Prologue

 

 

 

 

    Lettre du 30 juillet 42 de l'ambassade d'Allemagne à Paris (voir note N°1).

     

    Lettre du 13 août 42, du préfet de police (voir note N°2).

     

    Antoine Burle, au cours d'une enquête à Paris en 1942.

« Cave legas,
Cave  videas,
Cave putes. »

Saint-Augustin
Adversus priapiei Adoratores


N Juillet 1942, sur ordre de Berlin, l'Ambassade d'Allemagne à Paris se mettait en rapport avec les autorités françaises pour retrouver le peintre Chaïm Soutine et saisir toutes les œuvres que l'on trouverait au cours des recherches 1. Leguay, préfet de police 2, chargea le commissaire Burle 3 de l'enquête et lui commanda l'établissement d´un dossier confidentiel sur l'artiste, peut-être afin de comprendre le mystérieux intérêt des Allemands pour Soutine, alors que depuis le 27 mars les sinistres convois se succédaient, quittant Compiègne ou Pithiviers pour Auschwitz, via Laon, Reims et Neuburg 4.

Une explication plausible quant à l'attitude allemande à l'encontre de Soutine est certainement attribuable aux cotes déjà élevées qu'atteignaient ses peintures, surtout sur le marché américain, et aux possibilités de monnayer en sous-main les œuvres confisquées (n'oublions pas que le marché de l'art poursuivit ses activités lucratives pendant l'occupation). Une autre lecture des événements suggère que les Allemands tentèrent tout simplement d'éliminer Soutine le juif et Soutine l'artiste au nom de l'esthétique nazie contre l´entartete Kunst (l'art dégénéré)5.

Nous suggérons une troisième hypothèse, invérifiée mais plus romanesque, qui voit Göring tombant en arrêt devant le Portrait de Maria Lani, dans la galerie Alfred Flechtheim à Berlin, une après-midi de mai 1930...6


Le commissaire Burle, pour des raisons que nous ignorons, ne remit pas le dossier à ses supérieurs. La première feuille porte, en surcharge au crayon rouge, l'annotation suivante « intéressé décédé le 9.8.43 - à classer – 10.9.43 ». Ceci explique peut-être cela.

Nous ne connaissons pas non plus l'ampleur de la documentation rassemblée à l'origine par Antoine Burle. Certains indices (Voir chapitre "LE BLANC") nous laissent à penser que le commissaire lui-même pratiqua une première sélection après la guerre, en vue peut-être d'écrire une biographie de Soutine. Aucune preuve ne nous autorise cependant à affirmer cela.

Le dossier qui nous a été aimablement confié par sa fille, Madame Odile Ancelet, est composé de neuf chemises contenant des lettres, des articles de journaux et des rapports rédigés par des fonctionnaires de la Préfecture de Police ou par les services , tant à Paris qu'en province, auxquels le commissaire Burle avait fait appel pour compléter ses recherches. Cela implique certaines redondances et répétitions.

Quelques documents, de moindre intérêt, ont soit été renvoyés dans les notes en fin de livre, soit simplement omis.

Afin d'en faciliter la lecture, nous avons cru bon de découper arbitrairement les textes en chapitres et d'ajouter des titres à chacune des chemises7.


Prologue

 

 NOTES

      *   Droits réservés.

1  Lettre du 30 juillet 42. Achenbach confirme une conversation téléphonique avec Röthke et lui rappelle les instructions de Berlin concernant Soutine, notamment le caractère confidentiel de l'affaire et insiste sur le fait que la police française ne doit pas être informée sur les raisons de l'opération.

2  Lettre du 13 août 1942 émanant du préfet de Police pour coordonner le travail de ses services avec le Commissariat aux Questions Juives. On peut y lire la dernière adresse officielle de Soutine ainsi que son numéro du registre spécial, créé par l'ordonnance du 27 septembre 1940 pour recenser les juifs.

3  Antoine Burle poursuivit après la guerre sa carrière dans la police et prit sa retraite en 1956 comme commissaire divisionnaire, sous-directeur adjoint de la 2ème section du 5ème bureau. Féru de littérature latine, il publia en 1965, à compte d'auteur, une intéressante traduction de la correspondance d'Ausone avec Saint Paulin de Nole.

4  Convois des 27 mars, 5, 22, 25, 28 juin et 17 juillet, soient plus de 6.000 personnes.

5  Cf. Courthion qui reproduit dans son ouvrage un tableau de 1915 (La fillette en bleu) sur le chassis duquel figure, outre le tampon d'un musée allemand, l'inscription "ZU VERBRENNEN" (à brûler).
(Courthion, "Soutine, peintre du déchirant", Denoël, 1972, p. 26)

6  Soutine n'exposa qu'une seule œuvre de son vivant en Allemagne:
En mai 1930, la galerie Alfred Flechtheim organisa une exposition collective intitulée "51 Bildnisse der Maria Lani" (51 portraits de Maria Lani). L'envoi de Soutine, peint en 1929, porte le numéro 46 du catalogue. Il s'agit peut-être d'un prêt de la galerie Berheim-Jeune de Paris qui le vendit en 1932 à Lucien Demotte (qui s'en dessaisit en 1937. Aujourd'hui Coll. privée).
Voir R.M. "50 Künstler porträtieren eine Frau" in Deutsche Kunst und Dekoration, juill.. 1930, p. 228 vol. 66 (Darmstadt).

7  A une exception près: voir chapitre "LE BLANC"