INTRODUCTION
Il peut paraître singulier, et même excessif, de faire du légendaire détective de Baker Street l’objet de cette étude. Après tout, n’appartient-il pas au genre policier, et donc, à la paralittérature ? N’est-il pas lui-même devenu, très vite, un héros populaire, plébiscité pendant plusieurs décennies par des milliers de jeunes (et moins jeunes) amateurs de sensations fortes, et non forcément par les érudits mûris à l’ombre d’alma mater ? 1 Pourtant Sherlock Holmes est plus que cela. Sa puissance évocatoire en a fait un mythe, à tel point qu’on oublie le créateur au profit de la créature, comme Frankenstein, dans l’esprit des foules, a fini par devenir le monstre, s’accaparant l’identité de son démiurge. Crime de lèse-majesté ? Les rapports qu’entretint sir Arthur Conan Doyle avec son personnage furent en tout cas des plus litigieux2. Débordé par l’extraordinaire succès du héros qu’il avait imaginé, l’écrivain dut craindre un moment pour son propre prestige et, afin d’éviter que le public ne l’oublie tout à fait, orchestra, prémédita la disparition de Holmes en le précipitant du haut des chutes majestueuses du Reichenbach, près de Meiringen, en Suisse. Le célèbre logicien était devenu trop envahissant, son père infanticide trouva donc un lieu « plausible », à sa mesure, pour l’y faire mourir3. Dix ans plus tard, malgré une obstination soutenue, un entêtement bien digne de ses racines irlandaises, Doyle devait ressusciter l’hôte mythique de Baker Street sous la pression des éditeurs, des lecteurs et de sa propre mère, sentant peut-être alors, et plus que jamais, la force du lien, puissant, indestructible en vérité, qui l’unissait, pour le meilleur et pour le pire, à son génial personnage. Le héros, cependant, n’empêche pas l’homme. Il n’est même jamais aussi grand que lorsque s’esquissent, derrière le masque glorieux, ses failles et ses faiblesses. L’illustre criminologue, avant d’être héroïque, est d’abord humain, et c’est dans cette humanité qu’il faut rechercher l’ombre qui le hante. En quoi consiste l’ombre de Sherlock Holmes, à l’intérieur de quel motif plus vaste elle s’inscrit, c’est ce que l’on tentera d’élucider ici.
NOTES : 1 Ce ne fut que bien plus tard après la première apparition du détective que les milieux intellectuels se penchèrent sur le cas Sherlock Holmes. Citons parmi les études les plus célèbres celles de Ronald A. Knox (« Études dans la littérature de Sherlock Holmes », publiées en 1912 et qui s’avérèrent pure mystification, suivies seize ans plus tard des Essays in Satire), T.S. Blakeney (Sherlock Holmes : Fact or Fiction, 1932), Dorothy Sayers (Unpopular Opinions, 1946), Michael Harrisson (In the Footsteps of Sherlock Holmes, 1958), Trevor H. Hall (Sherlock Holmes and His Creator, 1978), Michael Shepherd (Sherlock Holmes and the Case of Dr Freud, 1985), Michael Hardwick (The Complete Guide to Sherlock Holmes, 1986), P. Weller & C. Roden (The Life and Times of Sherlock Holmes, 1992). 2 Conan Doyle n’aimait pas son personnage, dont les goûts, les postures et les attitudes différaient en tout point des siens. Cette aversion, on le sait, devait même aller jusqu’au meurtre. Holmes révélait-il la fêlure secrète de l’écrivain ? Ranimait-il d’anciennes blessures ? Les biographes font apparaître que Mary Doyle inculqua à son fils cet amour de la patrie, de l’aventure et de l’idéal chevaleresque que développent ses ouvrages historiques, dont leur auteur estimait qu’ils constituaient son œuvre réelle, ravalant ainsi ses histoires policières au rang de médiocre divertissement. Doyle avance d’ailleurs cette excuse lorsqu’il se débarrasse de son héros, qu’il accuse de le distraire du véritable objet de sa vocation littéraire. Si donc plane sur « le meilleur de l’œuvre » l’ombre maternelle, le cycle holmésien, en revanche, à l’instar des écrits spirites composés après 1920, seraient, selon Pierre Nordon, « clairement une réhabilitation de la mémoire paternelle », de ce père perdant dont l’indéniable talent artistique ne fut cependant jamais reconnu et qui, en raison de son goût immodéré pour l’alcool, délaissa sa famille dont la charge devait revenir au jeune Arthur. Holmes, toujours selon Pierre Nordon, serait « un prototype paternel idéalisé » et ses aventures une « quête du père » (ibid., p. 41), Doyle devant entretenir avec son héros les mêmes rapports ambigus qu’avec son géniteur. Voir Pierre Nordon, Tout ce que vous avez voulu savoir sur Sherlock Holmes sans jamais l’avoir rencontré, Paris, Librairie Générale Française, coll. Le Livre de Poche Biblio essais, 1994, p. 40-41. 3 Du moins crut-il que cette idée était la sienne, car c’était oublier que Holmes existait déjà par lui-même, échappant à tout contrôle. Aussi l’ultime péripétie fut-elle plutôt suggérée par le héros à l’écrivain que décidée par celui-ci, le vœu profond de l’un se trouvant être celui de l’autre. Et dans ce cas, comment savoir ? |