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CERET |
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Lettre du 18 décembre 42, de Justin Francœur au commissaire Burle
Justin Francœur et sa femme Josette, lors d'une exposition à Barcelone en 1951. |
LETTRE DE J. FRANCŒUR 1 Cher Monsieur le Commissaire, En réponse à votre lettre du 30 novembre à propos du juif Caïn Soutine, j'ai le plaisir de vous faire parvenir ces lignes relatant quelques souvenirs personnels, à Paris et dans le midi où je croisai à plusieurs reprises le susdit. En complément d'information à cette approche, sans doute subjective, je me permets de joindre à mon envoi un exemplaire du fascicule intitulé "L'art dégénéré ou la décadence de l'Occident"2 qui m'a été commandé récemment par le ministère de l'Instruction Publique. "Lorsque l'océan de l'immensité vient à agiter ses vagues, comment les figures qui sont tracées à sa surface pourraient-elles subsister?" Ces vers du poète persan3 n'expriment-ils pas l'état de nos souvenirs que l'océan de la vie sans cesse agite et délie? Je me souviens pourtant fort bien de ma première rencontre avec Soutine, au cours de Monsieur Piestres, qu'on appelait simplement Cormon, à l'école des Beaux-Arts de Paris. Lorsque j'entrai pour la première fois dans la salle, je ne remarquai pas tout de suite ce personnage, vêtu d'une veste noire étriquée accentuant sa maigreur, qui peignait dissimulé derrière son chevalet, qu'il avait calé dans un coin du fond, comme pour se protéger du regard de ses camarades. Le cheveu sombre et huileux, les yeux fuyant toujours le contact, il faisait crisser ses pinceaux sur la toile en marmonnant entre des lèvres épaisses une mélopée, en yiddish4 ainsi que je l'appris plus tard. Je retrouvais souvent dans les cafés cette silhouette peu avenante, en compagnie de Modigliani et d'autres congénères. Soutine buvait, plus que de raison, et ne disait rien, laissant l'Italien tenir des discours fantasques et interminables jusqu'à ce qu'on les mît dehors parce qu'ils étaient trop saouls ou qu'ils ne trouvaient plus personne qui leur payât un ultime coup de rouge. Je fis une douloureuse expérience de cette complicité de race qui caractérise ces gens, lorsque je demandai à Modigliani d'intercéder en ma faveur auprès d'un marchand de tableaux de la Rue de la Boétie. Or, malgré ses promesses, Modigliani ne fit rien pour me présenter à Chéron, alors qu'il le harcelait chaque jour pour qu'il vendît les croûtes de Soutine! Un jour d'octobre 1918, j'entrai à La Rotonde. Je serrai la main de Libion au passage qui était en grande discussion avec Ilya Ehrenburg5. J'allais m'asseoir sur une banquette libre lorsque je surpris Soutine, attablé seul devant une tasse de café au lait. Il écrivait une lettre. Je m'approchai derrière lui pour le saluer et machinalement, je jetai un coup d'œil à la feuille de papier. Il traçait avec rapidité des signes incompréhensibles de la droite vers la gauche, à la façon de Léonard de Vinci dont on ne peut lire l'écriture qu'à l'aide d'un miroir6. Je lui tapai amicalement sur l'épaule. Il fit un brusque geste pour plaquer la lettre contre sa poitrine, comme pour m'en dissimuler le contenu et me regarda d'un air hébété dans lequel je crus y lire de la terreur. Je fus pris de soupçon à cette bien singulière attitude - nous étions en temps de guerre - aussi le lendemain matin, je décidai de n'écouter que mon devoir de Français et j'envoyai une lettre au commissariat pour relater l'incident7. La victoire et les soldats qui rentraient du front, Paris était bruyant. Je voulais, de tout mon être, partager leur gloire et leurs souffrances, mais j'avais dû rester à l'arrière dans un bureau, comptant des lots de couvertures, de vareuses bleues, de bandes molletières. Je fuis la joie générale et me réfugiai dans mon art. Au printemps 1919, je pris le train qui m'emmena vers le soleil et je m'établis à Céret où Manolo, Braque et Picasso m'avaient précédé. Je louai une petite maison vers Le Casteillas, près du Couvent des Capucins. En rentrant un soir du Ventous, avec mon chevalet et mon pliant ficelés sur le dos, je croisai Michel Georges-Michel qui arrivait de Paris. - Savez-vous que notre ami Pierre Brune a persuadé cet ours de Soutine de venir s'installer ici? me dit-il. - Mais c'est toute la Cité Falguière qui nous tombe dessus! Lui répondis-je fort à propos. |
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"Lorsque l'océan de l'immensité vient à agiter ses vagues, comment les figures qui sont tracées à sa surface pourraient-elles subsister?"
VUE SUR LE VILLAGE - 1921/22 - 73X87 CM*
Voyez le marcher, absorbé, dans le chaos apparent. L' angle aigu du coude désigne une tache cobalt sur la joue, sous la ruine crayeuse. Mais une faille se creuse au milieu du village. Les toits craquent, c'est l'hiver. Des triangles se vissent dans l'argent et l'orange rouillé.
Velours côtelé beige sur lequel il essuie ses pinceaux. Le scorpion dans son ventre.
Ce chien aboie dans le vert du noir: réduit au silence, il glisse dans les angles: un chant tranquille pulse du mur de cadmium. La nuit de la certitude éclabousse: x,y,z. La grenade ouverte, le poulpe de jade, le serpent l'emportent dans une danse où il ne brille pas.
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Je rencontrais désormais souvent Soutine qui passait tôt le matin, habillé d'un méchant costume de velours côtelé beige constellé de taches de peinture, avec un chassis et des toiles roulées sous le bras, pour aller se perdre dans les collines. Il marchait à grandes enjambées, de cette démarche expérimentée des portefaix déguenillés que nous voyons arpenter nos campagnes. Le regard baissé comme pour compter chaque caillou de la route, il relevait à peine la tête lorsque je le saluais de loin et s'éloignait presqu'en courant, semblant vouloir cacher quelque secret inavouable. Soutine vivait, à ce qu'on m'avait dit, dans une sorte d'étable en dehors de la ville et ne tolérait d'autre visiteur que son marchand, le Polonais Zborowski qui venait parfois lui apporter un peu d'argent. Par une curiosité toute professionnelle, je tentai bien une ou deux fois de surprendre Soutine en train de peindre, mais il ne laissait personne s'approcher de lui. Un matin pourtant, j'attendis que Soutine se fût éloigné pour son errance quotidienne, et je poussai la porte de son antre. Je faillis suffoquer tant l'odeur était épouvantable. Après un moment, je parvins néanmoins à surmonter un haut-le-corps par trop naturel et entrai dans l'obscurité. L'inquiétant locataire avait clos l'unique source possible de lumière, en tendant entre deux forts clous plusieurs couches de toile - André Masson, à qui je confiai plus tard mon équipée clandestine, me dit que le Russe voulait ainsi protéger sa peinture, ayant peur qu'elle ne s'abîmât à la lumière du jour. Plus je pénétrais dans la sombre et moite épaisseur, aigre de sueur et de présences animales, m'éloignant du trapèze de lumière que le soleil découpait de la porte d'entrée sur le sol poussiéreux, moins je doutais de ma première impression: Soutine était une brute! Je craquai une allumette, à la recherche d'une improbable lampe ou d'une bougie qui eût fait reculer ces ténèbres maléfiques. A la petite lueur vacillante (Animula, vagula, blandula... ne pouvais-je m'empêcher de réciter), je vis deux tas émergeant de la paille qui recouvrait la terre battue, l'un fait d'une pile régulière de toiles raides de diverses dimensions, dont la face retournée, de toute évidence, était peinte, l'autre étant un amas de toiles éparses, grattées ou vierges, dans lequel le bougre semblait se rouler pour dormir. Je retournai une à une les toiles du premier tas, visitant dans ce musée de cauchemar, les méandres d'un esprit dont les élans génésiques bousculaient les règles établies de l'art. Comment décrire par des mots cette coulée de violence, épaisse comme le sang qui s'écoulerait de la jugulaire du taurobole pour ensuite oindre les frères d'armes de Mithra? Je me souviens de la première toile, peut-être un paysage, à dominantes verdâtres, orange et rouges: au premier plan, une silhouette à peine ébauchée dont on pouvait néanmoins deviner un coude s'achevant par une tache bleue à l'endroit où l'on attendait la joue du personnage; puis au second plan, des bandes rouges, beiges, grises, ternes, alternaient pour former un grand "M", sur fond argenté, déchiré en son milieu par une épaisse barre noire; en arrière-plan, des tentacules d'un vert laiteux rappellaient plus une gigantesque pieuvre que les arbres qu'elles voulaient imiter. Il y avait quelque chose de définitif dans cette horrible vision, un décompte qu'on achève, le dernier énoncé d'une liste; je ne pensais maintenant plus à un "M", mais à un oméga renversé.8 |
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- II - |
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Couteau à palette oublié chez Benatov, hôtel des Panoramas. Le raclement, vient-il de derrière la montagne ou de moi? Des deux. L'aimantation est manifeste. La lumière frise sur cet empâtement, chacun des gestes est écrit quelque part avant.
Mais la faille du centre baille noire, les toits stridents sont précipités dans cette lave. Rauques paroles sorties des lucarnes, comme "as-tu été enfanté avant les collines?" ou: braises? Il remonte la rue centrale dans les clameurs. Jusqu' à la caverne où bougent doucement les lèvres de soie. Evadé. Accords coagulés lentement, accords apposés, vagues, assoiffé par la nostalgie il s'enivre. Il fait le vide. La faille centrale monte dans son corps. "C' est la beauté" geint-il avec dégoût. |
Soutine travaillait en épaisseur et les toiles que je soulevais, pour les approcher de la lumière du jour qui restait au seuil de la porte, étaient lourdes d'une matière étendue rageusement, éclaboussant sa veste jaunâtre aux côtes encroûtées de rouge, de sienne ou de vert9. Le paysage suivant décrivait le même motif mais cette fois, la faille noire séparant les toits du grand "M" était bien au centre du tableau presque carré.
Les collines du fond me remirent en mémoire une image biblique: "Je fus enfanté avant les collines, avant que ne fussent implantées les montagnes..." (Proverbes 8,25).
Soutine pouvait revenir d'un moment à l'autre et je ne voulais à aucun prix qu'il me surprît ainsi; je poursuivis pourtant la funeste fouille, épouvanté par la brutalité de sa peinture et tout à la fois fasciné par cette violence même qui me portait, sur l'instant, à tenter de comprendre. Je m'émerveillai un moment de mon indulgence, ou plutôt de la tolérance dont je faisais preuve:
"C'est la beauté des lys des champs en moi" comme disait Maître Eckhart.
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- III - |
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Il peint le souffle dans le jardin. Le vent déplie (lueur d'un éclair) les voiles,
Trois cyprès à droite, trois à gauche, les ponts de fer rouillé dans les faubourgs, l'eau de la rivière où des enfants jouent avec de longues perches, tout habillés. Deux jumelles glissent sur cette eau brillante, se tenant par la main. Suspendu un peu plus loin à des cordes? La colline du quartier des quincailleries est illuminée et, posé au milieu du verger, un plat de poisson cerné d' outremer. Un enfant lui crie: "Toi aussi tu en as trouvé?" Disparaît dans le tournant. Un bouillonnement poussiéreux monte du jardin autour des petites figuires, une grande figuire le regarde, lubrique, lui tire la langue qui est violette à côté du bord du toit. Il a mal aux pieds. Ça chantonne, ça se boursoufle, sans importance. Ça érupte. Ça siffle. Ça se casse complètement la gueule à gauche. "Alors, tu as trouvé?" |
Je quittai cette caverne inconvenante, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil à une chose toute verte, des cyprès verts tordus par le vent, des boules vertes d'arbustes qui semblaient tourbillonner dans un ciel vert de tempête, aux nuages soudain illuminés d'un éclair10.
Je retrouvai avec soulagement le monde, les mêmes cyprès maintenant si calmes, de part et d'autre de la route; je traversai le pont de fer et regardai les enfants jouer au bord de la rivière, et d'autres qui couraient et criaient dans les rues.
Tout le long du chemin qui me ramenait chez moi, s'intercalait dans ce tranquille paysage d'après-midi la vision effrayante de cette même nature aux éléments déchaînés par Soutine.
Ce verger, le long duquel je passais, devenait brusquement une éruption, un magma de laves indécentes, violacées, d'où émergeaient des figures grimaçantes, ou plutôt des "figuires" comme n'aurait pas manqué de dire Soutine avec son ridicule accent yiddish11.
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- IV - |
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Cette rigole tortillée et ces sexes béants tout le long, la gesticulation, l'intrication, tout est juste. Colline, copule, ombre. Elle roule dans le lavoir. Elle répand ses jus dans le vert. Une petite fille le regarde sans sourire. Elle serre une horrible poupée. Les gros yeux fixes: folle en tablier rouge. Vieille à cou tremblant. Fille aux grandes oreilles. Plantées là, avec leurs mains. Il arrache la toile coincée contre le mur, saute derrière les peupliers. Retourné: elles ne bougent pas, cimentées dans un songe. La nausée le bouscule dans le champ gras, tout de même. |
La calme colline qui se profilait derrière les toits prenait brusquement une apparence menaçante, déliquescente, coulant vers la gauche.
Car Soutine semble avoir des problèmes d'équilibre des volumes dans ses tableaux; souvent on sent un rattrapage in extremis et un peu artificiel comme dans ces portraits que vous devez connaître.
Je pense à cette petite fille aux yeux globuleux assise sur un fauteuil sur le point de s'écrouler à gauche12, que Zborowski avait laissé traîner dans sa vitrine pendant quelque temps vers 1920 et qui a fini dans la collection Netter en 1929; ou alors cette femme en rouge, portant un petit chapeau vert, dont le corps se déhanche jusqu'à atteindre le bord gauche du tableau13; ou bien encore cette vieille femme en noir, achetée par l'américain Barnes, accoudée à un invisible objet, à gauche, toujours à gauche...14.
Je comprenais maintenant pourquoi Soutine, à chaque fois qu'il me voyait approcher de lui lorsqu'il peignait, se saisissait brusquement de sa toile et partait se réfugier derrière des peupliers: il n'osait montrer ses hésitations et ses tâtonnements à un rival peintre qui ne demandait pourtant qu'à le conseiller amicalement.
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- V - |
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La roue fait gicler le rouge dans le cliquètement des tuiles.
CLOCHER ROUGE A CERET - 1922 - 81X65 CM* Piège des arbres: celui de droite, platane de l'ironie, celui de gauche micocoulier de l'effacement: enserrent le jaune dans un léger contrepoint. Le rire déborde cette construction de viande, ce suint. Deux fourches se rejoignent dans une prosternation. La fantasmagorie des soutanes est balayée mais attention le rythme! Déhanchement racoleur de la grande baiseuse, ses mouvements de faux, rien dans les mains, très loin en avant, derrière le voile. Elle se bâtit en s'écroulant. Protégé par l'esseulement. Quel est celui qui a peint ceci? |
Je traversai la place de l'église et je revis fugitivement ce que Soutine en avait fait: les grands arbres protecteurs se refermant en piège comme pour avaler le lieu saint qui se tordait comme en gémissant dans la serre végétale15.
Les lignes austères de la Sainte Demeure se prenaient à tanguer pour s'immobiliser enfin en une courbe lubrique qui me fit horreur.
Les visions d'enfer se surimposaient à la riante réalité de cette charmante bourgade du midi.
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- VI - |
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La terre ébranlée: les bassins. Couché dans l'eau, plein de pressentiments. Descente de tout dérape.
L'ARC EN CIEL - 1920 - 63X130 CM* Le château glisse vers la gauche. S'accordéonne. Poussent six arbres couverts de gouttes. Toutes les routes, tous les murs précipités, tous les feuillages. Tous les jardins dévalant, toutes les branches écartées.
Toutes les proies: boue rose et verte où se froissent des feux.
Penché sur la charogne, sans illusion. Il la prend dans un filet. Affamé, dévoré. Environné de rigoleurs déchiré en morceaux.
Tout lui échappe. L'arc en ciel se lève au dessus du sépulcre disloqué où plusieurs palmes griffues. ou fourches. Ou doigts, indiquant...
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Je voudrais terminer ce témoignage, cher Monsieur le Commissaire, en mentionnant le dernier tableau que je vis de Soutine, peu avant qu'il ne quitte Céret, ne laissant aucun souvenir parmi les braves gens qu'il côtoya plusieurs années sans leur adresser la parole. Je rentrais d'une promenade dans la campagne. Le ciel se couvrait rapidement et au loin grondait l'orage . Il pleuvait déjà vers La Padragouse et un magnifique arc-en-ciel s'élevait au dessus de Céret. Je hâtai le pas et coupai à travers champs. Je contournai une haie et je vis soudain, à une trentaine de mètres, Soutine qui, le dos tourné, urinait contre un arbre. Je reculai silencieusement vers la haie et là, posé sur l'herbe, à côté d'une palette et de pinceaux soigneusement étalés sur un chiffon, il y avait un grand cadre d'au moins un mètre sur un mètre cinquante. Il s'agissait d'un paysage panoramique, à dominantes vertes et ocre. De toute évidence, le Russe en le commençant, n'avait pas prévu l'arc-en-ciel qui jaillissait à l'horizon. Peut-être allait-il le rajouter maintenant...16 Mais Soutine revenait, boutonnant sa braguette en sifflotant; il allait m'apercevoir quand, tout d'un coup, il s'arrêta et se prit le ventre à deux mains, se cassant en deux... il poussa un long gémissement. Pris de peur, je partis en courant sans me retourner. J'appris seulement plus tard de Pierre Brune qu'il souffre depuis son enfance d'un ulcère à l'estomac. Ce petit renseignement vous aidera peut-être à le retrouver car il ne serait pas étonnant que Soutine ait encore recours à un traitement médical. J'espère, cher Monsieur le Commissaire, vous avoir été de quelque utilité, regrettant toutefois de ne pouvoir vous aider davantage par de plus amples informations, mais je ne revis plus jamais Soutine et n'entendis plus parler de lui que par les journaux. Je vous souhaite bonne chance dans vos investigations et vous prie de bien vouloir agréer l'assurance de mes sentiments distingués. Justin Francœur Perpignan, le 18 décembre 1942 |
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NOTES * Droits réservés. 1
Justin
Francœur, de son vrai nom Emile Bourrachon, naquit en 1895 à Quingey
dans le Doubs. Elève de Marais et de Cottereau à Ornans. En 1914,
J.F. s'inscrit à l'école nationale des Beaux-Arts de Paris. Il devance
l'appel peu avant la déclaration de guerre mais est exempté pour
raison de santé (claudication semblerait-il) et est versé dans le
Service Auxiliaire en vertu de la loi du 7 août 1913. Il passera
donc la guerre à Paris avec les artistes étrangers, réfugiés, puis
les blessés et les convalescents de retour du front. Il se mêle
à différents groupes artistiques et fréquente les cafés de Montparnasse
où il côtoie Modigliani, Soutine, Cendrars, Zadkine... Il serre
la main de Picasso (cf. son autobiographie "Une vie d'artiste",
publiée par l'Institut Français de Barcelone en 1951). 2 Cette brochure ne figure pas dans le dossier. 3 J.F. a sans doute trouvé cette phrase dans un article de Brasillach publié dans "Je suis partout" d'octobre 1941. L'auteur n'y est pas mentionné nommément. Il s'agit d'une citation attribuée à Bayézid Bistâmî (mystique soufi natif de la cité perse de Bistam, mort en 874) par son disciple Aboû 'Alî Dâsitânî dans recueil "Kitâb al noûr". 4 "Bin ikh mir a Shnayderl", cf. Mané-Katz in "Les lettres françaises", No. 474, juillet 1953, p.9. 5 J.F. se trompe, confondant peut-être deux souvenirs: Libion avait en effet vendu La Rotonde depuis peu. 6 Soutine écrivait sans doute une lettre en yiddish à son frère Yankeli ou sa soeur cadette Ertl avec lesquels il correspondait encore, bien que rarement, à cette époque. 7 Voir note numéro 8. 8 La description qu'en fait J.F. laisse à penser qu'il s'agit d'une des "Vues sur le village" peintes entre 1920 et 1922. La mention du personnage au premier plan, le coude replié, ne rappelle-t-elle pas la "Vue de Céret", 73X87 cm - vers 1921/22, mentionnée par Courthion, page 61 de son ouvrage (op. cit.)? 9
Tous
ceux qui côtoyèrent Soutine à cette époque, que ce soit le peintre
Leonardo Bénatov qui avait fait sa connaissance à La Rotonde,
à son retour de Céret, et qui par amitié l'hébergera dans sa
chambre de Meudon, à l'hôtel des Panoramas, ou bien Grégoire
Michonze, tous, se souviennent de cet éternel costume délabré. 10 Il s'agit probablement de "La colline de Céret", appelé aussi "Paysage aux cyprès" peint vers 1922 (72,4 X 91 cm), exposé pour la première fois, en mars 1943, à New-York. 11 Jusqu'en 1924, Soutine parlait le français avec un fort accent yiddish. Lorsqu'il fut financièrement en mesure de le faire, Soutine prit des cours de diction auprès d'une ancienne actrice. Il se mit à parler avec emphase et de façon si artificielle que ses amis finirent par se moquer ouvertement de lui: «Tu ne peux pas parler comme tout le monde, vieux crétin!», s'exclama un jour Kisling. 12 "La petite fille à la poupée", vers 1919 - 73 X 59,7 cm. 13 "La folle", vers 1919 - 95,9 X 60 cm. 14 "Déchéance", vers 1921 - 81 X 54,6 cm. 15 J.F. parle certainement du tableau intitulé "Les toits rouges, Céret" ou encore "Clocher rouge à Céret", peint vers 1922, 81,3 X 64,8 cm 16 "L'arc-en-ciel", vers 1920 - 63 X 130 cm (J.F. a surestimé les dimensions de la toile qu'il entrevit, ou bien celle-ci fut retaillée par Soutine, ainsi qu'il le faisait souvent). |
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