L'EGAREMENT

 

 

 

Albert Londres

Entretien radiophonique avec Albert Londres
Novembre 1929 1

- Lors de notre précédente rencontre en février dernier, Albert Londres, vous nous disiez être à la veille de partir pour un reportage qui vous ferait traverser l'Europe, d'ouest en est et du nord au sud. Je vous demandai alors quel serait le but du voyage, vous m'aviez répondu, à votre habitude: « C'est un secret!». Depuis un mois, depuis le 5 octobre pour être plus exact, le "Petit Parisien" publie vos récits, intitulés "Le drame de la race juive. Des ghettos d'Europe à la Terre promise". C'était donc cela votre secret?

A.L. - Eh bien oui, je vous avais parlé d'un reportage de six mois comme j'aurais dit trois mois ou un an, j'avais une idée précise des lieux et des gens que je me devais de voir, le fil conducteur m'était connu, mais je ne savais pas encore ce qu'il adviendrait.

- N'aviez-vous pas préparé soigneusement votre sujet avant le départ?

A.L. - Je me fie davantage à ce que je vois qu'à ce que je lis. J'avais évidemment pris des contacts, écrit à des gens que je souhaitais rencontrer, je m'étais assuré que le ministre tchèque Osusky faciliterait quelques problèmes de déplacements... Je n'avais cependant pas de plan rigoureux, qui eût de toute façon échoué si j'avais tenté de m'y accrocher.

- Vous n'aviez point de plan, certes, mais vous aviez néanmoins décidé d'un sujet, en l'occurrence une vaste fresque de la diaspora juive, à la veille du grand retour en Palestine. Vous aviez même prévu les sanglants affrontements qui eurent lieu il y a deux mois à Hébron entre Arabes et Juifs...

A.L. - Pour qui a vu la joie du Juif qui arrive de Pologne se tourner orgueil devant les murs de Jérusalem, la suite était à craindre. Le Juif errant a troqué son vieux bâton de marche pour une hallebarde, il redresse le nez, mais lorsqu'on a le nez en l'air, on ne voit plus qu'on marche sur les pieds de son voisin, l'Arabe qui vivait là!

Quant à l'origine de l'enquête que j'ai menée, elle est à la fois plus simple et plus restreinte. Tout a commencé par une froide après-midi parisienne. En février. J'étais rentré de voyage et je prenais quelques jours de repos. Je pensais alors écrire quelque chose sur le Maroc et décidai de descendre à Marseille pour y rencontrer le sultan qui débarquait dans quelques jours 2.

Arrivé à Marseille, j'apprends l'ajournement de la venue de Mohamed. Je prends le train pour Nice. Je me promène place Masséna, et je vois, attablés à la terrasse du luxueux café sous les arcades, le plus étrange couple que l'on puisse imaginer en cet endroit: Deux hommes qui parlent tranquillement en fumant, affalés sur leurs chaises repoussées, les jambes croisées. L'un est grand, maigre, jeune mais le crâne déjà dégarni. Il porte une vieille salopette bleue, trouée au genou; aux pieds, des sabots. L'autre, une tête de moujik, les lèvres épaisses, les cheveux abondants et noirs coincés sous un infect feutre brun, est plus négligé encore. Un pantalon couvert de taches de peinture, serré autour de la taille par une ficelle, une veste jadis de bonne coupe, mais tellement maltraitée qu'elle a perdu toute forme, une chemise sans col et grise, des godillots boueux et sans lacets, je viens de rencontrer le peintre Soutine.

Les garçons, tout autour, éberlués, ne savent que faire. Je comprends leur hésitation lorsque je vois la magnifique Lincoln, carrossée "Le Baron", que mes deux lascars viennent de garer devant l'établissement. Je ne peux y résister et je viens m'asseoir à leur table. 


- I -
 

 Levons le camp. Daneyrolles conduit toute la nuit.

 

Il remonte la rue Sous-Barri. Un chiffon cloué au volet pourpre clapote,

poussé par le vent ombreux. Jaune. Des iris dans un seau de fer émaillé.

Jaune, vert absinthe. Dans les cris des pies. La Gaude, la révolte "comme les ânes sauvages du désert!" (odeur d'huile.)

PAYSAGE DE LA GAUDE - 1923/24 - 65,4X81,6 CM *

Puis le ciel engloutit les maisons dans un spasme. (Voilà la bagnole avec Daneyrolles). Levons le camp.

 

 

Jaune, concassé et triste, viens, terrifiant petit gnome, sans sourire autrement. Descends, salue, appelant. (Merde, des gens.) Foutons le camp.

Le grand maigre, c'est Daneyrolles, le chauffeur de Soutine; ou plutôt celui de Léopold Zborowski, le marchand d'art. Car Zborowski est maintenant riche des œuvres de Soutine, et il soigne son protégé. Il vous l'envoie sur la Côte d'Azur quand le temps est maussade à Paris. Raison de santé ou manque de lumière? Et au printemps, vous admirerez ce que le peintre aura produit dans les vitrines de la rue de Seine. Art ou commerce?

Soutine parle doucement, avec un accent un peu emprunté, il détache chaque syllabe. Veut-il masquer son origine? Mais ses mains sont là, belles et fines, incongrues sur le bonhomme, qui volètent dans l'air, tracent de grands cercles, ponctuent les phrases, le pouce s'opposant aux doigts puis repartant en arrière, ouvrant la paume comme une fleur, l'index se dresse et désigne dans le vide un aleph invisible. Ces mains, c'est l'Hébreu. Il me dit habiter dans une pension de Cros-de-Cagnes, rue Sous-Barri. Ils ont pris la voiture il y a deux jours et ont roulé toute la nuit. Il aime et déteste Cagnes à la fois. On l'y envoie pour le bleu du ciel. Il obéit, il est Juif, mais se révolte dans ses tableaux, comme les ânes sauvages de la bible 3. Il vous maltraite le paysage, qu'il éclabousse de jaune rancunier. Il s'y représente, à chaque fois; c'est le petit personnage inquiet qui erre sur la route, menacé par la colline goguenarde et les maisons qui se penchent sur lui et veulent le happer.

Je réalisai que Soutine est un Juif errant, égaré chez nous, qui tente encore de reprendre la route, mais on dirait que le cœur n'y est plus.

- Voulez-vous dire que Soutine vous a inspiré votre reportage?

A.L. - C'est plus compliqué que cela. Je rentrai à Paris, les yeux encore pleins des peintures qu'il m'avait montrées dans sa chambre de Cagnes. Je visitai les galeries et vis des tableaux de son compatriote Chagall, de son ami Kikoïne, cherchant un point commun que je ne trouvai pas. L'unité de race était-elle un leurre? Là-dessus, les pogroms récents de Roumanie, le procès, l'année dernière de Schwartzbard 4, la curiosité enfin de comprendre, d'un côté la haine, de l'autre la fatalité, ont fait que je décidai d'entreprendre cette longue enquête.

- Avez-vous revu Soutine?

 
- II -
 



L'ARBRE DE VENCE - 1929 - 71X 45,7 CM

Caché derrière la bagnole il grimpe dans les branches (dont une part en

diagonale longue, sur laquelle il s'étend.) l'envers de la place se froisse en émeraudes, topazes, cornalines, (avec des cris effarés) béryls, lapis-lazuli, escarboucles (les yeux!) améthystes, agates, hyacinthes (les yeux), jaspe, onyx, chrysolithes, soixante-dix fois les yeux dans la face évasive,

saute sur les balcons ruisselants où s'installent le septuor, l'orgue de verre, les filles,

les arcs violents ou violets ou volets

il monte dans les tourbillons, sans vertige, beaucoup plus près dans la couleur persane,

sa respiration s'alentit et de sa bouche sortent les pierres dans l'ordre inverse.

A.L. - De retour de Varsovie, je suis venu passer quelques jours à Paris, avant de repartir pour la Palestine. C'était au printemps dernier. J'apprends que Soutine est toujours dans le midi. Je décide d'aller l'y retrouver. Sa logeuse me dit qu'il est, comme tous les matins, à Vence. Je repère bien vite la grosse voiture américaine en travers de la rue et le chauffeur attablé à la terrasse d'un bistro.

« Bonjour.

- Bonjour! » Je m'assieds.

« J'ai garé la bagnole comme ça pour empêcher les gens de déranger Soutine. Il ne peut pas supporter les badauds lorsqu'il peint! ».

Au milieu de la petite place, un arbre immense, et dans une encoignure je devine le galurin de Soutine. L'artiste a fini, il semble content et vient nous rejoindre. Il me montre son tableau. Les couleurs fraîches brillent aux rayons du soleil qui percent à travers le feuillage. Des teintes bibliques! Je dis:

« Le premier rang, émeraude, topaze et cornaline... le deuxième rang, béryl, lapis-lazuli et escarboucle... ».

Il me corrige:

« au premier rang, rubis, topaze, émeraude; au deuxième, escarboucle, saphir, jaspe; au troisième, agate, hyacinthe, améthyste et au quatrième, chrysolite, cornaline et onyx... ».

Pour quelqu'un qui joue les ignorants, réciter par cœur les pierres qui ornaient le pectoral du grand-prêtre de Jérusalem, chapeau! 5

 
- III -
 

Faim. Soif. Chacun des échelons où je suis accroché,



ESCALIER ROUGE A CAGNES - 1923 - 73X54 CM

anéanti, dans le quartier de la groseille ou du coulis, la tête en bas, buvant de l'eau abondamment. Echelle cassée, ciel fendu entre les trois cheminées. Les degrés bouillant à gros bouillons où tu ne peux plus du

tout poser les pieds: mais, les gestes inconscients, l'égarement comme

un convoi dans l'orangeraie, ignorant, four futur,

Nous revoici à Cagnes. Nous remontons la grande calade rouge que Soutine a déjà peinte, moins impressionnante en réalité que le tableau qu'il en a fait.

En haut les trois cheminées surplombent la scène.

 
- IV -
 

Poids léger bu par la route jaune, les bras écartés, les buissons dévastés mâchant les morts maculés pendant qu'il, plaqué, glisse

(vers la façade d'argent? Non, sans but,)

aspiré sous la coupole,

les oiseaux de mer piaulent comme il,

vague, vagues.

Brisé par un (mais il n'a jamais peint d'autre mer que celle-là) maelström,



LA MONTEE DE CAGNES - 1923/24 - 60X73 CM

Qu'est-ce que ce cinéma intermédiaire?

- Maria Lani (1929 73X60 CM) glisse, dans un vêtement de prêtresse, reçoit l'hommage de figurants égyptiens, devant la palmeraie interdite. Ocelots, parfums, tapis, elle fait recharger le tout sur les chameaux. La caravane monte vers une lumière poudreuse. La moitié de son visage (coupé par le cadre) nous contemple. elle montre d'une main le pays qu'elle quitte, de l´autre un creuset de jaspe.-

C'est un thème qui le poursuit, cette montée vers le ciel. On la retrouve dans bien des œuvres qu'il peignit lors d'un précédent séjour, il y a quatre ou cinq ans. Je vois dans ce ciel cette quête improbable des gens de sa race, de ces Juifs des Marmaroches que je viens de rencontrer, de ces "Wunderrabbi" qui y débusquent les dibbouks (ce sont les âmes des morts) qui rôdent, serrant, dans leur longue lévite noire, "la fiancée couronnée", la Torah.

Il m'en a montrée une autre, de fiancée couronnée! Dans sa chambre il retourne un tableau: « C'est un portrait de Maria Lani.» Une princesse orientale, hautaine, dédaigneuse, tout droit sortie d'un film de Griffith ou de la destruction de Carthage de Caserini.

 

 


 

 
- V -
 


LES GORGES DU LOUP - 1920/21 - 62,5X86 CM.

L'euphorbe dans tel tourbillon: ses souvenirs se lèvent, ses rêves lui reviennent pendant qu'il gire dans le fond des gorges, l'euphorie de Gréolières,  qu'il tourne enfoncé dans cette pâte, oui, et aussi distribue les pollens,

"Cher Zborovski, j'ai reçu la lettre le mandat je vous remercie. Je regrette de ne pas avoir écrit plus tôt concernant mon travail. C'est la première fois qu'il m'arrive de ne pas penser faire quelque chose. J' ai un mauvais état d'esprit et suis démoralisé, et cela m'influence. J'ai je n'ai que 7 toiles. Je le regrette. Je voudrais quitter Cagnes ce paysage que je ne puis supporter."

Ailleurs,

les fleurs de viande et de graisse, les branches méticuleusement recouvertes d'écailles, s'épaulant pour avaler le vent montant. Allez, debout, il est temps de rouler, vapeurs d'essence, tumultes, lueurs stellaires.

Je voulais faire parler Soutine, de son enfance, de la vie dans les ghettos de Lituanie. Mais Soutine reste évasif. Il a oublié. Ses souvenirs, c'est Gréolières, un hameau des environs, ce sont les errances dans les gorges du Loup, c'est hier, ce matin.



Soutine est égaré, il a perdu son passé. Il est seul. Il tourne en rond. Il ne tient plus en place. Il voudrait partir. Il hait le soleil. Il hait Cagnes 6. Il se hait.

 
- VI -
 

ARBRE DE VENCE - 1929 - 81X61,5 CM

ARBRE DE VENCE - 1929 - 81X61,5 CM

(Entre les deux, un volet a été fermé, l'homme assis sur le banc est parti.)

Daneyrolles corne une page des Lettres à Lucilius. L'agitation fait bouillonner du vin entre deux branches.

Il regarde de ses yeux ahuris, haut les mains! souffle toute vie dans les rues désertes, grognement de son âme végétale, joue avec des morceaux de ciel fendu, saute à travers le vallon pendant que Daneyrolles démarre vers la rue Sous-Barri où la vieille barbouillée de rouge à lèvres,

le frêne danse le branle dans les villas éventrées, ses griffes carminées, déchirant les hautes pompes à essence, les balustres, les magasins minuscules, foulant les fontaines et quoi? mes fleurs en panicules, mes samares? entendez mes hurlements "qui réduira mes paroles à néant?"

Je discute le soir avec Daneyrolles, le chauffeur: « Je m'entends bien avec lui, il n'est pas fier. Je ne me sens plus chauffeur de maître, vous comprenez. Il me fait lire. Il me récite du Rimbaud! On discute des combats de gladiateurs et de l'âme qui "se mêle aux choses de la Terre sans pour cela quitter le ciel" des "Lettres à Lucilius" de Sénèque. » Pendant ce temps, Soutine, galant, est allé faire acheter du rouge à lèvres pour l'offrir à sa logeuse.

Le lendemain, il repart, entraînant le chauffeur dans son zigzag sans but. Après, il ira à Bordeaux voir Elie Faure; aujourd'hui, il est peut-être à Chartres... Comme un bourdon qui s'est laissé prendre et cogne contre la vitre:

Entendez ses protestations « Qui réduira mes paroles à néant? » 7

J'ai trouvé quelqu'un à mon goût qui n'a besoin de rien pour errer, ayant tout en lui. Ella Maillart dit qu'en voyageant à deux, on amène son pays avec soi; on renonce ainsi à rencontrer les habitants des pays qu'on traverse.

[...] 8

L'EGAREMENT

 

 NOTES