LA DESTRUCTION

 

 

 

 

 

    "Soutine ou la destruction", article de Michel Georges-Michel paru dans la revue Les Arts (New York) de juin 1943

     

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 M. Barnes - Dessin de Michel Georges-Michel

"Les Arts", No. 6 - 1943 pages 17 et ff. 1

EXPOSITIONS

Il y a deux mois, s'achevait à la Galerie Bignou une exposition des œuvres du peintre Soutine (Bignou Gallery of New-York. "Exhibition of Paintings by Soutine" - March 22 - April 16. Catalogue with text by A. C. Barnes). Après Washington en janvier de cette année au Phillips Memorial, nous assistâmes à un important moment artistique, tant par le nombre des peintures exposées (18), que par la qualité des œuvres. Le lecteur pourra utilement se reporter au compte-rendu publié dans notre numéro d'avril.

Soutine est dans l'air du temps et reste, on s'en doutera, une des valeurs les plus sûres du marché de l'art.

En rappel de cet événement, nous publions un texte de notre collaborateur, Monsieur Michel Georges-Michel, le célèbre auteur de La Bohème Canaille et des Montparnos. Monsieur Georges-Michel, pour qui le New-York mondain, de l'«Astoria» au «Pierre», des galeries de la 57ème rue aux salons à la mode, n'a plus de secrets, nous prépare un nouveau roman qui s'intitulera La Bohème à New-York, à paraître par nos soins à la fin de l'année.

J.C. de B.

Soutine et la destruction
Michel Georges-Michel
(avec deux dessins originaux de l'auteur)

L'homme sortit de chez moi comme il y était rentré: brusquement, en businessman. Peu de mots échangés, précis, time is money.

On avait frappé trois coups secs à la porte. Je passai une robe de chambre et vins ouvrir.

- Hello Mister Georges-Michel, do you remember me?

- Monsieur Barnes, quelle bonne surprise.

Je l'invitai à rentrer. Il posa son chapeau sur la desserte du couloir, pendant que je l'aidais à ôter son lourd manteau beige.

- On m'a demandé quelques lignes pour le catalogue de l'exposition Soutine chez Bignou...

Il sortit son mouchoir et entreprit de nettoyer ses lunettes encore embuées de l'air glacial qui balayait New-York en cet après-midi d'hiver. Son regard de myope croisa le mien.

- Voulez-vous un cordial? ou bien du thé?

Il m'arrêta d'un mouvement sec du menton. 

 

- I -
 

L'assassin analogique pénètre dans la chambre aux papiers déchirés. Disposés devant lui, vieille actrice aux doigts bleus, femme embaumée et d'ailleurs Miestchaninoff. Voix, cris, agitation pendant qu'il va vers la cuisine, et revient avec un couteau dans ses mains blanches! les yeux exorbités sous le fard, le bras coupé pendant l'angoisse. S'empêtre dans des dentelles de Prusse, s'accroche aux murs tordus, il (gros plan) fait tourner la lame dans les jupes.

 

Pose délicatement sur le guéridon deux mains déformées par l'arthrite. Et le sourire sarcastique découpé aux ciseaux. (Bruit strident de l'appareil de projection qui s'emballe.) Acharné à désosser le coude. Fait sauter les yeux avec une grâce insolite, puis taillade du côté du front, tout en surveillant du coin de l'œil la clavicule!

 

Gigotant dans une soupe épaisse maintenant, un violet épais avec des mousses monte sur le mur de la chambre, le nez de Miestchaninoff saute gaiement sur sa blouse bleue (sa sculpture de merde). Où? l'anéantissement?

 
 

PORTRAIT DE MIESTCHANINOFF -1923 - 82,5X65 CM

Le saigneur gambille, avec les morceaux qui lui plaisent encore, jusqu'à Jacques le restaurateur qu'il observe maintenant coller à gestes prestes.

 

Se plante le couteau dans le ventre et joue avec ses tripes où un reflet limpide et froid.

 Je quittai en pensée Manhattan et la neige sale sur Broadway, Jefferson Square où j'avais mon appartement et les boutiques de Greenwich Village. Je revenais à la terrasse des cafés, je revoyais Montparnasse en un vertigineux flash-back, transporté dans un film expressionniste aux façades de guingois.

Soutine est là qui déchire ses toiles, puis lacère le papier peint qu'on aperçoit derrière le portrait de la communiante 2. Souvenirs obscurs aux clartés anguleuses des décors de Hermann Warm et Walter Reimann pour le cabinet du docteur Caligari: il y avait dans le regard des modèles cette terreur étonnée des personnages de Murnau ou de Wiene.

Zborowski s'effaça pour me laisser entrer dans son petit appartement de la rue Joseph Bara.

- Regardez-moi ce que Soutine vient de se permettre!

Zbo me montre le portrait de celle qu'il appelle la vieille actrice3. La toile gît sur le sol, éventrée de travers: Soutine semble avoir voulu parfaire le désossement du bras de son modèle.

- Soutine est plus radical que Cézanne qui compensait d'une touche à gauche pour rattraper un défaut, observé-je. Lui, il ampute tout simplement.

- Je vais encore devoir dépenser une fortune chez Jacques (le restaurateur) pour réparer ce ravage.

Zbo arpente nerveusement la pièce et jure entre ses dents. Zbo, le marchand-poète, ex-membre du "Groupe des 41", compagnon de Kroutchenik, du moscovite Kliebnikov, de Sovour, Zbo qui passe ses après-midi à recopier des adresses, payées trois francs les cinq cents, pour soutenir ses amis peintres, le doux Zbo est dans une colère noire.

Je tente de le calmer.

- Tu n'es pas le seul! Son vieil ami Miestchaninoff a dû, il y a quelques jours, lui arracher des mains son portrait 4 parce que Soutine n'en était pas satisfait et voulait le détruire.

Je remonte le boulevard Montparnasse et le temps. L'immédiat après-guerre; Soutine s'emporte, repousse violemment sa chaise.

Soutine à la cité Falguière dans l'atelier aux papiers déchirés:

- Tout ce que vous voyez ici, ça n'est que de la merde, mais c'est quand même quelque chose de mieux que les tableaux de Modigliani, de Chagall et de Krémègne. Moi, j'assassinerai un jour mes tableaux, alors qu'eux, ils sont trop lâches pour en faire autant.

Emile Szittya est médusé. Il en fait choir le croissant visqueux qu'il a la détestable habitude de tremper dans du vin rouge. Il me décrit la scène et me demande de garder cela pour moi alors que Krémègne me l'a déjà racontée ce matin, la tenant... de Szittya!

Et Krémègne de rajouter:

- J'ai entendu Soutine dire "Je tuerai mes tableaux" parce que, travaillant avec lui à Céret, j'osais peindre les mêmes motifs.

Soutine et lui sont maintenant fâchés pour une histoire d'entraide à un compatriote.

 

- II -
 

 Séquence du pain plus fin:

Caché derrière son journal il épie la flûte de pain qui rampe au dessus du poisson (1922 55X74 CM), sous le troupeau de tomates d'où s'envole une raie ricanante (1923/24 91X81 CM), se hisse  jusqu'au pot renversé  (1918 63X45 CM).

Il court derrière son couteau qui crie: le torchon se salit d'humeurs et d'eau.

UN GARCON DEBOUT - 1924 - 91,1X72,4 CM*

Mur craquelé brusquement: d'un trou saute un garçon. Ses mains croisées sur le ventre ont six doigts chacune.

Sa bouche de singe s'ouvre et se ferme. Carton: "Tu es mon œil et ma voix. "Contrechamp sur l'assassin. Carton: "Comme tu es savant!" Puis il plante gauchement la lame dans l'œil droit du garçon, qui se cerne de vert (véronèse). Les plis autour de la bouche s' agitent encore silencieusement sans que le tueur s' en  préoccupe. L'œil resté ouvert le fixe. (Pendu par l'œil au noir du fond).

L'affaire s'achève avec la disparition de l'Homme au chapeau de feutre dans l'incendie du papier peint.

 Le film de mes souvenirs change de décor et d'époque. Au "Golem" de Paul Wegener, succède "Le Maudit" de Fritz Lang. L'œil inquiet de "M" se tourne vers la caméra: c'est l'œil du poisson qui soudain s'aperçoit qu'il est pris entre les deux cuillers, qui s'étaient approchées sans bruit, et la baguette de pain qui va s'abattre, menaçante 5. La foule est là autour qui ricane comme la raie qui étend ses voiles 6. L'absurde personnage tombe, le pot de fleurs aussi 7.

 

Second plan; du mur brusquement éclairé par un violent projecteur, se détache le jeune acteur, interprète de Soutine: il cache son ventre d'une main multiple 8. Un dialogue s'instaure entre le peintre et son modèle.

 

    "Ne lui avons-Nous pas donné deux yeux et une langue et deux lèvres?"
    (Coran, 90, 8)

    [Note manuscrite de la main de Burle, rajoutée dans la marge.]

 

Je pense à la publicité de la Revue du Cinéma, parue dans Bifur numéro 4, qui annonçait le scénario du Chien Andalou: "N'ayez pas peur d'être dévorés".

 

La victime désignée, résignée, attend d'entrer en scène, son couvre-chef posé sur un meuble qui équilibre l'indépendance du bras gauche: c'est l'homme au petit chapeau de feutre! 9

 

 

- III -
 
 


LA FIANCEE - 1923 - 81X46 CM.

Il roule à travers l'édifice de briques éventré. Dans une inspiration, lacère la robe de la fiancée. S'y reprend à deux fois. Un viol serait superfétatoire. D'un pied incertain, habitaffublé de loques, patine. Allume un feu rose qui gagne vite. (Eclairé par dessous, avec une fausse barbe.)

Couloir à fenêtres claquantes. Les branches viennent le fixer avec des yeux louches.

Marche, vu de dos, pas raccord: cette fois, costume cravate. Ouvre une porte derrière laquelle est tapie une tulipe carnivore. Est assis un homme aux yeux obscurcis.

Des parties de peau claquent dans le courant d'air, une tente de peau humaine est enlevée, nuées le chassent de travers, pas de place pour lui, éruption de vers blancs  pas de place  griffés délicatement  un torrent de pus jaune.

Autre décor, autre film; je revois "Le Dibbouk", tourné en Pologne à la veille de la guerre 10 dans le tableau que Paul Guillaume acheta en 1927: la fiancée, placide, droite, soumise, attend le promis qui ne viendra plus 11.

 

Paul Guillaume me montre les traces, encore visibles malgré la restauration minutieuse de Jacques, de deux déchirures faites par le peintre.

 

Est-ce, comme pour se cacher de ce forfait, que Soutine s'affuble d'une barbe (qu'il ne porta jamais) dans son autoportrait peint derrière la toile où il se représente, en double jeu de miroir? 12

 

Kikoïne m'a dit un jour que son ami avait failli se fiancer à Vilna avec la fille de bourgeois juifs de la ville. Mais il n'osait pas se déclarer, si bien que la jeune fille, lassée d'attendre, s'était tournée vers un autre parti.

 

Le dibbouk fiancé remonte l'étroite ruelle vers un ciel de tempête. Le grand arbre, inquiétant, lui barre le passage 13.

 

Retour à l'appartement de Zbo. Modigliani y a peint sur la porte le "Portrait de Chaïm au grand chapeau".

 

 

- IV -
 

Il pisse du sang. Aube de chrome. Il ramasse la fillette déchiquetée. La tricoteuse le regarde faire en se marrant et elle écarte les genoux pour que les pierres qui sont sur sa jupe ne tombent pas.


LA TRICOTEUSE - 1923/24 - 84X61 CM

Plan suivant il s'écarte de la façade, marche le long du mur, de biais. Une femme au long chapeau le frôle sans qu'il la remarque: c'est Déborah Melnik,

qu'il a connue à Vilna, elle étudiait le chant au Conservatoire,

 

"chassé, sans descendants ni postérité ni survivant", il arrache cette barbe au haut de la pente.

 

Au dessus du vide, traînées, coulures, titube, un halo jaune citron? Gire, au bord du vide, et de cette bouche sort une colonne de cobalt.

 

Un paquet de maisons du crime s'effondre fiévreusement "j'attends que le vent se lève."

 

 - Pourquoi Soutine déforme-t-il les corps de ses modèles? Demandais-je en aparté à Modi.

Nous sommes dans ma loge au Châtelet, à la première des Ballets Russes avec les décors cubistes de Picasso. A cent cinquante kilomètres de Paris, le canon tonne. Pablo est là, en tricot rouge sombre, et aussi les sœurs Citron, Ortiz de Zarate, Maurice Rostand et "Noix de coco", la douce et silencieuse Jeanne Hébuterne, fiancée de Modigliani. Au fond, à demi caché par une tenture, enfoncé dans son siège, Soutine est comme absent.

- Comment déformer? Mais Chaïm né déforme pas lé modèle, c'est lé modèle qui dévient cé qué loui il veut. Tou té souviens dé cette pétite fille en bleu qué la figoure elle était toute déchirée 14, eh bien, jé l'ai vue avant la pose et après, et c'était oune pétite fille normale, mais pendant la pose, elle était comme son portrait. C'était AUSSI elle: Chaïm il voit l'invisible derrière l'apparence, Chaïm il peint la "Commedia".

Et Modigliani de rire alors que fusent les huées au fur et à mesure que le public découvre le décor au lever du rideau.

Quatre ans plus tard, Ortiz de Zarate me racontera les derniers instants de Modi, dans le même lit de la Charité où s'éteignit le Père Ubu. Son ultime murmure: "Cara Italia!"...

Lachésis tricote le fil de la quenouille de Clotho 15. Atropos attend. Lachésis regarde Soutine d'un air narquois et semble jouer: "Donnera, donnera pas!" à la Parque en rouge qui attend 16.

Pour poursuivre le scénario de ce film, il nous faut la femme. La voilà, c'est Déborah Melnik.

Soutine l'a rencontrée à la sortie de l'Ecole des Beaux-Arts de Vilna. Elle habite l'immeuble voisin. Nous sommes en 1911, elle est encore lycéenne mais rêve d'entrer au conservatoire pour étudier le chant. Treize ans plus tard, ils se retrouvent dans un café de Montparnasse: Soutine tente bien de s'esquiver; ah, s'il s'était vraiment laissé pousser la barbe... incognito, perdu dans la foule soudain amie.

Mais le passé rattrape Chaïm, Déborah le reconnaît. Le 10 juin 1925 vient au monde Aimée, sa fille. Soutine a déjà repris son errance: "Tu chasseras sa postérité de la Terre et ses descendants parmi les hommes." (Psaumes, 21, 11).

Le mélodrame est parfait, le Dibbouk s'éloigne en titubant. Les phosphènes font crépiter l'écran. Nouvelle bobine

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Chaïm Soutine - Dessin de M. Georges-Michel

 

- V -
 


L'HOMME EN PRIERE DE TROIS QUARTS - 1921 - 137X67,5 CM

Un certain Monsieur Racine violet et jaune les mains jointes. Un certain Monsieur Racine de trois quarts les mains jointes et levées. Un certain Monsieur Racine de face, même geste. Un certain Monsieur Racine de profil idem, de profil idem, idem: les voiles du fond l'engloutissent férocement l'année où est mort Modigliani.

 

 Juin 1927, rue de la Boétie à la Galerie de Paris. J'entre, il y a foule. On me passe une coupe de champagne. Bing, le maître des lieux, vient vers moi et me serre la main. Il a l'air soucieux.

- Quelque chose ne va pas?

- Ah, Monsieur Georges-Michel, si vous saviez! Soutine m'a fait dire qu'il ne viendra pas. Sa première exposition personnelle!

- Mais pourquoi donc?

- Il ne veut pas qu'on l'expose et il déteste les vernissages. Et ça veut être peintre!

- Tout compte fait, cela vaut peut-être mieux qu'il ne soit pas là: il vous aurait sans doute gâché votre sympathique fête.

Je salue Georges Charansol qui me dit préparer un article sur le grand absent du jour pour "Art vivant". Et voilà Emile Lejeune, le sculpteur de la rue Huyghens, le mentor de l'association "lyre et Palette". Il me saisit par le bras et m'entraîne vers un tableau.

- Vois-tu, Michel, ce tableau? Eh bien c'est moi qui l'ai commandé à Soutine, il y a six ans.

Il me montre un haut format rouge sombre et noir, représentant un homme au visage émacié, les orbites vides, qui prie les mains jointes 17.

- Je lui ai acheté dix peintures à Cagnes. Et celle-ci était la première d'une série de cinq représentant un vieil homme en train de prier. Regarde, il y en a encore une là! Ce petit vieux s'appelle Racine et on pourrait croire que Soutine a joué sur les mots en accentuant le caractère noueux du personnage. C'est moi qui payais les séances mais il n'a jamais voulu que j'assiste à son travail.

- Et que font donc ces tableaux ici?

- Je les ai vendus assez vite, je le regrette maintenant, à Zbo, qui les a revendu à Bing.

 

- VI -
 
 

 Il trépasse, maintenant, fou dans flaque, le ciel de la flaque s'ouvre et se ferme

 

dans le souterrain où les morts pétillent le Très Glorieux Roi de France Charles Septième de ce nom, les demoiselles d'honneur,

 

divaguant, tantôt maître des mouvements, tantôt tiré en diagonale,

 

l'intuition est une voix persistante, une valse à six temps,

 

il déchire l'écran et l'image se perd dans un trou du mur.

 

 La dernière fois que j'ai vu Soutine, c'était à Paris, il y a moins de deux ans, juste avant que je n'arrive à New-York.

Il habite peut-être encore cette petite maison à deux étages, près de la place Denfert-Rochereau.

Des murs nus, pas de tapis, sous l'escalier qui mène à l'étage, un vieux matelas sur un lit de fer.

Nous échangeons des banalités, il est mal à l'aise.

- Je ne vous fais pas monter, je loge une réfugiée.

- Comment va la vie, Soutine?

- Tout va bien, j'ai encore vingt-trois francs et un chèque de... Il fouille dans ses poches... vingt-cinq mille francs!

- Mais il faut immédiatement aller le toucher. Avec la situation, les banques risquent de bientôt fermer.

- Ah! Vous croyez? Et il remet le chèque dans sa poche, l'air absent.

Le film s'achève.

Le sculpteur Jacques Lipchitz me racontait comment il avait un jour rencontré Soutine, revenant du Musée du Louvre, avec un rouleau sous le bras.

- Qu'avez-vous là?

- Ce que j'aime le plus au Louvre.

Lipchitz l'avait supplié de lui montrer ce trésor et, à sa grande surprise, il avait aperçu, une fois le paquet déroulé, le portrait de Charles VII par Fouquet.

Celui de Miestchaninoff 18 me revient à l'esprit: même posture, même moue, même absence de complaisance vis à vis du modèle. Soutine n'a que faire de la beauté, visible, placide et immédiate. Soutine est plus exigeant, Soutine est insatiable.

La vraie Beauté est en lui, virulente, qui le ronge. La vraie Beauté est exigeante. La vraie Beauté est insatiable.

"Indigne de bonté, incapable de gratitude, inapte à l'amour, troué jusqu'au fond des reins, palmier déchiré, vin aigri, image altérée, habit brûlé, cristal perdu, navire coulé, perle écrasée, pierre précieuse jetée aux flots, mandragore fanée, huile sur l'ordure, lait sur la cendre, je suis condamné à mort parmi le troupeau des justes..."

Grégoire de Narek
(Livre des lamentations - XV)

M. G.-M.

LA DESTRUCTION


NOTES