? Actes du 4è Colloque de Poissy : Humaniser la mondialisation

 

LE JOUR DU COLLOQUE (1561)

Elle laisse tristement tomber
de ses mains d'aubépine
ce petit encrier grêle
où s'accroche une encre durcie
et qui se casse en morceaux irisés.
Sa bouche luit;
tout près de là dans leur jargon
discutent les délégués
du colloque de Poissy
et des huguenots la faconde
bruit derrière la tenture noire ;
lentement elle se dévêt
et l'enfant calque avec prudence
dans la pièce voisine sans images.
Quinze cent soixante et unième année
de l'ère du Christ.
Ce jour-là le corps a faim
fût-il suave comme est le sien.

Jean Follain, Inventaire, 1942.


SOMMAIRE

Ouverture par Jacques Masdeu-Arus

p. 11

  1. Globaliser les solidarités par Guy Hascoët

p. 15

  1. Déshumanisation et ré-humanisation par Corinne Lepage

p. 21

    Questions et débats

p. 27

  1. Culture(s), création, mondialisation par Claude Ber

p. 35

    Questions et débats

p. 45

  1. Entre autonomie, nationalisme et mondialisation, la Kabylie à la croisée des chemins par Hamid Salmi

p. 49

    Questions et débats

p. 57

  1. Internet, vecteur d'une nouvelle culture mondiale ? par Sébastien Canevet

p. 61

    Questions et débats

p. 71

  1. Le monde que nous voulons par Bernard Blavette

p. 77

    Questions et débats

p. 89

  1. L’universalisme des Droit de l’Homme par Laurent Kapela

p. 99

    Questions et débats

p. 109

  1. L’Ordre maçonnique mixte international « Le Droit Humain », acteur d’une fraternité internationale par Danièle Juette

p. 115

    Questions et débats

p. 125

 


LISTE DES AUTEURS

Claude Ber, Ecrivain

Bernard Blavette, Représentant ATTAC

Sébastien Canevet, Maître de conférences en droit privé

Guy Hascoët, Ancien ministre

Danièle Juette, Grand-Maître adjoint, Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain

Laurent Kapela, Consultant, Docteur en droit international des Droits de l’Homme

Corinne Lepage, Ancien ministre, Président de Cap21, professeur à l’IEP de Paris

Hamid Salmi, Ethnopsychiatre


Ouverture

par Jacques MASDEU-ARUS

 

Madame la ministre, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

Comme il y a un an je suis très honoré de participer à ce colloque de Poissy, le quatrième du nom. Lorsque je revois le thème des précédentes éditions, je trouve une remarquable continuité autour de la problématique de l’homme : « L’enfant avant la naissance », « Identités et communautés », et aujourd’hui « Humaniser la mondialisation ». On voit ceci de commun de décliner les valeurs humanistes sous différents aspects.

Le sujet qui est proposé aujourd’hui et demain, est également très lié à l’actualité puisque la mondialisation fait souvent l’objet d’analyses et de commentaires venant de nombreux observateurs.

Mais son intérêt se situe surtout dans sa transversalité c’est-à-dire par le fait que politiques, économistes, sociologues, juristes, défenseurs de l’environnement et bien d’autres, trouvent souvent matière à en débattre sous l’angle de leur domaine de compétences respectif.

D’ailleurs, le plateau des invités et la présence de certains intervenants de ce colloque prouvent, s’il en est, que la mondialisation suscite bien le débat et parfois, je peux même dire souvent, la polémique. Mais c’est bien là l’intérêt de cette manifestation qui se place dans les pas de son illustre prédécesseur, le colloque de 1561, qui parvint à réunir des personnes d’opinion bien divergentes. Hélas ! le succès ne fut pas au rendez-vous. Puisse ce 4ème colloque trouver une issue plus favorable.

Mesdames et messieurs lorsque j’ai répondu positivement à l’aimable invitation de l’association du Colloque de Poissy, je me suis penché sur le programme et je me suis posé cette question : ce colloque aurait-il pu voir le jour en Chine, en Inde ou à Singapour ? Je veux dire par là, de manière un peu provocatrice, est-ce que cette préoccupation n’est pas typiquement celle d’occidentaux parfois dépassés par la marche du monde ?

En effet, après avoir voyagé dans ma vie professionnelle, avant d’être au poste et aux commandes de cette commune de Poissy et de par mon mandat parlementaire, j’ai parcouru pratiquement le monde entier. Il me semble que ce souci d’humaniser la mondialisation est étranger à une bonne partie de la planète. Tout simplement parce que beaucoup d’habitants de la terre trouvent dans l’ouverture des marchés et du commerce mondial une source de prospérité et de richesse nouvelle et importante. Qui peut ainsi nier que le niveau de vie de dizaines de pays s’est amélioré depuis que la mondialisation est effective ? La mondialisation fournit par exemple du travail à des millions de chinois ou d’indiens qui sortent ainsi du sous-développement. Qui peut réfuter que la persistance de certaines barrières douanières mises en place par les pays riches conduit à affaiblir l’économie de beaucoup de pays en voie de développement ? La libéralisation des échanges pourrait au contraire, de mon point de vue, apporter beaucoup et aider de nombreux pays d’Afrique. Certes aujourd’hui l’Europe, particulièrement notre pays, semble souffrir de cette nouvelle donne et la question des délocalisations est brûlante.

Mais notre avenir est-il si sombre ? La France est un des premiers pays exportateurs du monde, et ce résultat n’est permis que par l’ouverture de nos frontières. De nombreux français travaillent dans des entreprises qui font l’essentiel de leur chiffre d’affaires à l’exportation. Notre pays est aussi celui de très grandes multinationales qui couvrent les cinq continents et qui font notre fierté. Il est également l’un des tout premiers pays sur le plan des investissements reçus de pays étrangers. Nous en bénéficions pleinement et cela se traduit par des milliers d’emplois. D’autres emplois sont cependant détruits du fait de l’intérêt de produire dans des pays à faible coût du travail. Plutôt que de nous lamenter, essayons plutôt de créer de nouvelles sources de richesses et d’emplois. En ce sens, la recherche et le développement, la formation sont devenus pour notre pays hautement stratégiques et nous devons y consacrer de plus gros investissements que nous ne le faisons encore aujourd’hui.

Par ailleurs l’internationalisation des marchés ne permet-elle pas aux français d’acquérir à moindre coût des produits qu’ils n’auraient pu acheter si ils avaient été produits dans nos pays industrialisés et en Europe du moins pour l’instant ?

Enfin, la mondialisation c’est aussi après le tragique raz-de-marée en Asie du sud, ce formidable élan de générosité venu de tous les continents.

Voilà donc un angle de vue moins désespéré que ne semblent penser certains observateurs. Surtout, un tel débat ne devrait pas être le champ de tous les défoulements idéologiques sur les vices et les vertus du capitalisme. Ainsi, j’ai toujours trouvé inadaptées les attaques contre l’Organisation Mondiale du Commerce, principal coordinateur et arbitre des échanges mondiaux. Car il est évident que la disparition de l’OMC conduirait à un capitalisme sans règles, du fait de l’action de ceux-là mêmes qui luttent contre la jungle de la mondialisation. Travaillons donc plutôt à ce que les règles claires et acceptables par tous soient érigées. Renforçons les organismes internationaux de contrôle et de régulation qui, à l’instar de l’ONU sur le plan des conflits armés, doivent parvenir à harmoniser l’ensemble de nos relations humaines. Il ne faut pas non plus céder aux facilités des idées qui paraissent trop évidentes ou parfois de mon point de vue simplistes. Je prendrai un exemple : celui du commerce équitable qui sera abordé dans cette assemblée tout à l’heure. Acheter plus cher un produit pour permettre à un petit producteur du tiers-monde de vivre convenablement est une idée généreuse et louable. Mais ce type de commerce ne pourra jamais se développer dans des échanges commerciaux, tout simplement parce que ils se heurtent aux réalités du marché. Donc là, il faut trouver d’autres solutions. Cette réalité fait que peu de consommateurs sont prêts à payer plus cher un produit alors même que la tendance est exactement inverse et je vais vous en donner un exemple. Les dernières études économiques montrent en effet que les magasins de « hard-discount » connaissent un succès croissant parce que les prix y sont plus bas. Et réellement comment reprocher à une famille à faible revenu de consommer ces produits peu onéreux mais fabriqués par des multinationales ? Il me semble donc que nous devons plutôt retenir quelques principes clairs basés sur les valeurs de notre civilisation.

Parmi les premiers critères que nous devons promouvoir pour humaniser la mondialisation, bien sûr le respect des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales. Je pense aussi à la liberté du commerce et du travail qui seuls peuvent permettre aux citoyens du monde d’élever leur niveau de vie dans le respect du droit bien évidemment. J’entends par là qu’il faut exclure de manière très ferme toute forme de travail et d’exploitation des enfants qui existe encore malheureusement dans le monde, et tout type de travail qui ne soit pas librement consenti et encadré par un contrat. Aujourd’hui trop de produits sont vendus à bas coût du fait de ces conditions de production inhumaines. Nous devons les exclure des règles du commerce mondial et condamner l’ensemble des pays et je dirai des dirigeants des pays où cela est toléré.

J’évoquerai enfin le respect de l’environnement. A cet égard l’adoption du protocole de Kyoto, certes imparfait, démontre que l’activité humaine peut être soumise à certaines règles écologiques adoptées par une majorité des pays du monde.

Enfin, la culture, doit-elle échapper aux règles du marché pour être préservée ? Là encore, la réponse à cette question diffère selon les points de vue. Car je ne pense pas que les américains par exemple, soient particulièrement préoccupés par la disparition de leur culture. De fait, l’histoire des civilisations nous apprend que la domination culturelle n’est souvent que le résultat d’une suprématie dans les autres domaines économiques, diplomatiques, technologiques etc. Tel est bien le cas aujourd’hui des Etats-Unis d’Amérique. Mais peut-être que la Chine ou l’Inde demain prendront le relais dans quelques décennies, simplement du fait de leur poids démographique infiniment supérieur à celui des pays occidentaux. De fait, poser la question en ces termes d’exception culturelle évite peut-être de nous interroger sur la vitalité de notre propre culture, de notre capacité à nous ouvrir sur le monde, de notre volonté de faire apprécier au reste de la planète nos idées et nos productions intellectuelles. A titre personnel, je ne pense pas que l’on puisse assurer la pérennité de notre culture par des lois ou des règlements. C’est là bien un domaine où cela ne peut se passer, de mon point de vue. Et puis n’alimentons pas, par notre penchant bien français, le pessimisme ou la préservation du village d’Astérix. Nos cinéastes, nos écrivains, nos créateurs, nos artistes et même notre gastronomie sont reconnus dans l’ensemble du monde. Soyons dynamiques et créatifs, inventifs et passionnés. Mais aussi travaillons davantage et nous cesserons de nous demander comment protéger notre culture.

Mesdames et messieurs, j’arrêterai là mon propos, car voilà beaucoup de questions posées que je laisse à votre sagacité de ce matin et de cet après-midi et de demain. Ces quelques réflexions n’ont pas pour ambition bien sûr d’aborder tous les sujets. Mais je souhaitais simplement vous apporter mon point de vue sur quelques-uns des thèmes qui seront débattus au cours de ces deux journées. Je souhaite que les contributions des uns et des autres permettent de faire progresser la réflexion car il me semble essentiel que chacun individuellement, suivant ses passions et ses vues de la mondialisation, puisse s’exprimer et apporter son éclairage en-dehors de toute conception partisane ou idéologique. Tel est le principal intérêt de ce colloque, que Poissy a la chance d’accueillir une nouvelle fois dans son Centre de diffusion artistique.


1. Globaliser les solidarités

Guy HASCOËT

 

Humaniser la mondialisation ? La question revient à s’interroger sur les mécanismes de régulation, de redistribution, de mutation, d’évolution dans différents domaines qui permettraient de préserver l’humanité d’une impasse sur les ressources, de combler une fracture béante, sources de conflits multiples ou d’une cupidité allant jusqu’à la prise de risque sans retour, au plan des sciences et de la technique.

Le XXème siècle s’en est allé et avec lui les modèles totalitaires. Nous sommes donc désormais installés dans un modèle dominant, qui est supposé allier libertés publiques et libertés économiques. Le libéralisme comme pensée sociétale s’est imposé chez nous. Le libéralisme comme idéologie économique est devenu le modèle dominant, sans concurrence. Mais il est tenté par le totalitarisme à son tour. La tentative de l’Accord général sur les services de mettre dans le champ de la concurrence l’école et l’hôpital en atteste. Le projet « Terminator » du groupe Monsanto, qui visait au contrôle des semences au plan mondial, en est un autre exemple.

La question revient à se demander qui a :

- la maîtrise des destinées collectives dans chaque géographie ou chaque pays

- la maîtrise des choix scientifiques et techniques au plan de l’humanité toute entière

- la maîtrise des droits de tous et de chacun.

La globalisation des systèmes économiques et d’échanges a défini un espace politique qui dépasse les organisations nationales ou régionales. Quand les enjeux d’intérêt supérieur sont en cause, la question revient à se demander où se trouvent la (ou les) légitimité(s), pour apprécier les problèmes et décider.

Il semble que toutes les instances internationales soient soumises à la pression des libéraux, qui ont toujours une réponse quels que soient les problèmes, qui consiste à plaider le laisser faire, l’autorégulation, comme si la prise en compte de l’intérêt général avait quelque chose de spontané, comme si le poids des intérêts financiers très particuliers ne l’emportait pas trop souvent sur les autres considérations. La conséquence en est toujours un transfert du pauvre vers le riche, pays du Sud vers le Nord, catégories de la France d’en bas au profit de la France d’en haut.

L’autojustification, l’utilisation des informations qui mettent en doute l’existence même des problèmes ou justifient de ne rien faire… Dans le registre des mauvaises fois, des occultations, des aveuglements, l’imagination semble infinie.

Entre le déterminisme de bon aloi qui justifie l’inertie et le paganisme scientiste qui profère des lendemains radieux, on se sait plus à quel saint se vouer… Pourtant les faits sont têtus et seront désastreux si nous persistons dans cette voie.

- Oui, le réchauffement climatique est en route et le niveau de prélèvement des sociétés du Nord est incompatible avec une projection d’avenir pour l’humanité.

- Oui, il existe un droit légitime des peuples du Sud à prélever plus ; dès lors il faut que le modèle de développement change et aille vers une dématérialisation des économies.

Et, sauf à considérer que le scénario crédible et souhaitable est la guerre entre Nord et Sud, de nombreuses tensions régionales et l’accaparement de la ressource par la force au profit d’un petit nombre, il est clair que nous devons nous orienter vers un développement durable et humain.

Quelques orientations fortes et simples doivent guider la réflexion et l’action.

Changer de nature de richesse chez nous

Tout indique que le modèle des Trente Glorieuses, mettant en parallèle appel des matières premières et de l’énergie et progression du PIB, a vécu. Les chocs pétroliers avaient provoqué une première réaction qui a eu pour conséquence un décrochage de la courbe du PIB par rapport à l’évolution de la courbe des énergies. Le rythme de la consommation d’énergie a décroché. Là où l’industrie représentait plus de 60 % du paysage après-guerre, elle ne représente plus en France que 24%. Le tertiaire insignifiant après-guerre a pris une place prépondérante. Les services immatériels aux personnes ou les NTIC sont des secteurs nouvellement apparus qui vont encore modifier profondément le paysage… Nous vivons une mutation dont l’ampleur est considérable.

Il convient donc de s’interroger sur ce qu’il faut accélérer ou favoriser.

- Les usages des matériaux, des matériels, les techniques, les technologies mobilisées doivent être hiérarchisés dans le sens de plus de performance et d’une amélioration constante.

- Dans chaque compartiment de la vie quotidienne, les habitudes doivent être questionnées, les choix diversifiés, les comportements nouveaux encouragés

- Conduire des stratégies de recueil et de diffusion des innovations utiles, favoriser les démarches d’achats responsables dans tous les domaines pour assurer l’insertion rapide de ces innovations dans nos vies

- Chercher à inventer ce qui permettrait d’optimiser tous nos patrimoines de réseaux, toujours projetés dans l’idée du « plus » sans pensée véritable.

- L’installation des services de proximité, l’avènement de tous les services sobres en énergie et matière, les services d’optimisation des flux d’eau, d’énergie, de sols, de déchets…

Ces évolutions n’ont pas besoin de réponses à un niveau supranational ou mondial. Aucune globalisation ne saurait servir de prétexte à la justification d’un refus de changer, à des blocages institutionnels, à des défenses conservatistes de l’existant, à des protections de lobbies ou de corporations.

La solution à cette mutation est dans nos villes, dans nos départements, nos régions, dans nos administrations, dans nos entreprises et parmi tous nos concitoyens. Pour prendre corps, cela suppose de mobiliser nos concitoyens. Or, leur disponibilité réelle pour être effective, suppose que les efforts soient répartis et que les repères solides dans cet univers inquiétant, ne soient pas artificiellement fragilisés au nom d’une idéologie…

Je suis par exemple frappé que depuis dix ans les rapports nationaux sur les retraites analysent une France enfermée dans ses murs au moment même où l’ouverture de l’Europe bouleverse sans doute la donne. Quelles dispositions prend-on pour éviter la diminution massive des actifs, consécutivement au choc démographique ? Qui souhaite qu’une réduction brutale ne mette à mal la protection sociale ? En tout cas si ce n’est pas un souhait, l’impréparation régnante servira bien le hasard.

Organiser le monde

Nous sommes dans une situation où il nous est répété à longueur d’antenne que les évolutions se décident ailleurs et que nous serions donc impuissants à endiguer cette évolution. Cette lâcheté ou cette facilité du quotidien politique et médiatique s’appuie sur des vrais facteurs anxiogènes.

Depuis vingt ans il est répété que telle évolution a été souhaitée à Bruxelles et qu’elle s’impose à nous. La réalité est qu’aucune décision n’a pu être prise sans la commande et l’aval des gouvernements. La tendance libérale est à l’œuvre dans chaque pays. L’Union n’est pas la somme mais la résultante des climats qui traversent chacun de ses membres.

Il est plus aisé d’introduire un sujet à l’ordre du jour des conseils des ministres européens que ce ne l’est au Conseil des ministres de la cinquième République…

L’économie serait mise à mal par les délocalisations liées à la mondialisation. Sans nier l’existence du phénomène dans les deux sens (délocalisation et élargissement d’opportunités économiques pour nos entreprises), ceux qui connaissent le dossier du fret savent que le poids du fret intercontinental est de l’ordre de 10%. Concrètement cela signifie que 90% des produits que nous consommons sont peu ou prou issus de la géographie européenne ou proche voisine.

Ainsi organiser les solidarités ici n’est pas contingent de manière dominante des décisions prises par d’autres ailleurs. Le vrai problème de l’époque, ce sont les mécanismes financiers prédateurs qui entendent sans entrave transférer l’effort et la richesse au profit des « shareholders », et ce dans des proportions indécentes.

Personne ne pousse nos acteurs économiques à vouloir offrir plus de 10% de rendement du capital aux actionnaires, si ce n’est une logique financière dont ils sont idéologiquement et quotidiennement les promoteurs. Ce qui va d’un côté ne va plus de l’autre. Ainsi en vingt-cinq ans la masse de la richesse consacrée à la rémunération du travail a baissé de plus de 10%. Cette masse non prélevée fait défaut aux grands comptes sociaux…

L’autorégulation vous dis-je…

Dans un contexte d’inversion démographique et de vieillissement, il n’en faut pas plus pour crier au feu sur les systèmes de protection sociale. Sans qu’aucune information valable, sans qu’aucun débat véritable n’ait eu lieu, le système de protection sociale est mis à mal. Tous les rapports nationaux ont raisonné dans une France fermée, faisant fi de l’ouverture aux pays de l’Est dans l’espace Shengen et l’attractivité pour ces postes disponibles d’une jeunesse souvent très bien formée et si mal payée.

Neutraliser cette communication lancinante du « fatalitas, préparez-vous, c’est inéluctable… », suppose d’arrêter de « gérer l’espace public » et de réhabiliter la politique. Nos concitoyens sont suffisamment informés et intelligents pour accepter des révisions liées à de vraies contraintes, mais pas une tromperie.

C’est comme si tout devait être remis en cause. Et nous devons nous demander qui a intérêt à s’asseoir sur une stratégie de la peur de l’avenir et une certaine idée de fatalisme.

Plonger tous les espaces de vie dans l’incertitude est un mécanisme morbide et suicidaire. Aucun système ne peut durablement jouer sur les peurs, demander des efforts aux mêmes, prôner une mobilisation de tous et en même temps transférer au profit d’entités de quelques-uns, une richesse qu’ils n’ont pas contribué à créer.

Le développement durable suppose un contrat social mondial qui est aux antipodes de la logique de financiarisation à l’œuvre

La mise en œuvre de ce contrat social mondial doit s’appuyer sur des instances qui organisent le dialogue constant entre régions du Monde.

Les grandes régions du Monde doivent poursuivre ou entamer leur intégration démocratique dans des ensembles plus larges pour que le nombre d’interlocuteurs autour de la table mondiale devienne compatible avec une gouvernance mondiale. Il convient donc pour nous d’améliorer l’Union, il convient de faire vivre une citoyenneté européenne qui naîtra nécessairement au travers de conquêtes et non pas du refus.

Il n’est en ce domaine aucune stratégie des forces qui actuellement ont peur ou se plaignent de l’évolution européenne. Où sont les revendications fédératrices qui pourront trouver un débouché politique au sein de l’Union et seulement grâce à l’Union ? Certaines forces sont tentées par le blocage. Je pense quelles se trompent d’époque et de terrain. Pas plus que l’avenir ne peut être projeté dans une logique libérale, pas plus la projection du camp progressiste ne peut se faire sur le mythe d’une ligne Maginot reconstituée. L’ennemi est déjà derrière cette ligne.

Aussi, deux principes de base pourraient guider l’action :

- Organiser le partage de l’information et de la connaissance,

- Structurer à tous les niveaux les éléments démocratiques d’appréciation des enjeux et des choix.

Pousser l’émancipation démocratique à son terme

La France est une succession de petits Versailles dans lesquels règnent celles et ceux qui fréquentent les allées du roi. Les collectivités territoriales françaises se plaignent de leur état, se voient interdire d’agir souvent et demeurent dociles, soumises. Elles se complaisent dans un rôle second qui permet aisément de reporter la faute sur le national, comme le national incrimine son autre lui-même, l’Union, pour se défausser.

Je rêve d’une application du principe de subsidiarité au travers d’une loi de décentralisation ?!

Dans notre pays aujourd’hui les élus des villes, des agglomérations, les membres des assemblées départementales et régionales ont un statut qui ne leur permet pas d’exercer un mandat plein d’animateur de leurs territoires. Or la complexité des problèmes comme l’exigence de démocratie participative à promouvoir, implique un changement de rôle de nos élus, qui lui-même induit une disponibilité… Cela commence par la disponibilité en temps pour exercer les mandats.

Est-il normal qu’une personne qui consacre 60 heures par semaine à l’action publique n’ait ni véritable statut, ni protection sociale ? Le problème n’est pas financier. Faut-il permettre de cumuler les mandats, dont la conséquence est de confier le traitement des dossiers à des sphères techniques ? Cette réalité nous amène à voir en place les mêmes représentants pendant 30 à 40 ans.

Poussé à l’extrême cela donne, comme c’est le cas en France depuis 1958, un Parlement sans véritable pouvoir, ni de décision, ni de prospective, ni de contrôle. Certains grands corps d’Etat font la pluie et le beau temps dans leur domaine et nourrissent un sentiment réel de perte de substance du politique.

Du citoyen de base au sommet de l’Etat, du pays à l’Union, il faut renforcer le rôle de la démocratie de représentation et simultanément ouvrir les lieux d’expertise, faire circuler l’information auprès du plus grand nombre, conduire des processus participatifs pour apprécier cette réalité complexe, dégager des pistes d’action, les hiérarchiser, créer une appropriation des enjeux. Je suis convaincu que les français sont capables de s’emparer d’un débat comme celui des retraites ou de l’effet de serre pour peu qu’on les prenne pour des êtres adultes et responsables, mais qu’en même temps, quelques élites pensant toutes de la même manière ne s’arrogent pas le droit de dire à tout un peuple ce qu’ils ont décidé ou plus souvent accepté en leur nom.

Civiliser le Monde, c’est civiliser chaque parcelle du Monde. Reprendre en mains la destinée collective s’est se doter de la boîte à outils moderne conforme à cet enjeu.


2. Déshumanisation et ré-humanisation

Corinne LEPAGE

Si la question de l'humanisation de la globalisation est posée, c'est précisément qu'elle mérite de l'être. Autrement dit, la globalisation apparaît comme une in-humanisation, ou encore une in-humanité, ou encore un développement contre l'Humain.

Une telle interprétation est-elle exacte ? Et dans l'affirmative quelles démarches conviendrait-il d'entreprendre pour essayer de ré-humaniser la globalisation ?

Et tout d'abord, qu'entend-on par globalisation ou mondialisation ?

Il existe des mondialisations et non une mondialisation. Lorsqu'on parle de la mondialisation, on se réfère bien sûr à l'économie, mais aussi à la criminalité mondialisée, au fanatisme et à l'intégrisme qui utilisent les moyens technologiques les plus modernes pour arriver aux fins terroristes. Or, précisément, la globalisation permet leur diffusion, leur développement et leur renforcement mutuel.

Les causes de la déshumanisation

Si on limite le concept de globalisation au développement des échanges au cours de la deuxième partie du XXème siècle, et plus précisément dans le dernier quart de siècle, malgré les progrès techniques croissants et une création de richesses incontestable, globalement trois facteurs rendent peu compatibles la conception au moins occidentale, à défaut d'être universelle, de l'humanisme et la globalisation.

La première touche bien sûr à la croissance des inégalités.

Si on envisage globalement la richesse du monde, mesurée dans les termes classiques – bien que très contestables, car limités à des facteurs purement quantitatifs – de croissance du produit national brut ou de croissance des échanges, les inégalités se sont incontestablement accrues tant entre les Nations qu'à l'intérieur des Nations elles-mêmes. La globalisation, qui part de l'interdépendance des Nations, de la mutualisation de leurs intérêts, entraîne des conséquences qui sont, à l'opposé, une dépendance croissante des pays en développement et notamment les P.M.A par rapport aux pays développés, l'inégalité croissante entre entrepreneurs, travailleurs, financiers et paysans, l'agrandissement du fossé entre les revenus des personnes et ceux des Etats.

Cette croissance des inégalités s'accompagne d'une destruction des ressources qui accompagnent le développement économique.

Non seulement l'empreinte écologique traduit le caractère non durable de notre développement puisque nous prélevons environ 30% de plus de ressources qu'il ne s'en renouvelle chaque année, mais de surcroît, le changement climatique d'une part, la pollution physico-chimique d'autre part, mettent aujourd'hui en péril l'Humanité elle-même.

Tout ceci s'accompagne d'une matérialisation accélérée, elle-même la conséquence d'une perte totale de sens et de valeur.

Comme le note Jean Baudrillard : « la mondialisation triomphante a fait table rase de toutes les différences et de toutes les valeurs inaugurant une [in]culture parfaitement indifférente. Il ne reste plus, une fois l'universel disparu, que la technostructure mondiale, toute-puissance face aux singularités redevenues sauvages et livrées à elles-mêmes ».

C'est donc une situation barbare qui est créée du fait de la rupture de l'économique et du social, de la marchandise et du lien humain.

« L'universalité du bien commun n'est plus considérée à travers son expression politique comme au-dessus des intérêts particuliers et en conséquence, ceux-ci prolifèrent dans des stratégies claniques ».

Comme le rappelle Edgar Morin, l'inhumanité fait partie de l'Humain ; folie et raison sont deux pôles de l'être humain qui coexistent en nous.

Nous sommes aujourd'hui à une époque où s'unissent deux barbaries : la première qui vient du fond des âges historiques et qui se manifeste par la haine, la volonté de détruire et de considérer l'ennemi comme abject ; et une nouvelle et seconde forme qui s'avère froide, anonyme et qui est la barbarie technique. Celle-ci s'appuie sur une conception économiste fermée sur elle-même pour qui seul existe ce qui est calculable et où « tout ce qui échappe au calcul n'existe pas ».

Quand ces deux barbaries s'unissent, c'est l'horreur absolue. Ces phénomènes s'expliquent en réalité au départ par une crise des valeurs.

Le monde fini et désenchanté dans lequel nous vivons nous expose effectivement, d'une part, au retour des obscurantismes les plus fous, et d'autre part, à cette nouvelle religion qui est le scientisme articulé sur le culte du profit devenu lui-même une religion, une idolâtrie.

Dans ce contexte, l'effort humaniste apparaît d'autant plus décalé que la nouvelle organisation du Monde lui échappe.

D'une part, des sociétés multinationales qui se sont organisées pour créer la compétition entre des Etats, laquelle se traduit aujourd'hui par des délocalisations massives grâce à un dumping social et environnemental qui est ouvertement encouragé. D'autre part, des Etats, devenus souvent victimes d'un système qu'ils ont largement contribué à mettre en place. Seules des organisations régionales, capables de résister au poids des multinationales auraient aujourd'hui la capacité financière et politique de résister à ce système.

En réalité, c'est bien dans l'émergence de la société civile comme contre-pouvoir qu'il faut chercher les moyens de revenir à la sagesse. Comme l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, le dit clairement « réaliser que nous sommes interdépendants devrait nous inciter à nous sentir responsables de notre planète bleue et à éprouver un sentiment de solidarité et de compassion envers tous les êtres vivants… Nous avons donné la preuve que le savoir du monde extérieur ne peut pas par lui-même engendrer la sagesse. Parce qu'elle se limite à la compréhension du monde des phénomènes, la science ne peut être source ni de morale, ni d'éthique, elle engendre le bien ou le mal selon ses applications. Techniques, science et spiritualité doivent donc aller de pair ».

C'est donc en s'attachant aux causes et non aux conséquences des perversions auxquelles nous conduit la globalisation dans laquelle nous vivons, que nous pouvons tenter de trouver des pistes de ré-humanisation.

Les pistes de ré-humanisation

Il s'agit, pour employer le terme d'Edgar Morin, de « planétariser » et non de « mondialiser », ce qui nous amène à travailler dans trois directions.

La première est incontestablement dans la reconquête d'un sens.

Si on admet que la première valeur, à la base de l'humanisme, est la survie de l'Humanité elle-même, à la fois dans un sens physique et dans un sens métaphysique, alors faire de l'objectif d'assurer les conditions de vie respectueuse de la dignité de la personne humaine, l'objectif central de la gouvernance mondiale redonne un sens à l'ensemble.

Les grandes valeurs universelles, comme la solidarité, la recherche de l'équité à défaut de l'égalité, c'est-à-dire d'une justice minimale, la capacité de créer un nouvel humanisme qui accueille le spirituel, la tolérance sont des valeurs indispensables qui doivent servir de base à la réflexion autour d'une nouvelle gouvernance mondiale.

Cette gouvernance fondée sur une nouvelle éthique est indispensable et les défis auxquels nous sommes confrontés vont nous y conduire.

Comme le dit Pierre Rabbi le problème aujourd'hui n'est pas de croire que l'écologie va sauver l'humanité, ce qui sauvera l'humanité, c'est une conscience.

Entre les deux guerres, Osborne a écrit, dans un ouvrage qui s'intitulait « La planète aux pillards » : « des civilisations entières gisent sous le sable parce que les humains ne se sont pas comportés comme ils auraient dû le faire ».

Une telle révolution implique l'utilisation différente des outils dont nous disposons en commençant par mettre un terme à la confusion entre les fins et les moyens, dès lors que l'objectif devient effectivement celui de notre survie à la fin du XXIème siècle.

Faire évoluer les outils

Commençons par la géostratégie et la transformation des équilibres démographiques au du début du XXIème siècle. L'Inde, la Chine représenteront au cours de ce siècle 50% de l'Humanité. Le Brésil, l'Asie du sud-est sont des puissances montantes. Dans ce contexte, comment mettre en place des critères de choix suffisamment universalistes pour s'inscrire dans cette nouvelle éthique ? Autrement dit , comment mettre en place des règles du jeu qui permettent le développement sans anéantir l'ensemble et exposer à des difficultés insurmontables les pays les plus anciennement industrialisés, qui sont aussi les pays vieillissants ?

Le second outil est celui de la connaissance et de l'information. L'âge de l'accès, pour reprendre l'expression de Jérémy Rifkin, révolutionne les jeux de pouvoir comme les mécanismes d'appropriation des richesses. Le partage des savoirs qui est probablement aujourd'hui un des facteurs de croissance des inégalités, doit être repensé et, à cet égard, les débats autour de la propriété intellectuelle et de la brevetabilité prennent leur sens.

Le troisième outil est la comptabilité et le système d'indicateurs utilisé. Il va de soi que, tant que les critères seront ceux de la croissance du PNB, les critères à proprement parler humains seront laissés pour compte. Il est indispensable de passer à la généralisation des indicateurs de développement humain pour changer les décisions et la hiérarchie des choix.

Enfin, et surtout, c'est notre organisation économique, notre conception du développement qui doivent subir la plus grande transformation. Le passage de l'économique au financier et la confusion totale entre la fin et les moyens nous conduisent à un système fou dans lequel c'est notre survie qui est en cause, alors même que nous sommes devenus incapables de mettre en place les mécanismes que nous connaissons et dont nous savons l'urgence.

En définitive, c'est une éco-économie qu'il convient de reconstruire pour ré-humaniser la globalisation. Par éco-économie ou env-économie, il faut entendre, comme l'explique Lester Brown, une économie dans laquelle le système est l'écologie entendue comme l'ensemble de l'écosystème, c'est-à-dire les ressources disponibles et renouvelables, et le sous-système est l'économie, c'est-à-dire le mode de production des biens. Partant de ce dont nous disposons au niveau du capital naturel, étant entendu que la question de sa répartition reste entière, nous pouvons construire un nouveau développement économique dont les trois secteurs moteurs seront les énergies renouvelables drainant avec elles de nouveaux modes de transport, les matériaux et l'agriculture qui devra trouver ou retrouver une réelle éco-efficience, désormais largement disparue. Sait-on que dans nos pays, il faut 100 calories pour en produire une ? Ceci signifie en particulier que la question du transport des marchandises et de son coût réel sera un des grands enjeux économiques, conduisant en particulier à relocaliser certaines productions et à modifier le commerce international des denrées alimentaires en particulier, mais aussi de l'énergie.

Parallèlement, de nouveaux métiers, liés à la production, à la maintenance, au fonctionnement des nouveaux secteurs économiques vont se développer, offrant des débouchés qui n'existent pas encore aujourd'hui. C'est en réalité à la quatrième révolution industrielle que nous sommes appelés, seule capable à la fois d'assurer la pérennité de l'espèce humaine et une espérance de développement.

Changer la gouvernance et le mode de prise de décision

Pour y parvenir, la gouvernance locale, nationale, régionale et mondiale doit changer. Il est, en effet, indispensable de réintroduire le politique, déserté au profit de l'économique et de la rentabilité de très court terme. Pour y parvenir, il est indispensable de permettre à la société civile, nouvelle forme de Tiers Etat, de peser sur les gouvernants pour que l'intérêt général, celui des citoyens puisse contrebalancer l'intérêt purement économique des différents lobbies. La santé humaine, la dignité, le besoin de justice, la probité et bien sûr la lutte contre la pauvreté sont autant de revendications que la société contemporaine exprime et qui sont les grands oubliés de la globalisation. Ils conduiront les citoyens, qui deviendront de manière croissante des « consomm'acteurs « à voter avec leur porte-monnaie en ce qui concerne les produits et donc les entreprises qui les fabriquent et avec leurs préoccupations propres en ce qui concerne leurs gouvernants, quitte à se réfugier dans l'abstentionnisme jusqu'au jour où une nouvelle offre politique répondra à leurs attentes. C'est probablement par le niveau local que la transformation commencera, avec une décentralisation croissante qui correspond à la nouvelle organisation économique où la proximité retrouvera du sens.

Pour le reste, il est probable, malheureusement, qu'il faille attendre plusieurs catastrophes pour que la pression soit suffisante pour contraindre une gouvernance mondiale ou au moins multirégionale à changer les grandes orientations.

En définitive, humaniser la globalisation pour parvenir à une solidarité planétaire que l'urgence de la crise écologique appelle est encore du domaine de l'utopie. Mais c'est une utopie nécessaire et constructive, car elle donne la direction vers laquelle il est impératif d'aller. La seule question est celle du temps. Qui gagnera, du changement climatique et des menaces sanitaires qui pèsent sur l'humanité, ou du désir de produire toujours plus en considérant que l'intelligence humaine pourvoira aux catastrophes qu'elle déclenche ? Ce pari, presque pascalien, n'est aujourd'hui pas en passe d'être gagné.

Questions et débats

Bruno DUVAL : Aujourd’hui grâce aux images et aux moyens de communication, le monde s’approche virtuellement de nous, devient à portée de main. On parle du village planétaire. Mais dans le même temps nous avons un peu le sentiment que nous n’avons pas de réelle prise sur lui. Comment ne pas être tétanisés par la multiplication de ces informations, de ces domaines d’action ? On nous dit que ce qui se passe à tel endroit de la planète, comme l’aile du papillon déclenche le cyclone, peut avoir des conséquences mondiales. C’est un point que vous avez déjà abordé dans vos exposés, mais je souhaiterais que vous puissiez développer un petit peu. En tant que simple citoyen, face à cette chose qui semble nous dépasser, moi, qu’est ce que je peux faire ?

Corinne LEPAGE : D’abord je dirais que s’il y avait une réponse à votre question, ça se saurait ! Mais je veux dire par là que nous y sommes tous confrontés. Beaucoup d’informations, beaucoup de désinformation aussi, dont, je crois, les gens sont de plus en plus conscients. Avec une très grande difficulté pour essayer de se faire finalement une juste idée sur les choses. Parce que, avant de décider ce que l’on va faire soi-même, on a envie de comprendre et de savoir quelle est la bonne décision à prendre.

Or, je ne sais pas ce qu’il en est des uns et des autres dans cette salle, mais il me semble que le citoyen informé a déjà le bagage suffisant pour comprendre un certain nombre de choses. Parce que le village planétaire a quelque chose de très factice. Evidemment, les gens qui sont tentés de regarder les séries américaines ou les reality show que l’on nous sert à longueur de temps, ce n’est pas là qu’ils vont trouver beaucoup d’éléments de réflexion ou d’information. Donc il y a village planétaire, il y a de l’autre côté une politique d’abêtissement absolument incontestable, notamment en direction des jeunes générations chez qui malheureusement ça marche très bien. Il n’y a qu’à regarder les audimat de ces âneries pour voir que ça fonctionne.

Donc ceux qui ont envie d’aller un peu au-delà ont une certaine prudence par rapport à l’information qu’on leur livre. D’une certaine manière, plus on a des informations plus on a envie de les croiser et d’essayer de se faire une idée. La première difficulté, c’est de disposer de suffisamment de supports d’information, dont on peut estimer que certains ne sont pas le petit doigt sur la couture du pantalon de tel ou tel, pour se faire déjà une idée de ce qui est. A partir de là, de manière peut-être paradoxale, il y a probablement plus de moyens d’agir qu’on ne le croit. Je disais tout à l’heure que le consommateur vote avec son porte-monnaie. Je pense que le mouvements de consommateurs sont encore très embryonnaires chez nous. On est très en retard ! Parce que c’est un des moyens d’obliger des multinationales à aller dans un sens où elle n’iraient pas directement. Et pour cela, il faut avoir un mouvement consumériste extrêmement actif, extrêmement puissant. Je rappelle quand même que chez nous, nous avons dix-neuf organisations de consommateurs. Ce n’est pas avec dix-neuf organisations de consommateurs qu’on organise un mouvement de consommateurs puissant ! Ce n’est pas possible ! Donc c’est fait déjà pour que ça ne marche pas à la base. Mais je crois qu’avoir un vrai mouvement de consommateurs puissant c’est fondamental, parce qu’il y a des mots d’ordre qui passent très vite et qui peuvent jouer un rôle extrêmement important. De la même manière, peut-être parce que j’ai une déformation de juriste, je pense que l’idée d’introduire des class action est quelque chose d’extrêmement utile.

C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup de gens n’en veulent pas !

J’explique ce que sont les class action : c’est un système américain qui est extrêmement efficace parce qu’il permet d’obtenir des réparations massives. C'est-à-dire qu’un représentant d’une catégorie de gens fait le procès, et tous les gens qui sont dans la même situation, sans faire le procès, ont droit à la même chose. Je prends un exemple pris au hasard, quelqu’un qui est une victime du « viox » par exemple fait juger qu’il est victime du viox et doit être indemnisé A partir du moment ou c’est jugé tout les gens qui sont victimes du viox et qui ont établi leur préjudice peuvent obtenir réparation. Donc cela se fait par des transactions. Et donc cela coûte très cher aux entreprises, parce que les victimes n’ont pas à passer par la case « jugement ». Ici, je sors de la sphère du politique en faisant ma réponse, mais ce sont des moyens extrêmement puissants et intéressants.

Puis il y a tout ce qui relève du politique. Je pense qu’il devrait y avoir une exigence citoyenne à l’égard du politique qui soit beaucoup plus grande que ce qu’elle est en réalité. Et notamment dans notre pays, je trouve qu’il y a actuellement des dérives qui sont absolument insupportables, que ce soit sur le secret, sur l’opacité, sur l’absence de débats. J’ai le sentiment d’être revenue trente ans en arrière. Par exemple, sur le nucléaire aujourd’hui en France. J’ai beaucoup bâti dans les années 70 aux côtés de ceux qui ne voulaient pas le nucléaire à côté de chez eux. Eh bien, les décisions étaient prises exactement comme elles le sont aujourd’hui. Il n’y a rien de changé sous le soleil, on est reparti exactement dans les même conditions. C’est très surprenant. Et on a le sentiment qu’il y a une certaine apathie sur ces sujets. Et les gens sont tellement méprisés et en prennent tellement à la figure qu’ils n’ont même plus les moyens de se mobiliser, de se battre comme on a pu le faire il y a 30 ans. Il y a une espèce d’acceptation d’une démocratie un peu à la dérive. Et je trouve ça assez dangereux.

Guy HASCOËT : Je crois qu’il y a toujours un phénomène de flux et de contre flux – image maritime –, c’est-à-dire qu’on a une tendance lourde à l’abêtissement de l’information descendante. Malgré tout, on a parallèlement des réactions ou des redistributions des modes d’acquisition de l’information. Quelque chose m’avait extrêmement surpris, pendant mes deux ans d’exercice. J’avais repéré un projet, là, je le soutenais. Puis j’en retrouvais deux cents sur la carte de France dix-huit mois plus tard. Et je ne comprenais pas par où c’était passé, comment les gens étaient en réseau. J’ai découvert en fait à travers ce qui se passe du côté des nouvelles technologies, que l’on a des circulation d’informations, des mises en réseau, des échanges de savoir qui échappent, heureusement d’ailleurs, à la pyramide ascendante et descendante de l’information. C’est-à-dire qu’il se crée des réseaux et des outils d’information qui échappent à cette logique-là.

Alors après, ce qui m’intrigue c’est le refus de la presse française d’informer. Clairement, j’ai vécu ça en 1986 avec le nuage de Tchernobyl. Pendant dix jours, j’ai fait partie des idiots de service qui tapaient sur des gamelles sous les fenêtres du professeur Pellerin. Dix jours pendant lesquels on distribuait des rapports parlementaires qui prouvaient le danger. Des rapports parlementaires allemands, belges, luxembourgeois, italiens n’ont eu aucun écho face à des affirmations et des dénégations de notre scientifique de service et des quelques politiques qui avaient cette charge-là à l’époque. La guerre du Golfe en 1991, c’est aussi un refus d’informer. Pourtant, à part l’article 16 de la Constitution, quand les pleins pouvoirs sont déclarés, il n’y a pas embargo sur l’information. A l’époque François Mitterrand n’a pas utilisé l’article 16. C'est-à-dire que la presse française était libre d’informer pendant la Guerre du Golfe. Mais il n’y avait pas d’images diffusées. C’était fou : chez tous les free lance, il y avait des images, et on refusait de les passer. Et là c’est grave. Alors refus accepté ? Refus autoproclamé ?

Enfin, j’en viens simplement à ce qui m’intrigue sur un dernier dossier, l’exemple de la tension majeure actuellement entre Iran et Irak. Le pays qui a la responsabilité d’avoir suscité une prolifération nucléaire au Pakistan, en Iran, en Irak, c’est nous ! Nos scientifiques sont partis travailler dès 1986 pour mettre au point la filière dont on dit aujourd’hui qu’elle risque de déboucher sur une bombe au plutonium.

C’est tout de même assez intéressant. Dans un contexte où l’attitude américaine internationale, effectivement critiquable, permet une mobilisation unanime de l’opinion française pour dénoncer ce comportement inacceptable, on évite peut-être de regarder chez soi la part de responsabilité grave que nous portons dans le fait d’avoir mis en place des éléments d’insécurité notoire dans cette région du monde.

Et il se trouve que vous ne verrez pas un article, vous ne verrez pas un reportage là-dessus. Alors ce qui me préoccupe le plus aujourd’hui, par rapport aux thématiques sur lesquelles on travaille, c’est : comment faire en sorte de tuer la désinformation ? Parce que la vraie puissance, elle est là.

A Saint-Brieuc, j’ai un groupe de grands-mères charmantes qui m’ont demandé s’il est vrai que les pales d’éoliennes refroidissent l’air –information de source sûre, obtenue par un ingénieur de l’EDF, évidemment –. Des comme ça, j’en ai recueilli des palanquées depuis quelques années. Si vous encouragez le papier recyclé : « Ah ! ça va tuer le marché du bois ! ». Le vrai problème de la France, c’est la filière bois énergie qui est inexistante. Parce que quand vous avez deux cent cinquante mille hectares de forêts dans un département, vous n’avez pas un gramme de bois qui est utilisé pour le chauffage, c’est bien logique. Le vrai problème, il est là. Mais on vous dit que c’est la faute au papier recyclé ! Alors pour les éoliennes ce sera ceci ou cela. Et vous avez des gens qui ont une puissance d’information… Récemment, j’étais avec des gens d’un grand groupe automobile français à une table où, tout d’un coup, j’ai découvert des financiers qui affirmaient l’inexistence du réchauffement climatique. Ça réveille ! Mais si ces gens-là racontent ça, le consommateur final, ou l’individu citoyen qui cherche, va un jour tomber sur une source qui va mettre en doute l’existence d’un problème; ou qui va fragiliser l’innovation tendant à le résoudre. C’est un mécanisme qui a été décrit tout à l’heure : il faut travailler sur le mécanisme de désinformation

Peut-être faut-il créer des cercles ou des réseaux qui labellisent, qui reconnaissent. C’est un problème de construction d’une information non pas alternative mais qui confère une solidité, qui recueille et qui atteste que tel événement ou telle information, est vraiment valable et qu’il faut en tenir compte. Parce que le travail de sape, il est permanent, et c’est un vrai problème.

Philippe VILLETARD : Vous parlez de redonner au politique tout son sens. J’espère que c’est dans le sens « gestion de la Cité ».

Corinne LEPAGE : Naturellement.

Philippe VILLETARD : Mais actuellement pour être élu, même à un niveau relativement faible au niveau local, cela coûte énormément d’argent. Alors, je suppose que vous le savez, le financement pour les campagnes électorales se fait par où ? Avec quelques tentatives en France pour que ça soit un peu plus transparent, mais enfin elles sont bien légères, les campagnes se font par quoi ? Elles se font par les entreprises, c’est-à-dire par les intérêts économiques. De façon officielle ou de façon non officielle c’est cela le système. Le système des valises perdues, tout le monde le sait, vous n’allez pas me dire le contraire. Et je ne citerai pas le parti dans lequel je suis...

Corinne LEPAGE : C’est interdit. Et ni Guy Hascoët ni moi on est très concerné par les valises... Je peux vous dire que si on l’était, ça se saurait !

Philippe VILLETARD : Néanmoins il y a des pays où le financement des campagnes électorales est totalement connecté aux agents économiques, même si en France ça l’est un peu moins. Or, le politique, il a la reconnaissance du ventre. Parce que sans ça, le coup d’après, il ne sera pas réélu. Comment faire ? Parce que c’est bien d’avoir un voeu pieux. Redonner de la puissance au politique oui, mais on fait comment ?

Guy HASCOËT : On va entrer un peu dans les raisons pour lesquelles cette évolution tarde à venir. Je crois d’abord que nous sommes toujours versaillais. Je veux dire par là que le modèle dans la tête des français, c’est toujours Louis XIV ! Donc certains sont princes de France par le suffrage universel, mais d’autres sont ducs et ils ont un périmètre sur lequel ils doivent régner.

Je crois qu’on doit réfléchir sur cette première question. On n’est pas maître d’un territoire quand on est l’élu principal d’un territoire. On est son animateur principal, mais c’est un concept nouveau. Aujourd’hui de manière dominante, la représentation politique est toujours dans la logique du calendrier complètement plein, tant qu’il existe un cumul possible des mandats, et de la maîtrise ou de l’élimination de tout concurrent potentiel dans la zone du règne. C’est cela qu’il va falloir bousculer. Quand je plaide le statut de l’élu, je n’adopte pas la position de ma collègue Blandin, sur le mandat unique absolu. Je pense qu’il est bien que les gens fassent quelques liaisons. Mais je suis partisan du mandat exécutif unique. Qu’on ne raconte pas d’histoire ! J’ai été neuf mois dans ma vie vice-président de région et à l’Assemblée Nationale, je n’ai jamais autant souffert et j’étais dans l’inconfort permanent. On n’est pas là où il faut, on a l’impression de toujours rater des choses.

A l’inverse, j’ai éprouvé, après 13 ans de parcours et de grands services à la collectivité, de me retrouver sans statut du tout, dans le vide. Vous pouvez faire 80 heures par semaine pendant deux ans et vous retrouver sans droits, absolument aucun, deux ans plus tard. Et comme cela faisait dix ans que j’étais inconnu du côté des cotisants, j’ai aussi laissé quelques années de retraite dans cette bagarre. Je trouve aberrant que certains fassent valoir deux retraites, excusez du peu, en tant qu’anciens hauts fonctionnaires, qui étaient détachés dans une carrière politique, mais dont le nombre de points continuait d’augmenter pendant leur absence, tout en obtenant parallèlement une retraite de parlementaire. Dans la classe politique actuelle il y a aujourd’hui des gens qui ont droit à deux retraites à 55 ans, alors que vous pouvez servir la collectivité à plein pendant des années et n’avoir aucun droits. Il faut y mettre un terme.

Quand je parlais d’une caste, c’est celle des gens qui trouvent légitime d’accaparer la représentation. Au nom de quoi ? Le diplôme qu’ils ont eu à 22 ans ? Qu’est-ce que cette idée de la représentation du Peuple ? Faudra-t-il une nuit du 4 août pour mettre un terme à tout ça ? Il va falloir qu’on aille au bout, donc je revendique un statut de l’élu. Qu’on limite dans le temps la durée les mandats et qu’on donne les moyens aux gens. Qu’on ne me raconte pas qu'une ville qui a 120 000 actifs ne peut pas prendre en charge l’indemnisation sérieuse de quarante personnes pour s’occuper des affaires de la Cité. Ce n’est pas un problème économique. Cela arrange bien une partie de la classe politique payée autrement et cela arrange bien la classe technique qui sait que les politiques passent et qu’elle continuera en réalité à diriger.

Si je porte ce diagnostic sur le rôle de la technocratie, je reconnais que parfois, heureusement, ce n’est pas toujours le cas. Quand il y a une vraie impulsion, une vraie légitimité du propos politique au plus haut niveau, ça suit. Mais pas par conviction. Cela suit parce que les gens gèrent des plans de carrière. Ils ne sont pas fous, ils sentent qu’il y a une tendance lourde et ne vont pas se mettre en travers au risque d’y laisser leur destin. Il y a un problème d’incarnation. Si un Premier ministre disait, dans un discours de politique générale, des choses fortes sur des thèmes qui nous sont chers, ça suivrait sans doute. Mais cela ne s’est jamais produit, voilà le problème. Ces thèmes-là sont considérés comme seconds, ou bien on veut continuer en ne lâchant que des petits trucs à la marge. Je pense qu’il faut aller jusqu’au bout. Il faut donner les pleins pouvoirs véritables dans les territoires. Si on a une compétence, on doit avoir le pouvoir de l’assumer.

Je reviens sur mon exemple de train, juste un instant. Si vous dites : il faut changer le rapport domicile-travail, il faut moins de gens dans les voitures, alors vous traitez toutes les gares, vous faites des nouveaux trains, vous relancez l’industrie ferroviaire, tout est parfait. Douze ans plus tard, qu’est ce qui ne va pas ? Quelqu’un dans un organisme public national, RFF (Réseau ferré de France), l’air très embêté, vous dit : on n’investira pas dans vos deux ou trois kilomètres de shunt de rails pour croiser des trains et faire du cadencement. Et si vous dites : on paye à votre place, on s’arrangera plus tard, on l’enlèvera de la facture, c’est encore un refus. On entre dans une espèce de logique institutionnelle mesquine. Question : est-ce que ça arrange les cumulards qui veulent être petits roitelets de leurs petits territoires de rester dans cette logique ? La réponse est oui. Le problème, c’est qu’on a les élus qu’on mérite et qu’on se choisit. On peut toujours me dire qu’il y a la logique des grands partis, je ne le nie pas. Mais à un moment donné, il faut bousculer tout ça. De fait, tout le monde préfère se plaindre de l’Europe alors que les décisions sont prises nationalement ou en tout cas avec l’accord des gouvernements nationaux. Tout le monde veut se plaindre de l’Etat plutôt que de prendre la responsabilité de devenir une grande collectivité. Je trouve anormal que nos régions continuent à se considérer comme des naines. Et dans ce propos, je ne parle pas de droite, de gauche etc. On est toujours dans la logique de dire qu’on est une petite collectivité qui réclame au grand Etat, lequel ne veut pas faire ou bien nous boude ou bien ne nous reçoit pas. Mais qu’attendent-elles pour s’affirmer ? La ressource fiscale des régions, c’est une plaisanterie en France. Cela ne pèse rien sur la feuille d’impôts. Comment voulez-vous qu’une institution existe fortement quand elle représente 3% de la feuille d’impôts. Et qui cela arrange-t-il qu’elle n’existe pas ? Ceux qui ont le pouvoir central, qui continuent de gérer et de voir passer les élus politiques, lesquels font de la figuration quand ils ont un agenda de 80 heures où ils ont le temps de passer partout mais de n’être nulle part. Donc : problème de cumul, problème de statut, problème de redistribution des compétences. Il y a une vraie révolution institutionnelle à réaliser. Peut-être qu’un jour on aura un vrai référendum – je le souhaite – où l’on traiterait d’un coup toutes ces vieilleries, de toutes ces habitudes qu’il nous faut changer.

Corinne LEPAGE : Je suis tout à fait d’accord avec ce que vient de dire Guy Hascoët. J’ajouterai un mot, c’est qu’en France nous avons un problème de probité. Je suis désolée de vous le dire dans ces termes-là, mais c’est la vérité. Pour ma part, parmi mes activités, je suis administrateur d’une association qui s’appelle « Transparence Internationale », et qui voudrait jouer à l’égard de la corruption le rôle qu’Amnesty International joue à l’égard des Droits de l’Homme. Nous publions chaque année des indices de la corruption dans le monde. J’ai le regret de vous dire que nous sommes mal classés, qu’on est mauvais : on est 27ème ou quelque chose comme ça ! Sur cent cinquante, on n’est pas les plus mauvais, mais tous les grands pays industrialisés nous passent devant.

Or, quand l’année dernière on a publié une étude, qui a été faite dans 80 ou 90 pays du monde, sur la manière dont les citoyens percevaient la corruption de la classe politique, on est dans les plus mauvais du monde. Et là, franchement dans les plus mauvais. Seuls quatre sont jugés plus mauvais que nous. La France appartient au deuxième groupe après les quatre pays plus corrompus du monde. Voilà des vérités très désagréables à dire. Tout cela rejoint aussi le problème précédemment évoqué du financement des campagnes électorales. L’honnêteté n’est pas du nord ou du sud, d’une culture ou d’une autre. On doit être probe, et respecter les règles.

La question évoquait tout à l’heure « les entreprises qui financent ». Sauf que la loi l’interdit. Alors si elles financent quand même – et je partage votre point de vue au moins pour partie – c’est qu’on viole la loi ! Et que c’est possible... Je vous en donnerai un exemple très simple : j’étais candidate à la présidentielle avec un petit mouvement politique. On n’avait pas d’argent, donc on a fait une campagne avec ce que nous savions être remboursé si nous faisions un score inférieur à 4 %, c'est-à-dire 4,2 millions de francs. C’est beaucoup d’argent mais pour une campagne présidentielle, ce n’est pas grand-chose. Et pour financer, j’ai fait un emprunt. Le conseil constitutionnel, ou la commission des comptes de campagne, m’a posé des tas de questions.

Or – franchement, j’ai trouvé que ce n’était pas croyable – il n’y avait aucune question lorsque des candidats arrivaient en disant « financement personnel : j’apporte X millions ». C’est là où cela ne va pas, vous comprenez, parce que si vous faites un emprunt dans une banque française, vous voyez vite que c’est clair ; si vous faites un emprunt dans une banque « offshore » comme on dit, c’est déjà moins clair, car vous avez déjà très bien pu y verser en liquide l’équivalent de l’emprunt que vous faites. Mais si vous dites que c’est du financement personnel, il faudrait tout de même établir que vous avez une vraie fortune personnelle, et peut-être aussi dire comment vous l’avez acquise. Il serait quand même intéressant que le Conseil constitutionnel ou la Commission de comptes de campagne aille un petit peu plus loin pour voir comment s’est fait ce financement personnel. Donc je trouve que là-dessus, on n’a pas des règles du jeu qui soient claires. Cela signifie qu’on favorise toujours les mêmes, toujours les mêmes structures. Et cette question de l’absence de statut de l’élu dont parlait Guy Hascoët aboutit en réalité à avoir des gens qui d’une certaine manière sont dépendants. Ils sont dépendants de la structure parce qu’ils doivent leur élection à la structure à laquelle ils appartiennent, parce qu’ils n’ont pas de métier en dehors de la carrière politique. Alors que selon moi la dignité du politique, c’est le fait d’être un homme ou une femme libre, même si on a, bien entendu, sa couleur politique, même si on appartient à un mouvement politique, on doit être libre. Cela veut dire qu’on n’a pas à rendre des services, qu’on va décider au mieux de l’intérêt général qu’on est censé défendre. Or, le système ne favorise pas cette liberté. Et je crois que c’est extrêmement grave parce qu’on encourage le carriérisme politicien au lieu de valoriser l’intérêt général. Je crois que tout le problème est à reprendre à la base, mais il n’y a pas de volonté politique au plus haut niveau pour le faire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Chantal ROCARD : J’ai compris au cours de ce débat qu’on tournait beaucoup autour d’un problème récurrent, qu’il s’agisse de l’information tronquée ou non, la plupart des citoyens que nous sommes réagissent peu, ou ne se posent pas assez de questions.

Vous avez signalé, Madame le Ministre, que l’abêtissement des jeunes était latent. Or j’ai un adolescent à la maison, et un adolescent qui pense. Et pour redonner une chance à l’engagement citoyen, il me disait encore récemment « il faut que dans ce pays on redonne aux citoyens les moyens de s’exprimer ». Alors on fait le coup de balancier, un coup à gauche, un coup à droite. Mais quand on reconnaîtra le vote blanc, on aura déjà fait un grand pas, parce que s’abstenir, ce n’est pas toujours un comportement citoyen.

Et puis d’un autre côté, même en étant très utopique, moi je partage l’utopisme de mon jeune. Toute cette information tronquée me semble à la base de nos préoccupations, qu’elles soient dans le domaine économique, social, politique. Mais s’il y a des hommes et des femmes politiques courageux, qui veulent prendre la parole, on les attend, bien sûr.


3. Culture(s), création, mondialisation

Claude BER

L’importance de la place de la création et de la culture, la nécessité de les considérer comme déterminantes dans les enjeux de l’avenir sont souvent, si ce n’est toujours, sous-estimées par le politique. C’est oublier le rôle de la symbolisation, que seule opère la création artistique, comme oublier l’analyse d’Hanna Arendt sur les rapports de conflit mais aussi d’interdépendance entre le politique et le poïétique. Il faut revenir à ce questionnement sur la place de l’art dans la Cité, d’où la tentation est toujours grande de le chasser. De le mettre à l’écart. De le placer hors des urgences, là où il est peut-être au centre parce qu’il est le levier de la métamorphose de la pensée et le modèle même depuis l’origine de l’échange culturel, de la circulation des formes et des idées, du mouvement incessant de l’imaginaire et de l’inventivité, bref de cette diversité culturelle à articuler avec notre humanité commune. Et, paradoxe qui en dit long, c’est dans ce domaine de la création artistique que les études sur l’interculturalité par exemple sont les moins nombreuses…

J’ai choisi d’interroger très sommairement quelques termes sous forme de brèves notations qui visent moins à répondre qu’à questionner et à impulser l’échange et la réflexion. Il me semble que, dans cette interrogation de la langue, commune à tous et matériau privilégié de l’écrivain que je suis, se révèlent des non-dits, des représentations, des angoisses mais aussi des forces que l’on peut tenter de nommer, de conceptualiser pour qu’elles ne nous dépassent pas, ne nous écrasent pas et révèlent au contraire des possibles à inventer.

Mondialisation et planétarisation

Parler de mondialisation c’est stigmatiser d’emblée un processus dominé par un modèle socio-économique libéral et conduit par la seule logique du profit et ses conséquences : la mise en place d’une économie mondiale qui se développe non au service de l’Humanité mais à son détriment, l’inacceptable déséquilibre Nord-Sud, la menace de destruction de l’écosystème et de la biodiversité par la pollution et l’épuisement des ressources.

Ce qui en découle du point de vue culturel montre les deux revers d’un même phénomène. D’un côté, le danger de l’arasement de la richesse culturelle de l’humanité en une industrie des biens culturels dominée par les pays riches et de manière écrasante par les Etats Unis, « culture » (et ce terme sera à interroger dans ce cas) uniformisante qui se donne pour universelle, populaire alors qu’elle est n’est pas populaire mais démagogique – une culture « populaire » est faite par le peuple, la culture de consommation est faite pour le peuple avec une représentation de ce dernier et des visées marchandes – et hégémonique. Dans cette perspective, l’Humanité se réduit à des consommateurs à conquérir.

Et cette réduction n’est pas sans conséquences plus profondes qu’il n’y paraît. Création et culture sont des pratiques individuelles et collectives, pratiques qui impliquent le corps et l’esprit et qui articulent l’individuel et le collectif en participant de la construction de l’humain en l’humain. En revanche, l’industrie de biens culturels, auxquels il est consacré des sommes énormes et qui est une des