LE BLANC

 

 

 

Article de La DEPECHE D'EURE-ET-LOIR du 23 août 1934, signé Edme Restif. Rubrique "Arts et Spectacles". Intitulé : "Un Dimanche à Lèves".

LE BLANC 1

LA DEPECHE D'EURE ET LOIR du 23 août 1934 2
Edme Restif 3
Arts et Spectacles
"Un dimanche à Lèves"

              «Et d'elle une trace près de chaque campement abandonné.»

              [Annoté au dos par Burle. Citation du "Mathnawî" (parlant de Layla, l'aimée) de Djalâl-od-Dîn Rûmî (Roumi), 1207-1273.]

«... deleine Castaing, la châtelaine de cette délicieuse demeure au bord de l'Eure, ancienne résidence d'été des évêques de Chartres, nous accueille au bas du perron. Des portes grandes ouvertes s'échappent des accords de piano.

Drieu La Rochelle 4, en grande conversation avec Maurice Sachs; qui sont-ils en train de déchirer?

On a disposé une longue table sur l'herbe, recouverte d'une nappe blanche. Deux fraîches jeunes filles, sous une ombrelle rose, se confient de charmants secrets, les rires fusent:

- 80.000 francs, mais c'est pour rien.

- Et père ne voulait pas! C'est d'un ennui...

Je salue le juge D. qui devise avec un de nos échevins; plus loin, c'est le directeur de la clinique Notre Dame de Bon Secours s'entretenant avec notre hôte, Marcellin Castaing.

Il y a aussi un invité américain, Monsieur Gibbons de Chicago, qui prépare une exposition sur le peintre Soutine 5.

Le voici justement qui arrive, coiffé d'un superbe chapeau blanc d'Alessandria, à larges ailes, vêtu d'une veste blanche à fine rayures grises, large cravate club anglaise, chaussures de chez Hannan: une élégance un peu outrancière qui ne manque pas de surprendre pour qui fréquentait le Montparnasse d'il y a quinze ans.

La maîtresse de maison me saisit par le bras et m'entraîne vers le salon. Comment a-t-elle fait la connaissance du célèbre Soutine?

- Mon mari était alors secrétaire de rédaction d'une revue dont Paul Boncourt était le directeur. Il s'occupait de la partie littéraire, théâtrale, artistique et souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s'était voué à la peinture, avec Krémègne et d'autres. Soutine, vingt ans, le chapeau sur l'oreille, lançait un coup d'œil torve vers notre table. Il ne s'arrêtait jamais. Et Brune nous dit un soir 6 «Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n'a pas mangé depuis plusieurs jours». Mon mari dit «Bien sûr, prenez rendez-vous». Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c'était l'arrière-boutique d'un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles 7. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit «Soutine, ce que je veux, c'est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier... En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai». Soutine prend le billet, le lance au pieds de mon mari, prend ses tableaux et s'en va: «Vous m'auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j'étais le plus heureux des hommes».


- I -
 

  "Et d'elle une trace près de chaque campement abandonné."



FEMME AU BAIN TORSE -1930 - 54,5X62 CM

Elle entre dans l'eau, soulevant la chemise. Lueur lavande posée sur le sable. Regarde comme elle est belle, je ne puis la toucher. Lame de fond le blanc. Palpite précisément un peu au dessus de l'eau.

 

Le front est penché vers le secret. Six chemins griffus raient l'opale. Ne t'en occupe pas.

 

Six plis qui font crier, mais majestueusement elle repose son écume

 

apte à se vêtir de cristaux, à s'en défaire.

 

- Que s'est-il passé ensuite?

- A quelque temps de là, rue de la Ville-l'Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine: C'était un poulet accroché au-dessus d'un plat de tomates. La toile était à Carco. On ne pouvait pas l'acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande «Vous n'avez pas de Soutine? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre?». Un portrait de vieille femme m'est signalé. Pour huit cents francs j'emporte mon chef-d'œuvre. C'était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n'avions qu'un but: acheter des Soutine." 

Nous pénétrons dans le vaste salon. Madame Castaing me mène vers un tableau de format 50 par 60 environ.

- Nous allons prêter cette peinture ainsi que la grande que vous voyez là-bas pour une exposition à Chicago. Monsieur Gibbons, que vous avez aperçu dans le parc, les préfère aux autres. Celle-là ne vous rappelle-t-elle rien?

- N'y a-t-il pas une œuvre de Rembrandt représentant ainsi une femme se baignant? 8

- Oui, bien sûr, c'est un des tableaux préférés de Soutine. Il en a une reproduction épinglée sur le mur de sa chambre. Ce sujet semble le ravir: il en a déjà peint toute une série 9.

Je reste un moment fasciné devant ce buste de femme, le front baissé, qui soulève une ample chemise d'un blanc d'opale, griffé par les plis du tissu laiteux. On devine les reflets de l'eau verte que l'on n'aperçoit pas dans les ombres froides et délicates de l'étoffe 10.

Soutine est un peintre de la couleur plus que de la forme. Soutine est par dessus tout un peintre du blanc! La lumière de l'après-midi finissant joue avec les lignes vertes, caresse les traits rouges et s'engloutit dans le blanc-bleu-pâle. Je l'y suis, quittant le salon, les rires, la musique, les tintements de cristal qui se dissolvent dans l'air...

... Accroché au rebord du piano à queue, incongru, pend le parapluie qu'Eric Satie oublia un soir de 1924. v


- II -
 


(Détail)

LE PETIT MITRON - 1926/27 - 73X60 CM *

Récit du mitron:

 

"J'étais assis dans le comment tu dis fauteuil, je l'entendais siffler comme du gaz, pourquoi, descendu ici, je croyais que j'avais la fièvre, ma veste se met à faire des vagues, pourquoi tu fais ça avec ta bouche? De plus en plus ça me pressait avec des petites mains et j'ai été retourné comme une chaussette: merde, je me suis dit! Le mouchoir que j'avais  sur la tête, hein, rampait pour bouffer mes oreilles, le hachoir à viande, c'était pas normal, je dis, parce que, tu peux tout déchirer? Il faut que je retourne au tra... le machin était trop haut.

 

Le mur derrière moi s'est mis à faire hon! hon!, nouveau dans le quartier, hon!  dégueulasse, l'impression, et le bras du machin me cognait le genou déjà que j'avais là une croûte en train de tomber, il grattait comme un malade, ça sifflait! j'ai sauté et bonsoir."

 NRF - 1er décembre 1934, pp. 939-940

 

Correspondance 11

M. Maurice Sachs nous écrit:

« Je suis heureux qu'André Lhote m'ait tout de même répondu sur la question de la matière picturale, en effet, parce que je sentais en moi un peu de cette impatience de néophyte dont il m'accuse, qui pour être naïve peut-être, n'est pourtant pas mauvaise.

[...] Mais sur tous les points la discussion entre Lhote et moi devient un peu oiseuse: je lui dis "matière" et il me répond "composition" - comme si je ne savais pas qu'il n'y a pas de grande œuvre qui ne soit "construite", donc composée. Il ajoute qu'il "a toujours dit que les héros de la tradition picturale moderne sont Rembrandt, le Titien, Tintoret". Pardi! nous sommes donc bien d'accord. Mais les cubistes avaient diablement eu l'air de l'oublier. Lhote dit aussi de Soutine (à regret, me semble-t-il) que "ses peintures sont parmi les plus physiquement éloquentes de notre époque". Nous sommes aussi d'accord sur ce point. (Les peintures de Soutine sont aussi, pour moi, les plus spirituellement éloquentes de notre époque.) Mais par contre Lhote affirme qu'elles noirciront, qu'elles ne vaudront plus rien dans un siècle. Nous ne pourrons, ni Lhote, ni Waldemar George (dont le costume de berger m'éberlue), ni moi aller y voir au Louvre. Je crois pourtant que sous la crasse et la poussière qui sont l'apanage du département de peinture du Louvre, les blancs de Soutine seront aussi frais qu'aujourd'hui. Jugement à centaine.

 

Maurice Sachs »

 
- III -

Pensées courant au dessus de la surface de la mer blanche sans insister. Echo effacé qu'il écoute, recroquevillé. Envahissement du blanc.

LA COMMUNIANTE - 1924 - 81X48 CM *

Nuées rafraîchissantes, lentes, pétrel transparent, chante, ton bec plongé dans un antiphonaire.

 

Le radeau de la communiante, orné de losanges, se fraie un passage dans la glace fondue (il ne sent pas les larmes couler sur ses joues). Entre dans un corridor. Elle efface de ses gants blancs l'eau salée. Ce sont là de douces paroles, mais muettes. Adossés au chambranle, leur entretien devient une neige. Ce souffle conserve sa blancheur. Il roule sur lui-même, disperse les flocons. Ils sont attachés par le blanc de leurs yeux.

 

Il coule à pic, la tenant par la main. Cris blancs et incarnats! croisant les lettres, froid, chaud, sa figure pointue est fiévreuse, couronnée,

 

il marche sur le fond. Plus aucune couleur. Il marche vers la lueur.

Fiche 4b - 2 - 51 12

Exposition "Les maîtres de l'art indépendant, 1895-1937"

au Petit Palais 13.

Numéro 51 Photographie p. 13 (c)

"La communiante" 14 ( 80 cm par 50 cm). Signature en rouge, en bas et à gauche. Peinte en 1924 par Monsieur Chaïm Soutine, artiste-peintre russe demeurant 18, rue de la Tombe-Issoire, Paris XIVe. Appartenant à la collection Hessel.

Prix approximatif: plus de cent mille francs

Si Monsieur le Ministre désire mentionner cette œuvre, il conviendra de mettre l'accent sur l'importance du blanc qui occupe presque toute la surface du tableau.

Monsieur le Ministre pourra citer les vers suivants d' Apollinaire 15:

      «Nuées rafraîchissantes, lentes,
      Pétrel transparent, chante,
      Ton bec plongé dans un antiphonaire.»

A remarquer les allitérations comme autant de rappels du blanc qui domine ici, dans toutes ses nuances.

Noter aussi les motifs en losange du papier peint derrière la fillette.

Possibilité d'établir un parallèle entre l'écume de mer et le blanc de la robe.

Remarquer que la communiante semble pleurer (yeux brouillés).

Quelques mots sur les oppositions: froid et chaud, blanc et rouge. Peut-être mentionner les valeurs des lettres comme dans la kabbale (Soutine est juif).

Il serait d'autre part intéressant d'établir une comparaison avec le numéro 54 (reproduction numéro 14,b), représentant un enfant de chœur 16.

Achever avec quelques considérations sur le contraste entre le sujet et le traitement.

 
- IV -



LE GRAND ENFANT DE CHŒUR - 1925 - 100X55,8 CM

La passe de nacre surplombant le sombre: ce sombre dont j'ai parlé ailleurs, je le suis, je suis par lui.

Et je surplombe le plateau sombre. Et je suis perdu. Tout le monde est perdu, c'est dans cette mesure que je le suis. Volant au dessus du plateau sombre, étant par le sombre, étant lui, perdu comme les autres.

Tantôt aveugle, tantôt ébloui: enfant de chœur poussé hors du noir, vacillant. (Inconscient d'être passeur!)

Il me dit: Qu'es tu? Je lui dis: Et toi? Il me dit:

Flamme, ou crépitement. C'est pourquoi de mon absence viennent les braises vertes. La flaque d'eau à côté de la joue. De mon absence, ou de la tienne:

placés face à face, oscillant, devant l'ombre de l' ombre. Les éclairs déchaînés. (Maintenant, il va falloir continuer.)

 [Madeleine Castaing parle] 17

 

« ... Au retour d'un voyage dans le midi, Zborowski, qui était un homme charmant, un slave plein de séduction, nous propose une toile que Soutine venait de terminer, un enfant de chœur 18. Dès que nous avons vu cette toile, nous étions décidés à l'acheter. "C'est trente mille francs" nous dit-il et Soutine, à ce moment-là valait dix mille francs. Marché conclu, nous emportons notre toile, fous de joie. Soutine était vengé de notre première rencontre, c'était sa revanche.

 

Revanche pour Soutine, qui demande à nous voir et c'est une aventure humaine qui commence, qui dure encore, aventure fabuleuse, où les sentiments les plus contradictoires s'exprimèrent, dominés par notre foi absolue en son génie.»

 

Le corps détendu, les pieds pendants, l'enfant de chœur semble flotter, venant du néant , s'avançant lentement vers la réalité du monde. Pilote inconscient, son surplis blanc est comme une voile qui sourd de l'obscurité, entraînant la quille éclatante de grenat; il s'en revient d'un enfer, il faut le suivre, il y retourne.

 
- V -

Récit de la servante:

 

"Le Blanc, c'est un petit pays sur la Creuse où Monsieur a loué en 1926 et ce monsieur venait assez souvent en voiture, partait, revenait, partait, impossible de savoir où. Il ramenait du marché des canards et des pintades qu'il laissait à pourrir sur les tables

CUISINIERE - 1935/36 - 53X26 CM. *

 

du salon, pour les ravoir! Quand il ne peignait pas, il déchirait ses tableaux, il les coupait en morceaux. Froissés dans un coin. Il ne fallait toucher à rien.

 

Des sous, oui, il en avait, mais il les planquait dans son linge sale. Un jour la blanchisseuse a tout emporté. Le cirque! Avare, on sait ce que c'est.

 

S'il nous courait après?

"Vous ne voudriez pas vous appeler Ma dame S.?" Ça non! Alors il fonçait au boxon dans le bout du pays."

 "LE PROGRES DE L'INDRE 10 novembre 1925 19

Le Blanc, villégiature des Parisiens

Après le professeur Charvot et sa famille, après Adolphe Willette, c'est encore le monde des arts qui nous arrive de la capitale.

Le célèbre marchand d'art de la rue de Seine, Monsieur Léopold Zbarvski (sic) et son épouse ont signé mardi dernier, par devant Maître Metay, un bail de location pour une maison du boulevard Chanzy, appartenant aux propriétaires de l'Hôtel Central. Monsieur Zbarvsky nous a confié qu'il recevra en sa nouvelle résidence les artistes de sa galerie, parmi lesquels figurent Messieurs Ch. Soutine, P. Crémègne et Michel Kikoine (sic), bien connus du public parisien et international. Souhaitons-leur par avance un bon séjour en nos murs.

 

Compagnie de Gendarmerie
Le Blanc (Indre)
Michel Le Brun, capitaine

Le Blanc (Indre), le 3/XI/42

Objet: Demande de renseignements sur le dénommé Soutine, Chaïm.

Eu égard aux documents à ma disposition, je puis vous confirmer que le sieur Soutine, Chaïm a bien séjourné dans la commune de Le Blanc, demeurant 17, boulevard Chanzy, au cours des années 1926 à 1928.

A preuve le procès-verbal en date du dimanche 15 mai 1927, rédigé par les gendarmes Nonain et Grozeau et dressé à l'encontre du susnommé pour tapage nocturne devant l'édifice sis au 44, route de Pouligny (Il s'agit d'une maison close fréquentée par les soldats de la caserne Chanzy) 20.

Plainte a d'autre part été déposée par des voisins (procès-verbal du 22 juillet 1927), importunés par une odeur délétère émanant d'une remise du domicile de l'intéressé. Se rendant sur les lieux, le maréchal des logis Magasson, après s'être fait ouvrir l'endroit par une demoiselle Paulette Jourdain, a constaté que l'origine de la pestilence était redevable à des volailles en fort état de décomposition que le sieur Soutine, qui se dit artiste-peintre de profession, utilisait comme modèles.

Enfin, j'ai retrouvé une déposition (9 avril 1928) de cette demoiselle Paulette Jourdain, secrétaire, demeurant à la même adresse, concernant la disparition d'une important somme d'argent que Monsieur Soutine aurait dissimulée dans une corbeille de linge sale et qui aurait été emportée par mégarde par la blanchisseuse. Celle-ci, interrogée, déclara n'avoir rien trouvé.

 
- VI -

Je suis un charlatan. Je vous leurre. Regard furtif à travers les draps:

plaqués mouillés. Ailes muettes.



LE PETIT PATISSIER - 1922/23 - 73X54 CM

Je passe devant le gardien, de sa bouche entrouverte sort un crépitement. (Etre sourd avec de pareilles oreilles!) Fixe le vide.

A ce moment, entre son regard et mon regard furtif, l'océan blanc dévore toute vie de ses mâchoires et de ses langues et le sang des corps déchiquetés monte lourdement, tourbillon visqueux dans les mains du gardien.

Coupure de presse21:



« ... Et que dire donc du "Petit pâtissier" 22? Est-ce celui que Paul Guillaume se vantait d'avoir découvert? Je ne le crois pas, l'ayant vu à la galerie de Zborowski en 1928, c'est-à-dire bien longtemps après le passage de Barnes. Ce qui est admirable dans ce chef-d'œuvre, c'est la maîtrise absolue de Soutine dans l'emploi du blanc: une profusion de nuances, traitée en à-plats qui façonnent la veste, la modèlent, lui donnent vie.



La toque du pâtissier est devenue un chapeau de fou. On pense irrésistiblement au charlatan du jeu de tarot. Est-ce pour exorciser l'immense doute qui le ronge? Suis-je bien ce que je veux être? Ou bien me trompé-je autant que je trompe les autres?



Et cet ulcère qui me fait grincer des dents, qui le fait grincer des dents: plaquons-lui un mouchoir rouge-sang sur le ventre, rouge comme le sang que je crache et qui fait si beau sur le blanc de la veste...»

LE BLANC

 

NOTES