FIGURE NOCTURNE

 

- I -
 

 "Il sembla à un homme en rêve - c'était un rêve éveillé - qu'il était gros de néant comme une femme est grosse d'un enfant..."

 

 Après être parvenu au vide, je la vois tourner autour de moi. Seul: elle coule en bouillonnant. Remontant. Toutes les issues sont bouchées.

 

Les trois rêves tuilés, laisse les! Limpide, le rouge:

 

 Le sacrificateur prend le coq d'une main, la téfillah de l'autre. C'est la nuit. "Coq, tu es condamné à mort. "Nom des parents: Zalman, Sarah. Le coq picore les pages. Braillements déraillant dans la pulsation des plumes blanches et rouges il trempe le coq blanc dans le sang de celui qui est égorgé, crevant, crevé, il asperge de sang le seuil de la maison Je ne veux pas me noyer dans mon propre sang! Nom des amis de Job: Eliphaz, Bildad, Tsophar.

 

 LE BEGAIEMENT:

 

La maison d'étude brûlait, mais le jeune Chaïm dormait, couché sur un banc. Le rav de Smilovitchi le secoua, minuit sonnait. "Lève toi, lance des cris dans la nuit! "Chaïm gueula "le rouge du sang et du feu secoue les hommes!" "Ce n'est qu'un bégaiement, conclut le rav, mais c'est un bégaiement blanc."

 

(Chaïm veut dire vies.)

 

 J'avais rêvé que je demandais quelque chose qui m'était déjà accordé. Cannelle du chaos. Je m'étais trompé au début. Je croyais aimer la peinture, c'est elle qui m'aimait.

 

 

VOLAILLE - VERS 1925 - 110,5 X 81 CM.

 

Pendue, elle ascensionne en dansant. La griffe raidie crisse contre le bleu de Prusse où un arc blanc épais. Mais les ailes justement, salut! le couteau pointe le cou, petite flamme rose-rouge.

 

 Il tourne sur lui-même, se frotte la gorge (le cri, je le sens toujours ici) sur le drap posé par terre, cerné de bougies. Les arbres du tréfonds touchent ses manches. Cette fille de Vilna lui a donné cinquante roubles pour aller à Paris.

 

RAPPORT DE G. EREBE 1

PREFECTURE DE POLICE
Service des archives

Paris, Lundi 26 octobre 1942

Gilbert Erèbe, sous-archiviste2
à Monsieur le Commissaire Burle

Suite à votre demande de renseignements concernant la personne de SOUTINE Chaïm, réfugié russe domicilié au 28 avenue Seurat, j'ai l'honneur de vous communiquer le rapport suivant, établi en collaboration avec Monsieur Fichter 3, attaché au Commissariat aux Questions Juives qui a bien voulu me transmettre les détails concernant les coutumes des juifs de Russie et plus spécialement de Lituanie.

Nom: Soutine Prénom: Chaïm
né le: 1893 (s/s autre préc.)
à: Smilovitchi (près de Minsk - Russie)
Nationalité: russe
Fils de: Salomon Soutine né en 1851 à Pontovitch, tailleur
et de: Sarah Soutine née à Smilovitchi
Profession: artiste-peintre
Domicile: 28, avenue Seurat - Paris
Permis de séjour: N° 1378.386 du 4 août 1914,
Commissariat du Quartier Saint-Lambert.
Renouvelé régulièrement depuis.
Antécédents judiciaires: néant

N.B.: Recensé comme juif sous le N° 35702 - Bureau des Affaires Juives

 Chaïm Soutine est né dans un "Stedtl" 4 lithuanien de 400 habitants. Dixième d'une famille de onze enfants. Le père était repriseur, au plus bas de l'échelle sociale de la communauté.

Au dire des sources que j'ai pu consulter à la Bibliothèque Nationale (ouvrages de E. Faure, Drieu La Rochelle, W. Georges , ainsi que les revues "Les Arts Plastiques" et "Arts à Paris"), Soutine ne parle pratiquement jamais de son enfance, ce qui a contribué à tout un légendaire, faisant de lui le type même du "peintre maudit".

La vie du "Stedtl", profondément superstitieuse, réglée par les préceptes du Talmud a probablement marqué le jeune Soutine, cependant, contrairement aux autres artistes originaires de cette région (Chagall, Lissitzky, Ryback, ...), on ne trouve pas dans sa peinture de référence immédiate au "folklore" juif .

Certaines pratiques religieuses permettent néanmoins d'expliquer la genèse de plusieurs tableaux de Soutine:

Le matin de la fête du Grand Pardon, se déroulait dans chaque foyer du village un rituel d'absolution, dérivé de la tradition biblique du bouc émissaire qu'on chasse dans le désert, chargé des péchés de la communauté (Lévit. XVI, 21.22), qui consistait à saigner un coq blanc sur le seuil de la maison et que l'on mangeait ensuite en famille, le lendemain du jeûne traditionnel.

C'est encore un coq, noir celui-là, battant des ailes, qui vient annoncer au moribond que son heure est arrivée. Le chant du coq appelle les parents défunts et amis du mourant qui l'entourent pour procéder au jugement en poussant des cris de tristesse "oï! oï! oï!" (Zohar, I, 218a-219b).

D'une part l'image, bien réelle, du coq tenu à bout de bras par le sacrificateur, les yeux retournés, perdant à chaque sursaut un peu plus de sang qui éclôt de la blessure précise et fuit vers la pierre usée et sale, d'autre part l'apparition sombre de l'oiseau funèbre, c'est ce que Soutine peint lorsqu'il fait tournoyer au bout d'un fil un volatile de boucherie: coq noir et coq blanc, et partout ce sang qui fuse.

SOUVENIRS.

Cette réticence à parler de sa vie à Smilovitchi, Soutine l'a quelquefois surmontée et c'est pour décrire d'autres visions qui deviendront peinture:

«J'ai vu une fois le boucher du village trancher le cou d'une oie et laisser s'écouler le sang. Je voulais crier, mais son air joyeux me nouait la gorge... Ce cri, je le sens encore là. Lorsque j'étais enfant, et que je dessinais un maladroit portrait de mon professeur, j'essayais de me libérer de ce cri, mais en vain. Lorsque je peignais une carcasse de bœuf, c'était toujours ce même cri dont je voulais me débarrasser. Je n'ai pas encore réussi!».

« Je regardais les feux du soleil et les ombres se poursuivre dans les rideaux de poussière immobile... mon père, assis comme un bouddha, cousait machinalement près de la fenêtre grise; puis s'arrêtait et, sans lever les yeux, tournait une page... «Rabbi Menahem Mendel de Worki assure que trois choses conviennent au juif véritable: un agenouillement absolu, un cri sans voix, une danse immobile.»

Pour avoir été battu par le fils d'un vieil homme dont il faisait le portrait, Soutine se voit octroyer par le juge de paix un dédommagement de 25 roubles. Grâce à cet argent, il quitte son village en 1909 et, accompagné de son ami Michel Kikoïne, se rend à Minsk pour apprendre la peinture chez un certain Krüger qui donnait des cours privés de dessin ("Succès garanti en trois mois").

Un an plus tard, les deux jeunes gens vont s'inscrire à l'Ecole des Beaux Arts de Vilna au cours de peinture du professeur Rebakoff. On met en scène des enterrements juifs; Kikoïne lui sert de modèle et s'allonge sur le sol, recouvert d'un drap blanc. Soutine allume les bougies qu'il va disposer de chaque côté.

Deux fois par semaine Soutine va manger chaud chez le dentiste qui, suivant la tradition juive, a pris en charge ce jeune étudiant démuni. La fille aînée est un peu amoureuse de ce garçon fantasque qui lui parle de ses rêves. En cachette, il ose un baiser qu'elle ne repousse pas. Mais Krémègne écrit de Paris et Kikoïne y est déjà.

Les yeux brillants, elle lui tend un mouchoir noué qui contient cinquante roubles.

 

- II -
 

 (La nuit il décharge des wagons de marée à la gare Montparnasse.)

 Comment fait-on cela? (L'Enterrement à Ornans). Ce bleu goy de la chaussette! qu'est-ce que cette matière tranquille? Cette craie sans rébellion? Que c'est beau! Que c'est con!

 Déchirée tailladée la lumière et à travers les trous passent des voix patientes "mes cris se répandent comme l'eau". Kikoïne lui dit des mots "tu te troubles?" Consumé par le vent, arrivé furtivement jusqu'à moi.

 LA PECHE TUMULTUEUSE.

 Dans les jours qui précédaient la fin du monde, il advint que le jeune Chaïm pêchait dans la Volna. Il lui sembla avoir ferré un être blanc d'argent qui le regardait, du fond de l'eau. Troué par la douleur il se penchait vers la figure, quand toute la rivière s'éleva en sifflant et en gémissant, bouchant le monde. "Encore manqué", soupira Chaïm.

Mais je suis moi-même cette vague braillante. Au présent, à la vision présente. (Chez Cormon, rue Bonaparte, chantonnant) (dévoré par les punaises) (avec, en plus, le ver solitaire.)



LES HARENGS - 1915/16 - 64,5X48,5 CM

Volant Aux yeux écarquillés sur un ciel d'or ovale, traqués par les fourchettes.

 Passage de Dantzig, muet, près des Abattoirs. Rotonde alvéolée: la base de sa construction est un mouvement en cercle: chaque brique, une lettre séparée, qui sue le feu: briques se boursouflent, agitées dans le songe vert par une agonie qui les liquéfie, se tordant au commencement.

Glissement de l'image dans un nœud de congres une écharpe, fumées tordues puantes, halète maintenant tournant des liquides éparpillés dans le jaune girant les yeux ouverts je suis pendu à un poteau électrique et je vois se lever le désastre la toile d'araignée à la patte coupée.

 Soutine passe la première nuit à Paris chez Pinchas Krémègne qui loge comme tant d'artistes immigrés, à la Ruche, Passage de Dantzig.

Il dort chez les uns et les autres, chez Dobrinsky, Kikoïne, Indenbaum, Miestchaninoff ou Lipchitz, essaye en vain de convaincre Chagall de lui laisser son atelier lorsque celui-ci quitte la Ruche (mais Chagall n'est pas charitable: «Il puait trop»).

Pour survivre, il se fait embaucher chez Renault comme manœuvre et se fait renvoyer le premier jour avec une blessure à la jambe. Kikoïne lui trouve un travail de nuit à la gare Montparnasse.

Il passe ses après-midi dans les musées pour découvrir ce qu'il ne connaissait que des lithographies épinglées sur les murs de l'école de Vilna. Waldémar Georges raconte: «Ce jeune homme que je ne connaissais pas encore, frôlait les murs de la salle Courbet, le front baissé, le regard apeuré, puis contemplait l'Enterrement à Ornans comme un croyant regarde une image pieuse.»

Soutine va s'inscrire chez Fernand Piestres, dit Cormon, à l'Ecole nationale des Beaux-Arts où Kikoïne est déjà élève.

Il dévore sans lever la tête les maigres provisions de Krémègne et s'empare du croûton de pain qui reste sur la table: «C'est le ver solitaire!» s'excuse-t-il.

LES HARENGS, peint en 1915

Le sculpteur Indenbaum se souvient:

«Soutine vient me trouver à la terrasse de La Rotonde et me demande trente francs.

- Quand tu as quelques sous, tu disparais, lui dis-je, et quand tu n'as plus rien, tu reviens me voir.

Je le plante là, mais il me poursuit jusqu'à la Ruche en marmonnant:

- Donne-moi trente francs, donne-moi trente francs, donne-moi trente francs...

- Et toutes les toiles que tu m'as vendues et que tu m´as reprises?

Soutine, la tête dans les mains se lamentait:

- oï, oï, oï.

Arrivés Place de la Convention, j'achète des harengs:

- Tu vas maintenant me peindre une nature morte!

Il va à son atelier et revient au bout de deux heures avec un tableau: les poissons sur un plat jaune avec deux fourchettes. Je lui donne trente francs et je punaise la toile sur un mur. Trois jours plus tard, il vient me demander de la lui prêter. J'accepte une dernière fois. Quelques temps après, je découvre mes harengs chez Dielevsky qui me dit:

- Il m'en demandait cinq francs, je lui en ai donné trois.»

 

- III -

 

Otto Weininger: "La lumière ne fume pas." (Ce qu'il lit à ce moment.)

 

Le paysage collé sur la poitrine dans l'odeur de térébenthine, la main devant la bouche: "j'ai le cœur qui tire." Il grimace, avance lentement. Modigliani le pousse vers la lumière brillante, éclatante, le couvre des tentures violettes de la cité Falguière, "il dit qu'un juif ne peut pas être un grand artiste, Amedeo," et l'autre lui répond Tu es ta propre preuve.

Sans début ni fin il éparpille ses paroles inintelligibles, la nourriture est dégueulasse, il grimace, tord les mains et les baves sur le parvis du vin.

 

AUTOPORTRAIT - 1917 - 54,5X45,5 CM

 

...mais l'amande derrière son front. Les grosses lèvres closes sur le silence. Ahuri, le bleu de la veste. Le double le surveille derrière le chassis.

Ils creusent des rigoles dans la terre glaise entre les lits, mais les punaises sont intelligentes, elles montent au plafond et leur tombent dessus. Un matin, il y en a une qui lui entre dans l'oreille "ça fait du bruit dans ma tête!"

 

LA DANSE DU FOU.

Il arriva que Chaïm, piétinant sa mélancolie, se prit à danser dans la nuit obscure et la nuit se fendit sur un vide où ronflaient de hautes flammes bleues: toujours, la même question? Ca va, nous ne sommes pas sourds!

 

La guerre de 1914. Soutine obtient un permis de séjour au titre de réfugié. Il va rendre visite à Kikoïne qui vit avec sa femme à Francville, près de Livry-Gargan.

Il parcourt les chemins de terre à la recherche de quelque paysage qui l'inspire, bien qu'il ne puisse supporter qu'on le regarde peindre. Dès que quelqu'un s'approche, il arrache la toile du chevalet et la retourne sur sa poitrine: la femme de son ami doit tous les soirs lui nettoyer sa veste à la térébenthine.

C'est l'époque où, sous l'emprise de la lecture de "Geschlecht und Charakter" (Race et Caractère) d'Otto Weininger 5, Soutine travaille, peint, nuit et jour, comme pour se prouver qu'il peut être juif et un grand peintre. Smilovitchi pèse encore sur ses épaules, il cherche la reconnaissance. Kikoïne le rassure:

«Devant sa peinture, et tout en sollicitant mon avis sincère, il avait une sorte de pudeur gênée. Il paraissait vouloir se disculper à l'avance de mes critiques, ce qui se manifestait par un flot de paroles sur sa manière de voir.»

Krémègne et lui le rassurent mais ne le comprennent pas.

Soutine quitte la Ruche en 1915 pour prendre un atelier à la cité Falguière. Là, le sculpteur Lipchitz lui fait faire la connaissance d'Amedeo Modigliani.

«Tu es un grand artiste!»

Modigliani, lui, comprend.

Le vin rouge supplée la nourriture qu'ils ne peuvent de toute façon pas s'offrir. L'ulcère de Chaïm se précise, la tuberculose d'Amedeo l'achèvera bientôt.

Soutine tourne autour du bâtiment et crie:

«Merde, merde, je ne retrouve pas la porte!»

Un soir, rentrant du café, ils creusent, à la lueur d'une bougie, une tranchée dans le sol en terre battue de la chambre, qu'ils doublent d´un remblai de cendres pour empêcher les punaises d'atteindre le lit. La guerre, omniprésente, les rattrape dans l'ivresse.

Le peintre Richard6 doit emmener Soutine d'urgence à l'hôpital Laënnec, pour qu'on lui ôte une punaise qui s'était logée dans l'oreille.

«Assis presque sur le poêle, s'amollissant, rougissant comme un morceau de viande crue, se pâmant de chaleur et de bien-être», Soutine doit se mettre au régime des pommes de terre cuites et du lait caillé pour calmer son estomac. Il retrouve alors les coutumes du "Stedtl" et danse éperdument en faisant d'horribles grimaces.

 

 

- IV -
 

 LE RABBI HALLUCINE.

Grande fut l'épouvante du rav de Vilna quand lui apparut en songe l'Image du Monde, d'où toute trace de l'homme était effacée. Et à l'envers de l'image, halo vide, sa propre figure. Il ne comprenait pas l' absence, la route nocturne.

 

Il efface le fusain au pouce, ruisselantes traînées visqueuses, griffe, les yeux obsédés. Jute le rouge, le rose du bras tordu: "Les grosses putes sont belles." Creuse le trou de l'œil, frotte la lumière convulsive: "Ta main est lisse comme une assiette." Rassasié d'agitation, la veste raide de croûtes.

 

Il aime les regarder draguer. Il ne supporte pas qu'on voie sa peinture quand il est là.



NU -1933 - 46X27 CM

 Montant vent brûlant aux yeux détournés.

 Modigliani lui dit: "Attends, je vais faire ton portrait." C'est dans l'appartement de Zborovski. Il s'approche de la porte, et à gros points, cette face à chapeau qui ne me ressemble pas.

 Chéron, 58 rue de la Boétie. Il ne paie pas toujours. Zbo arrive de temps en temps à vendre à un médecin. Cinq francs par jour.

 Elle se rhabille, elle ne me plaît plus.

 Il va encore falloir manger.

DES ORIGINES

Il serait erroné de voir en Soutine un artiste surgi ex nihilo, qui brusquement se révèle inattendu et définitif.

Les "Litvaks", comme on appelaient les juifs de Lituanie, représentaient depuis longtemps déjà l'élément "progressiste" dans la société israélite russe. S'opposant à la tradition du hassidisme, les mitnaguedim (adversaires), entourant rabbi Eliyah, le rav de Vilna (surnommé aussi le "Gaon de Vilna"), incarnaient un nouveau courant "intellectuel".

De nombreux artistes d'origine juive, tant dans les arts plastiques que dans la littérature ou la philosophie influencèrent dès lors les académies russes de Minsk, Vilna ou Vitebsk: Lissintzky, Altman, Rybak, Chagall, mais aussi Mark Antokolsky, Maimon, Bakst, Isaac Levitan, sont autant de noms qui démontrent cette influence.

Soutine ne vient pas du néant.

RENCONTRES

Modigliani l'exubérant a pris Soutine l'introverti en main.

Ensemble ils s'enivrent de mauvais vins et puis vont voir les filles. Soutine, que sa négligence corporelle et ses manières frustes empêchent de se lier facilement, trouve dans la compagnie des prostituées la solution à sa timidité maladive.

«Votre main est lisse comme une assiette» est le compliment qu'il trouve pour séduire la soubrette de l'hôtel où il loge à Clamart, rendant visite aux Kikoïne.

Comme aux premiers temps, et encore par la suite, il ne peut supporter qu'on le regarde peindre, ni qu'on regarde ses tableaux en sa présence.

"Modi", comme l'appellent ses amis, l'introduit dans le monde de l'art et des marchands; il le présente à Chéron qui possède une galerie au 58, rue de la Boétie, puis à Zborovski.

Léopold Zborovski, d'origine polonaise, avait aussi fréquenté l'atelier de Cormon et, avant de devenir le marchand d'Amedeo et de Chaïm, se destinait à la poésie. Sur l'insistance de Krémègne, il achète une première peinture à Soutine pour la somme de cinq francs.

Dès lors, "Zbo" va tout entreprendre pour lancer le jeune peintre. Il relance sa clientèle de médecins, industriels, écrivains, pour placer un Soutine, pour trente ou cinquante francs.

Chaïm devient un habitué du petit appartement des Zborovski, rue Joseph-Bara:

«J'étais là quand Modigliani a peint, en 1917, le portrait de Soutine sur une porte de la salle à manger. Pendant qu'à table nous mangions le minestrone que j'avais préparé, Modi, gavé, fait alors à Soutine:

- Attends, je vais faire ton portrait.

Il se lève, s'empare d'une palette, s'approche de la porte, et vlan! brosse en brun et vert la tête de Soutine sous le chapeau aux ailes biscornues.» (Mme Czerchowska).

Zborovski, à l'époque toujours fauché, octroie néanmoins une allocation de cinq francs par jour à Soutine.

 

- V -
 

Incapable de tout par la pieuvre, des fils rouges sur cette Route Peu Rassurante

Pourquoi, Pose la main, pourquoi, coule comme le lait

Pays jaune, l'entassement des toupies crépite

Dégueule un peu à droite à côté de la petite ruine

Scintille

Une ombre comme du vin

Le nuage précipité dans la cave

Te parait-il loin, ce baou vendu pour rien?

(Chez Félicie Cendrars, à Vence.)



PAYSAGE DE CAGNES - 1919 - 53X64 CM

Harpe aux rayons. Ebullition de la lessive, cette perle où est écrit en rouge:

Il se coupe les cheveux dans le presbytère désaffecté. Sa boîte de couleurs attachée par une ficelle. Vieilles toiles grattées. Une soupe de pâtes froide.

L'ABAISSEMENT

La légende rapporte: quand Chaïm montait l'escalier rouge, suintait un gémissement. Quand Chaïm était immobile, les maisons explosaient, montrant leur feu. Quand Chaïm descendait l'escalier, les morts jaillissaient des trous comme poissons volants.

Modigliani a dû partir vers le Midi, accompagné de Jeanne Hébuterne, pour soigner sa tuberculose.

Il invite Soutine à venir les rejoindre.

 

A Vence, Chaïm trouve à se loger chez Félicie Cendrars, première femme de l'écrivain qui vit là avec ses deux petits enfants.

 

Zborovski lui envoie un peu d'argent (juste assez pour acheter des tubes et de la toile), en plus des deux cents francs d'avance sur ce qu'il produira. Zbo ne sait pas encore et est déçu du résultat.

 

Il descend à Cagnes, où les habitants se souviennent de l'avoir vu passer avec sa boîte de couleurs attachée par une ficelle à sa ceinture.

 Chaïm se rend chez un brocanteur de Cagnes et achète de vieilles toiles qu'il gratte.

 Il peint dessus les montagnes qui se dessinent au loin, les Baous.

Il peint la Gaude sur la route qui mène à Vence.

Il peint la rue du Piolet, à Cagnes: c'est la série de l'Escalier Rouge.

 

Il a trouvé refuge dans les ruines d'un presbytère, près de Saint-Jeannet, où il dort, enroulé dans ses toiles. La femme d´un paysan lui fait porter parfois une assiette de soupe ou un plat de pâtes.

 

- VI -
 

Diagonale hachée. Le château rouge s'ouvre en claquant. Moirure sanglante, l'œil. Très loin violet rose. Le revers du massacre. Rigueur de l'ouverture, rochers, gouttières en Z puis la pluie crépite, je sais ce que tu rêves.

L'ENFANTEMENT GEOLOGIQUE

Paroles du rabbi de Minsk: "Comme un trou, un précipice où des remugles pouacres, des immondices!" C'est ainsi qu'il voyait le jeune Chaïm, et il perdait tout espoir. Chaïm lui répondit: "Ne reste pas en haut. Descends vers le reflet."

Avec les doigts il fait bouger le ruissellement:

Ce n'est pas avec des mots... Il s'arrête un instant: tout se dessèche. Il relève la main: la terre tâtonne dans l'obscurité, ivre à cause du gris du sol où pousse une graminée.



PAYSAGE DE CERET - 1919 - 54X92 CM

Sur le soufre descente en pyramide inverse qui fait piauler les spectres, leurs moignons, leurs linges.

Il la décloue, la pose sur la pile. Voit briller entre deux tuiles le ciel lavé. Croise les index.

Soutine est rentré à Paris. Le 17 octobre 1919, la Préfecture de Police lui délivre une carte d'identité.

Son voisin d'atelier à la cité Falguière, Pierre Brune, va s'établir à Céret, dans les Pyrénées orientales. Il écrit à Soutine, parle soleil, arbres, lumière, contrastes.

Soutine, qui a du mal à se refaire à la vie parisienne, est enthousiaste. Picasso et Braque y ont déjà séjourné.

Zborovski, encore une fois, paye et Chaïm part.

 

«Ombrageux et sauvage...»

«Il est parfaitement inabordable...»

«Il vit à peu près seul, cachant soigneusement sa peinture...»

«Il ne peut supporter qu'on le regarde travailler, même de loin.»


Il vit à l'écart de la communauté artistique qui s'ébat en ville.


Le paysage résiste, il le force, le plie, le couche, les masses s'affrontent, il les oppose par de brutales diagonales. Le sujet se révolte et Soutine est débordé, il se ressaisit et crache ses couleurs. Haine.

 

- VII -
 



LE GRAND PATISSIER 1926/27 153X66 CM

Il se tient devant un mur dégoulinant de sang, les mains croisées. Herbes et flaques sur la veste, la godasse prend feu, posée  sur l'escalier d'eau. Ça le laisse perplexe. Les courants ascendants lèchent. Impassibles courants à côté de l'oreille. Mare sur le front. Remuement: il va éclater de rire.

D'un voile qui se déchirerait et avec un glapissement,

(En arrière la plage obscure: ici un tourbillon s' instaure qui ramasse les têtes coupées et joue par intermittences.)

puis claquerait contre le bord,

puis casserait comme un hangar vitré,

puis se marbrerait d'absinthe et de grenats,

puis s'étant retourné brasillerait, s'effacerait,

et ensuite:

LE CLAIR ET L'OBSCUR

Il y eut une fois que Chaïm avec son couteau éventra le voile et du trou filtra un fil obscur... "C'est de cet obscur que..." Il ne finit pas sa phrase, il sortit donc.

Le Docteur Barnes, médecin du néant, bâti par l'argyrol, le voit apparaître chez Zborovski. Il s'assied, le regarde et dit: "Ah, c'est lui? Bon."

Soutine est hargneux; il n'apprécie pas la sale blague de Modi. Mort le 20 janvier 1920; et Jeanne qui le suit.

 

FIN 1922

Dans "Les Arts à Paris", numéro de janvier 1923, Paul Guillaume écrit:

«Un jour que j'étais allé voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquai, dans un coin de l'atelier, une œuvre qui, sur-le-champ. m'enthousiasma. C'était un Soutine; et cela représentait un pâtissier - un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d'une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d'œuvre. Je l'achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi.

- Mais c'est une pêche!, s'écria-t-il. Le plaisir spontané qu'il éprouva devant cette toile devait décider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus...»

Albert Coombs Barnes, pharmacien devenu millionnaire grâce à l´Argyrol (antiseptique), jouait au mécène et amassait, au gré de ses voyages, une immense collection de peinture moderne.

Il veut voir Soutine, qu'on force à mettre une cravate:

«Barnes s'assit, me regarda et dit:

- Ah! C'est Soutine. Bon!

Un rustre! Je ne pardonnerai jamais d'avoir été assez idiot pour me déranger.»

FIGURE NOCTURNE

 

 NOTES

      *   Droits réservés.

1   Les documents suivants sont attachés au rapport de G. Erèbe:

    • Extrait d'immatriculation 171.181 du 9/6/1913 SOUTINE Chaïm - Nationalité russe né en 1893 à Smirlovitch de Salomon Soutine, 62 ans, né à Pontovitch, nationalité russe et de Sarah Soutine née à Smirlovitch, nationalité russe. Domicilié Passage de Dantzig. Pièce d'identité produite: Passeport russe établi à Vilna le 20/3/1913 (julien), soit le 2/4/1913.
    • Permis de séjour du 4 août 1914 accordé par la préfecture de Police, Commissariat du Quartier St-Lambert. Carte N° 1378.386
    • Note de la Préfecture de Police de Paris du 27 juillet 1917 : Soutine domicilié au 27, Cité Falguière
    • Document non daté N° 9.9.0889 Préfecture de Police de Paris - Renouvellement de carte de séjour N° 1378.386 Soutine , Domicilié au 9 Boulevard E. Quinet
    • Extrait du registre de dénonciations de novembre 1918 concernant M. Chaïm Soutine :
    « @.19. 14.610 - En 9bre 1918 a fait l'objet d'une lettre anonyme émanant d'un artiste peintre. Rapports de renseignements en février 1919, il n'a pas été possible de recueillir de témoignages au sujet des propos anti-français qu'aurait pu tenir l'intéressé. Il ne reçoit aucune correspondance. Quelques compatriotes viendraient lui rendre visite. Dans une situation très précaire. Il tirerait une partie de ses ressources du produit de la vente de quelques tableaux peints par lui. Il possède un récépissé de carte d'identité.»

2  Gilbert Erèbe participa activement à la prise de la Préfecture de Police, lors de la libération de Paris en 44. Il devint archiviste en 1946, puis quitta l'administration en 1952. Vers 1955, il fit la connaissance du collectionneur uruguayen Kohn-Torres et devint son conseiller . Il décéda en 1977, conservateur du musée d'Art Moderne de Paysandú. Auteur de nombreuses monographies sur les peintres d'Amérique latine.

3  Nous n'avons pas pu retrouver trace de ce M. Fichter.

4  Mot yiddish dérivé de l'allemand "Städtl" (petite ville), désignant les communautés juives d'Europe de l'Est.

5  Otto Weininger (photo), né à Vienne en 1880, mort en avril 1902 (suicide). Ecrivain juif autrichien. Profondément pessimiste et désespéré, il considère le racisme comme une composante inéluctable de l'espèce humaine et attribue à chaque race et genre des caractères spécifiques qui l'inféode à une autre race ou à l'autre genre.

2  Foujita (photo) s'attribue la même anecdote, en modifiant toutefois quelques détails. (Interview in "Les heures chaudes de Montparnasse", 1962, archives de l'INA)