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L'ODEUR |
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LE TEMOIGNAGE DU MEDECIN 1 Le 25
Mon cher v[ieu]x, Déjà deux mois... A tes deux questions, c'est oui et oui! Et pour la naissance de ta fille... Pourquoi pas! Ça vaut peut-être mieux qu'un garçon! Tu voudrais changer de vie? Et moi donc... Depuis que j'ai ouvert mon cabinet, c'est la dèche! Pas de clientèle... Rien à foutre de la journée... Faudra le temps de démarrer, qu'on m'a dit. Au début il n'en viendra pas "bézef" des malades et puis ils s'y mettront... Faut-il que je soye con de l'avoir cru! Depuis le début de la semaine j'ai eu deux patients. La fille d'une voisine qui a été esquintée par une avorteuse du quartier (ça m'a rapporté vingt francs) et un client de passage, un drôle de type! On sonne hier à ma porte, c'est le boucher qui habite à l'étage du dessous qui me l'amène. Le type a du sang sur la chemise. il est livide. «Y s'est écroulé devant mon étal!» me dit le boucher. Je les fais entrer. J'entreprends d'ausculter le gars. « Bon, moi je retourne dans ma boutique.», fait le gros et je me retrouve seul avec le patient qui ne dit pas un mot. On dirait qu'il a peur... Il est pourtant bien habillé mais il a le cou dégueulasse et il sent la vieille sueur. |
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LA DINDE PENDUE - 1925 - 96X72 CM Quand ma peau sera déchirée, étrange jeu, l'attente périt. Deux aides accrochent au poteau la pendue. La belle chevelure ondule dans la nuit au dessus du bras tricolore. Troussée elle montre ses cuisses, ses orteils tordus. Les rabbins récitent la sourate. Les voyeurs, posés sur le canal d'émail boivent un liquide sombre. Tant qu'elle ne bougera pas dans mes entrailles. Se tournant et se retournant. Cavaliers et locomotives remontent la rue du Saint-Gothard pour mater la suppliciée. Elle a le cou blllleu. "Vise la barbaque!" pendant l'Actus Tragicus chanté par des enfants. On recueille le sang dans une boite de biscuits. |
Je l'interroge: « Qu'est-ce qu'il t'est arrivé, mon vieux? » Il hésite et me dit « C'est l'estomac! J'ai un ulcère. » A son accent je devine qu'il est russe ou polonais. Je constate bientôt qu'il n'y a pas de doute, c'est bien un ulcère, hématémèse importante, le sang est rouge mais n'est ni aéré ni spumeux.
Il se remet peu à peu. Alors on parle. Il me dit qu'il est peintre, qu'il s'appelle Chaïm (il prononce un "ch" guttural) Soutine, qu'il revient d'Amsterdam où il est allé voir les peintures de Rembrandt, qu'il se baladait dans le cimetière des Batignolles quand il s'est mis à dégueuler et à cracher du sang... Il m'apprend qu'il est originaire de Vilna, qu'il a eu une enfance misérable dans un village juif de Lituanie, qu'il rêvait de devenir peintre mais que c'était impossible dans son milieu. Les rabbins récitant leurs sourates l'interdisent mais lui, la religion, il en a rien à foutre!...
[...] 2
... Dans son atelier de la rue du Saint-Gothard, il accroche des dindes écorchées au plafond et il les peint. Il les décrit si bien que je les vois devant moi: « je les prends à cause de leur cou blllleu! » Et on parle de musique. Je dis « Couperin, Gervaise, Janequin! La musique allemande, je la trouve provinciale, lourde, grossière! » Il me dit « Mais Bach, c'est merveilleux! La cantate 106 3, jouée au piano par Wanda Landowska! » Un curieux type, je te dis...
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(La main sur le cœur: "Les grumeaux de la manche, c'est fait avec les doigts." La Fiancée Juive 1666. L'autre main, par dessus.) (C'est l'ombre qui les fait naître. La terre d'ombre, derrière.) (On se voit dans le parquet ciré. Habitante des jardins!) ( Face fermée, ventre ouvert, La Leçon d'Anatomie
du Docteur Deijman (Coq pendu sur de l'or moisi, sur du vert-de-gris, faufilée, passe, mais passe donc! La Ronde de Nuit 1642.) (Oui, la viande. Le Bœuf Ecorché 1655 oui oui.) |
« Si je connais la Fiancée juive de Rembrandt? Bien sûr » je fais! Alors le voilà parti dans les techniques du maître: « Sur les manches il a peint avec les doigts... » Et de se mettre à comparer la fiancée à un vers du cantique des cantiques « Habitante des jardins, tes compagnons écoutent ta voix, laisse-moi l'entendre aussi » 4.
Et de poursuivre, de plus en plus échauffé, « La leçon d'anatomie? » Evidemment je la connais... « Et le coq pendu... et la ronde de nuit... et le bœuf écorché? » Oui! Oui! Oui! |
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Deuxième exécution: le fleuve écoule toujours le sang des abattoirs. Attendez! hissé, torchonner la laque de garance, le vitrail, la graisse. Il s'élance sur la victime. Pan! Pan! aucun préliminaire, couler au fond. Les mouches bleues vrillent en escadron. Dans quelle direction faut-il tirer le cadavre, et déverser dessus le sang du pot à lait? Cheminées. Vers Vaugirard, des moustachus le pendent et l'écartèlent et font couler divers liquides sur les pantoufles de Paulette Jourdain. Lappés par un chien bâtard. Il pue. Il pourrit. Les cordes se tirebouchonnant, il tombe en avant dans la splendeur de ses aponévroses. Vidé de toutes parts. Entrailles, disparues. |
Et maintenant j'ai droit à ses tableaux! Mais j'écoute car ce mec me fascine! Alors il me décrit l'horreur... Ses peintures de quartiers de bœuf... Ce n'est pas la mort qui l'obnubile, c'est sa représentation... Les carcasses qu'il achète aux abattoirs de Vaugirard... les mouches vertes qui jouent autour... La pourriture lente qui s'installe, mais le tableau n'est pas fini... On verse du sang frais sur la bidoche pour raclaircir les teintes... et ça pue au ciel (ys s'tinckt cjm Himmel!)... Je comprends! |
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BŒUF ECORCHE - 1924 - 116X81 CM Les suspendues: Braise jaune crépitante de la pendue la tête en bas. Celle-là se marre au dessus de sa robe de soie. Celle-là a un sursaut involontaire du coude dans la convulsion. Celle-là se tord en arrière, écarte ses manches, l'œil blanc. N'est qu'un fouillis nuageux. Tordue sur elle-même contre la roue. Maintenant immobile, le cou distendu. Amas noueux, petit chaos inconnu de fleuves, d'herbes, de rais, de roches en fusion, de flaques où se voit le ciel nocturne. Batterie blanche. S. Pierrailles. Suspendues, on peut les toucher. Dépendues: couchées côte à côte sur de draps à plis brusques (mais crémeux juste sous la nuit.) Parallèles dans leur vêtement funéraire. Deux flics les gardent, à côté d'un cageot de citrouilles, sans voir les courants montant et descendant dans la matière ravagée. |
Il en a fait plusieurs, toute une série...
Toujours le même drap de fond pour seul décor. Le cadavre pend, accroché à une corde, ou un crochet. C'est toujours le même, mais c'est à chaque fois un autre aspect de la mort juteuse: l'amas de graisse jaune rance ou bien la torsion d'un membre, ou bien les caillots qui te donnent une surface intéressante, ou encore la composition en "S" de la barbaque.
Et comme moi, pour Soutine, la mort c'est encadré par deux flics en uniforme!
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"Service d'hygiène!" Cavalcade d'infirmiers galopant de traviole, ivre-morts, les hommes de la Salubrité. Ils défouraillent de grosses seringues et piquent là et là. Ça chlingue le pourri et l'ammoniaque, ça monte. Celui qui a un nez da musaraigne se frotte les doigts d'un chiffon rouillé: "dissolution et devenir..." Tous patinent, se cognent, dans le gel, suintant:
MORCEAUX DE BŒUF ET TETE DE VEAU - 1923 - 92X73 CM tous, ouvrant des bouches molles, (effet d'ailes de leurs blouses maculées) tous, (petits yeux pétillants et vides) sur le plancher innommable piétinant en cadence, tous, penchés à gauche puis à droite avec une obstination morne, se grattant les couilles, agités de tremblements, tous, déployant des suaires, sur l' harmonium tiré avec des ficelles: L'AMOUR EST FORT COMME LA MORT! |
Alors les voisins interviennent! « Ça pue trop, qu'ils disent, c'est intolérable, ça schlingue! » Le bœuf pue du bec, et ces con (sic) d'alerter le service d'hygiène qui se pointe, pour une fois tout de suite. Encore des uniformes, blancs ceux-là! On vient lui confisquer son modèle. Soutine est atterré. Un infirmier compatissant lui donne une grosse seringue et lui montre comment arrêter la décomposition en injectant « là, là et là! » du formol et de l'ammoniaque.
« La dissolution est le devenir des hindous... » 5 je lui dis... Il me répond « L'amour est fort comme la mort! » 6
Je lui lis quelques passages de "L'Eglise" que ces cons de la NRF viennent de me refuser: « De la vigueur satirique, mais manque de suite! » Ah les enculés!
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Celui-là, c'était un coriace. Remous dans le linceul comme une mer australe. Les sables du fond fripés par sa posture exagérée. Y inverse. Je ne te reconnais pas. Femmes en tablier, venez l'enterrer, la viande, pliée sous les accords longs, balafres calculées au poil près sur l'exterminateur! Hagard je ne veux qui se débat les cadavres jetés aux ordures empoisonnent les chiens femmes aux tabliers éclaboussés gicle, perle, chatoie dans la boue rouge chevauchement titube (Mais là un balancement avec l'accord couleur de courge.) (Erection monstrueuse blanc violacé.) glue tressaute roue plissée de piments déjantée pantèle éjecte sa tripaille tempo inexorablement. Allez, suffit, on part. On est parti sous le remuement des loulabim. |
Le soir est là, on parle toujours. Avec son estomac, je ne peux lui proposer d'aller manger. Je lui donne un peu de bismuth et puis des pilules pour calmer les douleurs.
On discute viande... femmes... ordures... il décrit un lièvre écorché... je parle de cadavres africains... pourriture... femmes... On peut pas terminer la soirée comme ça, alors je l'ai emmené au boxon...
afft [Affectueusement]
Louis |
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LA DESTRUCTION |
NOTES
* Droits réservés
1
Nous avons évidemment été très surpris de trouver ce texte du
docteur Destouches dans le dossier d'Antoine Burle. Le contenu ne nous permettant
pas de préciser, à première vue, le nom de la personne à qui elle était
adressée (Mon cher vieux), il est difficile d'expliquer la présence de cette
lettre ici. A-t-elle été remise aux autorités par le destinataire ou bien
Antoine Burle serait-il celui-ci?
Cette hypothèse hardie est cependant
étayée par plusieurs indices troublants:
- Antoine Burle est né en 1891.
Il est donc à peine plus âgé que Louis Destouches (né le 27 mai 94).
-
Jeune officier de l'infanterie coloniale en 1915, chargé du recrutement
de tirailleurs indigènes sous les ordres du commandant Caillet, Burle devient
ensuite secrétaire auprès du lieutenant-gouverneur de la région Oubangui-Chari-Tchad
à Bangui (mars 1916). Il a pu rencontrer Destouches à Brazzaville, à Petit-Batanga
lors d'un congé ou au port de Douala.
Il est néanmoins juste d'ajouter
qu'Odile Ancelet n'a pu retrouver aucune autre trace témoignant d'une correspondance
suivie, comme le donnerait à penser le ton de la lettre. Mais Burle, pas
plus d'ailleurs que Louis Destouches, ne conservait systématiquement son
courrier.
- Enfin, un détail du texte semble révélateur: Destouches parle
à son correspondant de la naissance de sa fille (« Et pour la naissance
de ta fille... Pourquoi pas! Ça vaut sans doute mieux qu'un garçon!») .
Or Odile est née le 12 septembre 1927, et la lettre ne peut avoir été écrite
qu'entre novembre 1927, date d'installation du docteur Destouches rue d'Alsace,
à Clichy, et le printemps 28, lorsqu'il ferme son premier cabinet médical.
2 Une page semble manquer. Enlevée par Burle?
3 La cantate Actus Tragicus, BWV 106, a été souvent transcrite pour piano, pour orgue ou pour clavecin.
4 Cantique des Cantiques, 8, 13
5 " L'homme qui embrasse le Devenir et la Dissolution franchit la mort par la Dissolution, il goûte l'immortalité par le Devenir" - Isha Upanishad, 14.
6 Cantique des Cantiques, 8, 6.