar ?
- Je soupçonne cette servante de vous avoir fait respirer le poison qui a emporté votre cousin ; sans doute s’est-elle ainsi vengée de quelque brimade. Puisque nos médecins n’ont pu le reconnaître, c’est qu’il s’agit sans doute d’un venin de son île natale : Kamel saura le reconnaître et vous prescrire le médicament adéquat. »
Haroun haussa les épaules.
« Fais comme tu l’entends.
- Il convient d’agir avec célérité : je pars donc quérir le Vizir de Sumatra », se réjouit Giafar en reculant vivement vers la Porte.
Un cri de son maître brisa son mouvement.
« Ne quitte pas cette pièce ! », rugit Haroun.
Surpris et peiné, Giafar se retourna vers son maître. D’un geste, ce dernier l’invita à s’agenouiller près de lui.
« Qui sait si l’un de mes gardes n’a pas été envoûté par Albatsar ? » murmura Al-Raschid à l’oreille de son Vizir, en glissant un regard soupçonneux vers les sicaires gardant sa porte. « Je ne puis avoir confiance qu’en toi : je n’ignore pas que tu répugnes à te baigner plus d’une fois par mois – les génies n’ont donc pas pu corrompre ton âme. »
Aucun courtisan n’ignorait que la seconde épouse de Giafar, farouche esclave franque autrefois capturée par une galère abbasside, refusait d’accorder ses charmes à son époux si ce dernier n’exhalait pas la fragrance virile des hommes de son village natal8..
« Mande l’un de tes secrétaires et envoies le vers Sidi Kamel, continua Haroun. Qu’il lui décrive soigneusement mon état, et qu’il lui fasse savoir que sa première drogue n’a pas eu l’effet escompté. Dès que tes ordres seront donnés, emprunte un cimeterre, puis chasse mes femmes, mes serviteurs et mes gardes de mes appartements : je ne veux courir aucun risque. »
Les ordres du Calife de Bagdad, que celui-ci soit lucide ou délirant, ne souffraient aucune contradiction : quelques instants plus tard, Giafar et Al-Raschid étaient seuls dans la pièce, le premier encombré d’un long sabre incurvé, le second gémissant doucement sur sa couche. Réunissant ses dernières forces, Haroun s’adressa une nouvelle fois à son Vizir :
« La surprise reste la meilleure des alliées, mon ami : les sbires d’Albatsar peuvent attaquer à tout instant. Dissimule-toi soigneusement derrière mon sofa : tu en surgiras et courras sus à l’ennemi si je t’appelle – mais seulement si je t’appelle, m’entends-tu ?
- Mais, mon Seigneur, il faudra bien que j’accueille Sidi Kamel. Je ne puis donc…
- Ne t’inquiète pas des convenances, l’interrompit le Calife. Tu resteras caché pendant toute la durée de mon entretien avec le Vizir de Sumatra et tu n’apparaîtras que sur mon ordre. J’ai dit. »
Giafar, la mort dans l’âme, s’inclina devant son calife et dissimula du mieux qu’il put son embonpoint naissant derrière le sofa de son maître. La position était inconfortable ; elle n’était pourtant pas insupportable. Un coup à la porte fit sursauter le Vizir, qui entendit son secrétaire introduire timidement Sidi Kamel auprès du Calife, avant de s’éclipser.
« Entre, Kamel, et ferme soigneusement cette porte », murmura Haroun d’une voix faible.
Un long silence s’ensuivit. Le Vizir de Sumatra s’était approché du sofa, et examinait Haroun
« Ce jeune homme m’a laissé entendre que le Commandeur des Croyants désirait recourir à mes modestes connaissances médicales, déclara Kamel. »
[Haroun persiste à feindre la folie et parvient à mettre Kamel suffisamment en confiance pour que ce dernier, savourant son triomphe, admette que sa tisane, et non la poudre de la servante, est à l’origine de l’empoisonnement du Shah et du Calife : Al-Raschid, en pleine santé, lui révèle alors qu’il n’a jamais consommé ce breuvage et n’a monté cette supercherie que pour l’amener à se dévoiler et venger ainsi Vajjâ ; Giafar arrête alors le félon.
Le conte s’achève sur une note de gaieté avec l’empalement de Sidi Kamel au rythme du psaltérion vengeur de la belle Fatime, fille du Sultan d’Alifbay].
NOTES
1Le Temps retrouvé parut en 1927.
2(N.d.E.) Ce détestable exemple a d’ailleurs été récemment suivi par un obscur sémiologue italien, qui connut sa minute de gloire au milieu des années quatre-vingt en reprenant à son compte le stratagème utilisé par le médecin de Douban pour se venger du Roi de Grèce (L’histoire du Vizir Puni, tome I) : un livre aux pages collées, mais également empoisonnées… Là encore, une stratégie narrative élaborée par Antoine Galland permit à un graphomane compulsif de commettre un roman à succès.
3Cette fois, Mister Doyle a rencontré quelques difficultés en cherchant à angliciser des patronymes typiquement arabes ou persans, et s’est vu contraint d’abandonner ses piètres jeux de mots habituels pour pratiquer des allitérations qui ne sont pourtant pas moins transparentes. On reconnaîtra ainsi Victor Savage derrière le Shah Vajjâ.
4Les traductions anglaises, peu respectueuses des règles fixées dès 1682 par les bons pères pour la transcription des noms propres orientaux, transforment “Kamel” en “Camel”. Doyle a conservé les initiales en les inversant, et transformé Sidi “Camel” en Culverton Smith.
5(N.d.E.) Harun Al-Rashid (766-809) fut le cinquième calife abbasside (786-809).
6Ces irruptions soudaines d’un narrateur parfois négligent (Schéhérazade) dans le fil même du récit se rencontrent à plusieurs reprises dans le recueil (cf. p. ex. le second paragraphe de l’Histoire d’Aladin ou la lampe merveilleuse) ; elles tendent bien sûr à démontrer que Cervantès a d’abord bâti son Quichotte sur des formes narratives typiquement arabes : “ En un village de la Manche, du nom duquel je ne veux pas me souvenir… (de cuyo nombre no quiero acordarme…) ”… On observera néanmoins que si Cervantès, plagiaire génial, parvient à dépasser les limites des contes maures de son enfance pour inventer le roman moderne, Doyle se contente quant à lui de simplement transposer l’intrigue et la situation créées par Galland dans l’Angleterre victorienne, sans guère plus d’invention.
7On sait maintenant à quel personnage Sherlock Holmes a emprunté l’usage des déguisements les plus divers…
8Ce paragraphe est sans doute apocryphe : nous l’empruntons à l’édition anglaise de 1721, mais il est absent du XI tome de l’édition originale des Mille et une nuits - il n’est donc pas exclu que cette description peu amène des mœurs franques soit une pure et simple invention de C. A. Milverton, éditeur londonien des œuvres de Galland, dont la propension à la médisance était encore proverbiale au début du XXe siècle.