VII
De surprises en surprises...
Allais, Christophe, Villon, Mistral & Voltaire
« Maintenant que nous
connaissons les procédés du voleur, assurons-nous de
son tempérament. »
Victorien Sardou, La Perle
noire.
'AUCUNS seraient tentés de
m'accuser de vouloir à tout prix noircir le tableau de chasse
du prédateur anglais. « Ne voit-il pas le mal
partout, là où il n'y a peut-être que
coïncidence, voire admiration pour notre littérature
?», s'écrieront les plus candides de mes lecteurs.
Hélas, le voleur ne s'arrête pas en si bon chemin, il
persiste et signe !
Qu'il nous dérobe thèmes et intrigues, c'est chose aujourd'hui banale, mais Monsieur Doyle va plus loin qui s'accapare les noms, les ambiances et les caractères, sans piper mot sur ses emprunts. Et il fait feu de tout bois ! Pourquoi s'en tenir à Villon ou Voltaire - comme nous allons le voir - alors qu'il suffit de puiser à toutes les rivières de notre belle France ? Monsieur Doyle s'en prend également à nos auteurs modernes, nous l'avons déjà signalé, avec un goût tout britannique pour le décadant, le fantasque et le malsain : plutôt que de "s'inspirer" de nos plus grandes gloires actuelles comme Monsieur Georges Lecomte qui vient d'être élu à l'Académie Française au fauteuil du regretté Frédéric Masson, Jules Clarétie ou Boylesve1, il préfère imiter Proust ou Lautréamont. Qui dans cinquante ans se souviendra encore de ces deux noms ? Ou bien de celui d'Arthur Conan Doyle ?
Soyons juste, Mister Doyle fait quelquefois preuve de plus de discernement dans ses choix, lorsqu'il pille ces aimables auteurs bien français que sont Alphonse Allais ou Christophe.
Et ne va-t-il pas jusqu'à s'emparer de la prose de Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature ? Non, Monsieur l'Anglais, c'en est trop. Vous aurez des comptes à rendre à la postérité méprisante.
François Villon
Le Testament CLXXXVII 2
Item,
à Maître Charles Heaulmet
Je
laisse un tonneau de Bourgogne
Il
m'a épargné le gibet
Où
me cuidaient pendre les cognes
Pour
un vol qui n'était mon fait
(Un
au moins, si ce n'est vergogne !)
Ils
fuirent sous les quolibets
Ne
pouvant finir leur besogne
Chère
loque, ô corps qui est mien
On
te veut pendre comme andouille
Briser
tes os tes dents tes reins
Couper
tes oreilles et tes couilles
Mais
Heaulmet prouva et fit bien
Qu'un
coquillart nommé Réville
Etait
l'auteur de ce larcin
Ainsi
sauva mes ustensiles
Il
montra du doigt le coquin
Comme
le chien de Basquerville
(Gloire
à Jhésus et à ses saints !)
Il
mit gentiment dans le mille
Alphonse Allais
Retrouvailles
La première fois que j’ai fait la connaissance de Chamouillard c’est pendant notre volontariat à Metz en garnison dans le corps des artilleurs. On pouvait dire et on le disait : l’artilleur de seconde classe Chamouillard avait une façon de porter notre élégant uniforme, digne de nos canons et de ceux de la mode. Je n’ai jamais su par quelles louches tractations il avait réussi à se faire admettre comme aspirant-aide-auxiliaire auprès du Médecin Major.
La deuxième fois que j’ai revu Chamouillard c’était il y a déjà quelques lustres, (ce qui n’est pas fait pour me rajeunir) au cours d’une réunion des Anciens Artilleurs de Metz, tempus fugit. Toujours aussi élégant à la ville qu’il l’avait été à l’Armée, ce qui frappait surtout dans sa personne c’était une redingote d’une couleur qui rappelait irrésistiblement le charmant plumage du serin. Je me souviens que c’est à partir de là que nous l’avions surnommé "Veston Jaune".
(Connaissant mon extrême sensibilité, vous me pardonnerez chers lecteur et très chères lectrices d’essuyer, ici, une ou deux larmes furtives qui perlent à mes paupières).
La dernière fois que j’ai rencontré Chamouillard, c’était avant les déplorables événements de 70 (vous êtes donc trop jeune pour vous en souvenir), un matin, de très bonne heure (je ne me rappelle pas quelle mouche m’avait piqué pour me lever si tôt) j’ai rencontré, disais-je, Chamouillard à l’angle de la rue Saussure et de la rue Lebouteux, non loin, si mon souvenir est exact, du boulevard Bonne Nouvelle3.
Nous ne nous sommes pas reconnus tout de suite, moi surtout car, lui, il avait beaucoup changé, disons épanoui. Mais l’organisation sans faille de mon cerveau reconnut presque instantanément sa redingote jaune qui, si elle avait été rouge et s’il n’avait pas arborés de superbes bacchantes, aurait pu le faire confondre avec Pickwick soi-même.
- Aldebert ! (je m’appelais déjà Aldebert, c’est plus chic à l’oreille) toi ! Toujours aussi bel homme !
- Chamouillard ! Mon vieux Veston Jaune ! qu’est-ce que tu deviens ? tu as continué dans la médecine ? Allez, viens prendre un verre à la santé des artilleurs de Metz.
Nous nous installâmes à la terrasse du café le plus proche du carrefour de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune et du Quai de la Mégisserie (oui, il me semble maintenant que c’était plutôt à ce carrefour là. Je revois la couple de becs de gaz encore allumés.).
Les deux premiers vermouths commandés, il m’expliqua qu’il avait abandonné la carrière médicale et qu’il était en mission à Paris car, depuis quelques années, il avait l’honneur d’être le secrétaire d’un homme tout à fait remarquable dont il me tendit la carte :

- Ce n’est pas pour me vanter, mon cher Aldebert, mais je suis assez fier de la confiance qu’il me témoigne car sa réputation dépasse les frontières. Je te dirais que même des têtes couronnées, auxquelles il a rendu de grands services, ont son nom sur la langue (c’est une image !) :
Charles Laucol (Metz) !
- Si je te disais (il me l’a dit), il tient tellement à moi que, sur ma demande, il m’a proposé de venir habiter chez lui pour m’avoir, si je puis dire, toujours sous la main. L’appartement n’est pas très grand mais il se trouve qu’il comporte un salon et deux chambres dont une qui était presque vide. (tiens comme mon verre, Garçon !). La rue des Trois Boulangers occupe une situation privilégiée au centre de Metz et notre appartement est juste en face de l’Hôtel de Police ce qui, quelquefois peut être très utile, surtout pour les policiers qui viennent demander des conseils précisément officieux à mon maître. Et tu sais....
Au fait, je me le rappelle tout-à-fait à présent, ce n’était pas au coin de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune et du Quai de la Mégisserie mais bien au coin de la rue Monge et de la rue des Boulangers, à la terrasse du Café des Moulins qui était, dans le temps mon café de prédilection.
Mes fidèles lecteurs et aimables lectrices me pardonneront cet inopportun aparté, car ils savent à quel point je suis un esclave de la Vérité.
Revenons à la terrasse du Café des Boulangers juste à temps pour capter la fin d’une phrase du discours de ce bon Chamouillard :
- ... et il m’a répondu : mon cher Jaune Veston (G. Laucol a des ancêtres un peu britishes qui inversaient déjà l’ordre logique des mots), mon cher Jaune Veston, puisque vous êtes là (j’aime en lui cette façon de s’exprimer sans ambages) eh bien, m’a-t-il dit, je vous autorise à prélever quelques notes sur certaines parmi nos affaires non couvertes par le secret d’honneur.
- Félicitations ! mon cher Veston ! Pourrais-tu tout juste me préciser quel genre de service peut rendre à nos grands hommes un Conseiller officieux comme le tien?
Veston Jaune fit honneur au vermouth-cassis (Mieux vaut boire assis que debout et vermouth cassis). Puis se penchant discrètement sur mon épaule, me glissa dans l’oreille subséquente :
- Ça, mon vieux Aldebert ! je n’ai pas le droit de t’affranchir sur des secrets d’État que nous avons résolus moi et mon maître. Mais si tu veux, je peux te conter une affaire compliquée mais à laquelle il a trouvé, comme à son habitude, une solution élémentaire.
Je voulus, il conta.
Étant donné que l’ami Chamouillard ne m’a pas fait promettre de la garder pour moi (en tout cas, je ne m’en souviens pas d’une manière formelle et lui non plus sans doute ) je vais me permettre de vous faire part de cette, en effet, très curieuse et édifiante aventure...
Christophe
La
Famille Fenouillard, Le Savant Cosinus
Les
Malices de Plick & Plock
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Non content d'outrager nos classiques, Monsieur Doyle s'est également servi dans ce que je nommerai, sans aucune ironie, la petite littérature. Que le lecteur compare la légende des délicieux dessins ci-contre, tirés des Malices de Plick et Plock que l'aimable Georges Colomb, plus connu sous son nom de plume Christophe, a publié en 1904, avec le pensum que nous a récemment livré Conan Doyle, intitulé Le Vampire du Sussex. A la page suivante, je laisse le sagace lecteur deviner quelles ridicules histoires notre écrivaillon anglais a tiré des amusantes vignettes de Christophe. Nous citerons au hasard, pour aider ceux que la "prose" britannique laisse froids : La Cycliste solitaire, C. A. Milverton, Le Problème final, etc. |
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Frédéric Mistral
Un
escandale en Avignoun
(Proulogue)
Pèr mèstre Embelousaire elo èro La femo. I'avié raremen entendu moun amigo parla autramen d'elo. A soun avis esclusse e trepasse lou rèsto de la gènt femenino. Irèno Aiglo, me rapelle, s'apelavo mai moun ami jamai avié jougué emé elo a zizipanpan pèr-ço-que li femello l'interesano pesqui pas.
Avié ansin compausado un
pichot aire subre soun vióuloun :
Irèno es bèu, Irèno
agrado
E se fai bèu toujour que
mai ;
Irèno s'óublido
jamai.
Zizou Zizou e vivo l'oulimpic de
Marsiho.
E se fai bèu toujour que
mai
Irèno s'óublido
jamai,
Car es l'ounour de l'encontrado
E tèn soun noum d'uno
rèino.
Zizou Zizou e vivo l'oulimpic de
Marsiho.
E se fai bèu toujour que
mai
Irèno s'óublido
jamai.
Trouvas Irèno sènso
egau
L'amarias mai qu'autro gau.
Zizou Zizou e vivo l'oulimpic de
Marsiho.
Voltaire
Texte inachevé de 1774 4
Chapitre premier
Monsieur Schlessinger5 eut trois enfants illégitimes. Le premier fut officier, car il était fort myope et ne voyait ainsi pas le danger, ce qui le rendait brave ; le second, fort maladroit, devint chirurgien car il expédiait si promptement les malheureux venus le consulter qu'il n'y eut jamais personne pour se plaindre ; et le dernier devint prêtre puisqu'il n'était bon à rien.
[...] Voltaire décrit ensuite les méfaits des deux premiers enfants Schlessinger. Il Poursuit :
L'Abbé Schlessinger, qui voulait faire une grosse fortune, mais que la religion n'engraissait point, se mit en tête d'acquérir les bonnes grâces de Madame de Califax6, une dame angloise qu'il savait fort riche.
Il fit tant et si bien qu'il acquit bientôt la pleine confiance de la crédule qui, parce qu'elle était hérétique, ne savait point la duplicité des prêtres catholiques.
Chapitre troisième
[...] Après diverses péripéties qui ont conduit le félon à enlever Madame de Califax, l'entourage de celle-ci s'inquiète de sa disparition.
On envoie quérir la maréchaussée, qui investit le logis du serviteur de Dieu. On fouille les armoires, on regarde sous les lits et dans la huche à pain, on trouve dans la sacristie un catafalque qui supporte une vieille, qui avait passé la veille. Mais, n'ayant point trouvé Madame de Califax, on se retire, faisant mille excuses à l'Abbé, qui fait des mines outragées.
Mais, dans la nuit, une idée vient au Lieutenant du Roi, et le matin, ses gens trouvent la pauvre Califax, que le prêtre avait fait dormir en lui lisant les écrits de Monsieur Rousseau, et dont il avait celé le pauvre petit corps sous le catafalque, pensant la mettre en terre avec la vieille7.
Comme le bon Dieu, qui est si peu favorable aux hérétiques et aux autres pécheurs, pardonne tout à ses gens, Schlessinger et sa maîtresse ne furent point pris, et nous ne serions pas surpris d'apprendre dans la suite quelque autre exploit non moins sensationnel8 où leurs noms seraient mêlés.
NOTES
1Qui nous a malheureusement quitté au début de cette année.
(N.d.E.) Le 14 janvier 1926.
22ème édition Clément Marot, 1524
3Où je logeais alors mais dont j’ai déménagé depuis pour des raisons morales qui ne regardent que moi seul.
4(N.d.E.) Voici quelques extraits d'un manuscrit de Voltaire, non publié car jamais complété. D'après d'Hoursac, ce texte daté de juillet 1774, est de la main même de l'illustre polémiste, ce qui le rend contemporain des Oreilles du Comte de Chesterfield, publié dans les Nouveaux Mélanges en 1775 à Genève, chez Cramer. On ne peut que regretter que l'auteur de Perfida Albio n'ait pas cru bon de publier plus que quelques extraits, propres à défendre sa thèse, car ce manuscrit est aujourd'hui introuvable, sauf peut-être dans l'édition d'Oxford.
5Toute l'aventure connue sous le nom La Disparition de Lady France Carfax n'est qu'un plagiat servile de ce texte peu connu de Voltaire. Conan Doyle reprend sans vergogne le patronyme de Schlessinger (en déformant la graphie germanique) pour en faire un pasteur.
6La "dame anglaise de Califax" devient Lady Frances Carfax. Transposition transparente, qui trahit le plagiaire. Il est probable que le prénom de la "Lady" soit une allusion à l'origine française de la trame du récit repris par Doyle.
7On retrouve ici l'artifice que le médecin anglais reprend à son compte dans son propre récit, dans lequel le catafalque est naïvement remplacé par un cercueil à double fond. Cette pitoyable transposition enlève d'ailleurs à son récit tout caractère crédible.
8Ce membre de phrase est quasiment plagié mot à mot par Conan Doyle qui écrit : I shall expect to hear of some brillant incident in their future career. ce qui se peut traduire ainsi : Je peux m'attendre à entendre parler de quelque autre exploit sensationnel dans leur future carrière.