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PASSAGE D'ENFER |
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Jeudi 10 décembre 1942 à Monsieur le Commissaire Burle Enquête sur la personne de Soutine Chaïm, artiste-peintre, domicilié au 18, rue Villa Seurat, Paris XIVème. Conformément à vos ordres et au vu du dernier bulletin de changement de domicile de la personne recherchée, en date du 16 mai 1941, nous nous sommes rendus dans l'après-midi du deux décembre à l'adresse ci-dessus. Au dire des voisins que nous avons interrogés, Monsieur Soutine n'a pas reparu à cette adresse depuis la fin du printemps ou l'été de l'année dernière. Les dépositions recueillies ne permettent pas d'apporter d'élément nouveau quant au lieu de résidence actuel de Monsieur Soutine. Au cours de nos investigations, nous avons toutefois pu saisir dans l'appartement occupé par Monsieur Trentin Désiré, 48 ans, né à Rueil-Malmaison, graveur de profession, quelques documents, en l'occurrence des lettres ainsi qu'une pile de feuillets 1 tapés à la machine, qui lui ont été laissés à garder par un ancien locataire du dernier étage. Nous avons prélevé deux de ces lettres, qui mentionnent à plusieurs reprises le nom de la personne recherchée, et avons établi un reçu à la demande de Monsieur Trentin. L'une des lettres étant écrite en anglais, nous joignons à la présente une traduction de celle-ci, établie par Monsieur Guérin, expert auprès des tribunaux (facture ci-jointe à viser). Signé
René Solarcable, inspecteur 2 Pièces jointes: déposition de Monsieur Trentin Désiré 3 deux lettres 4, une traduction 5 |
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Il montre à Bénatov des traces de pattes dans la boue garance tartinée avec insouciance. Traces du bruissement. La raie décolle au dessus de la rue Campagne Première, clameurs, reflétée dans les yeux de la marchande de journaux.
Kikoïne et Serouya, face à face à La Coupole, miment Narcisse et son image.
Vapeur carmin en boucle sur le boulevard. Là piétine la petite pauvresse. Elle traîne les pieds sur le linoléum.
1937 - 38,1X24 CM * Il court nocturne pendant ses événements, bousculé par l'ulcère malin saupoudré de bismuth. Zborowski meurt. Les catcheurs saignent.
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18, Villa Seurat Avril 39 Cher Delteil 6, Voilà, c'est la fin du long séjour au paradis de France 7. J'attends ce soir le fameux discours d'Hitler. Le monde entier est assis sur son cul et s'attend à des merveilles. Mais ma décision est prise et je serai bientôt en route pour New-York, ou peut-être pour Istanbul ou Damas ou la Grèce - Durrell, dans sa dernière lettre m'y invite. Le mois dernier, un vieil ami vint passer la soirée chez moi. Il se mit à parler de l'après-guerre, l'époque bohème, de nos copains Blaise Cendrars, Max Jacob, Kisling, Gris, Braque, Picasso, Soutine. Comme Soutine est mon voisin, nous poursuivîmes la conversation à son sujet. Je me souvins avoir rencontré Soutine en 1931 - Il y avait ce type Louis Atlas, un homme d'affaires New-yorkais s'occupant de fourrures, qui m'avait engagé comme "nègre" [ghostwriter, n.d.t.] pour une série d'articles sur les Juifs célèbres de Paris. Il me payait vingt-cinq francs l'article qui paraissait sous son nom dans des magazines juifs New-yorkais. J'écrivis quelque chose sur Fred Kann et quatre ou cinq autres, dont Soutine 8. Nous avions beaucoup d'amis communs - Zadkine, Michonze, Benatov - et finalement, j'ai pu faire sa connaissance dans un café. Je l'interrogeai pour mon article, ses amis me répondaient à sa place, parce que lui, ne prononça pas un mot de toute l'entrevue, perdu dans ses pensées et la fumée de sa cigarette. Un après-midi, Zadkine m'amena chez Leonardo Benatov, au Passage d'Enfer (Quel nom approprié!) 9 - une petite rue à angle droit de la rue Campagne Première et du boulevard Raspail - pour jeter un coup d'œil à sa fameuse collection. Lui-même, un artiste caucasien de talent, avait acquis, au cours des années, un nombre impressionnant de travaux de ses collègues peintres. Benatov ouvrit la porte, il était très excité. « Regardez ce que je viens juste d'acheter!» - Il agitait la main vers le mur opposé de la pièce, montrant un tableau, peut-être 50 par 20 10, qui était posé sur une chaise, contre le mur - « C'est de Soutine, il vient juste de partir, il y a une demi-heure.» Il prit Zadkine par le bras et nous mena devant le tableau « Il est encore une fois fauché, vous savez! Il doit s'être acheté un autre costume à la mode ou il a perdu le chèque de Zbo... et chaque fois, il vient m'emprunter quelques milliers de francs, ce n'est pas comme il y a dix ans... dix francs auraient alors suffi!» Benatov resta un moment silencieux, comme s'il était absorbé par la peinture que nous regardions tous. « Je l'ai payée dix mille francs», dit-il finalement, « et je ne regrette pas un sou.» Il entreprit de caresser la toile, l'air absent. « Regardez les tons garance des joues, étalés par couches successives 11, regardez l'épaisseur! C'est de la chair, mon Dieu, c'est de la chair! Et voyez ces yeux globuleux...». Il me prit la main et me força à toucher la protubérance de l'œil droit. Ce fut comme si j'avais effleuré la paupière de la véritable soubrette, du modèle. Cela me rappela cette scène si caractéristique du "Chien Andalou" que je venais juste de voir au centre de Théosophie de la place Rapp. Benatov nous dit que c'était la cuisinière d'une famille riche 12. Il l'avait rencontrée chez ses patrons, la prostration, l'infinie stupidité du regard, « C'était elle, par Dieu, c'était bien elle!» Heureux de voir à quel point nous étions impressionnés par la contemplation du tableau de Soutine, il nous amena dans une autre pièce « Voici encore une chose de lui» dit-il, nous montrant une toile plus petite, accrochée juste au milieu du mur - C'était vraiment impressionnant, une raie, occupant la moitié de la peinture, coupée en diagonale, volant au dessus d'une bouilloire, comme un immense aéroplane survolant la ville 13 - « Paul Guillaume voulait la vendre et Paul Doucet veut l'acheter; en attendant, je la garde sur mon mur!» dit Benatov. Autant que je me souvienne, ce fut mon premier contact avec l'œuvre de Soutine. Zadkine m'a raconté alors ce que devenait Soutine. Depuis son succès inespéré grâce au capitaliste américain Barnes, il avait déserté Montparnasse et tourné le dos à ses anciens amis. Il menait une existence, à la fois de luxe et de clochard. C'est pourtant à la Coupole que je l'ai rencontré! Il se nourrissait de café au lait et de poudre de bismuth, à cause de son estomac. Nous sommes allés au catch ensemble avec Michonze 14. Vous vous souvenez, mon cher Delteil, de cette petite chose que vous aviez vue chez Max 15, cette pauvrette peinte sur linoléum 16 ? Ça c'est Soutine tout craché: quelques coups de pinceaux et c'est la misère vraie. Celle qu'on voit chaque jour dans les rues. C'était celle que j'eprouvai dans cette horrible école de Dijon, loin de mon Paris. Je rentrai enfin à Paris et je pris cet appartement, à Clichy, avec Alfred 17. Soutine avait disparu. J'appris que son marchand, Zborowski était mort le 24 mars, âgé de 40 ans à peine. Soutine, lui, avait trouvé une "nouvelle mécène" (sic) [La lettre dit "sponsoress" - note du traducteur]. C'était Madame Castaing qui habite à Chartres, je crois. |
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Agite, boursoufle, liquéfie. Autour de lui, tableau vivant: Satie, Sachs, Elie Faure lui passent la casse. Il efface leur gymnopédie. Exorbitant! On entre dans la maison des âmes mortes.
PAYSAGE AVEC FEMME AU PARASOL (La femme en bas, je l'ai vue sortir du cinéma en tournant sous l'écran.) Lisse, l'huile? Tirons nous. Les Castaing (à droite sur le cliché) descendent le joli escalier. Juste un pas de côté: éclaboussé. |
Les Castaing habitent un véritable château et mènent grand train. Ils ont sans cesse des invités comme Maurice Sachs, Elie Faure et même Erik Satie qui venait régulièrement les voir jusqu'à sa mort en 1925. Vous avez vu, chez Netter, cette petite peinture romantique avec une femme en blanc, qui porte une ombrelle, près d'un grand mur de propriété 18. C'est cette Madame Castaing qui pose devant son château. |
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Il arrache les barbelés. On le voit parler à l'oreille du petit veau.
1933/34 - 41X55 CM ** Puis cacher sa bouche de la main. 1 Il parait écouter un... 2 se retourne brusquement: 3 attend patiemment: 4 obsédé des quatre côtés: là où il est maintenant, on ne se bouscule pas. De la boue jaune s'élève le dôme ruisselant jusqu'au limpide. Cordes d'or vert. Filins. La stupeur brasille. |
Soutine est devenu sage maintenant, il peint des animaux vivants! Il n'y a plus de sang, seulement de la tristesse. J'avais perdu Soutine de vue. Je finissais le "Tropique" 19. Je lui avait demandé si cela l'intéressait de faire un dessin pour la couverture du livre, mais il avait refusé et je ne l'ai revu qu'en 1938, quand il a emménagé à la Villa Seurat- C'est finalement Mary Reynolds, la femme de Marcel Duchamps qui a fait la couverture. Lowenfels m'avait parlé de Michael Fraenkel, un juif américain qui avait réussi à Paris en créant les Editions Carrefour. C'était donc un bon sujet pour mes biographies à vingt-cinq francs. J'allai le voir. Il habitait au numéro 18 de la Villa Seurat, près du métro Alésia. Une petite impasse avec de jolies maisons construites après la guerre. Là, habitaient Dali, Antonin Artaud et Foujita. Derain venait juste de déménager. Je passai la nuit chez ce gentil fol qui ne pensait qu'à la mort. Quelqu'un pour me plaire! C'était ma première entrevue avec la Villa Seurat et comme vous savez, j'ai repris plus tard l'appartement qu'Artaud venait de quitter et j'y ai vécu jusqu'à aujourd'hui 20. |
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CATHEDRALE DE CHARTRES Fleuves fuyards dans la crypte? Barques de feuilles? Vapeur instable quatre nonnes criardes. L'arbre de Jessé pousse en tordant ses plombs fondus, (la première fois qu'on m'a passé l'eau bénite dans une église obscure je croyais que c'était de l'encre et qu'on nous marquait) depuis le parvis concassé filtrent les limites transparentes: transpercés par le bruit léger, poussés sur les bords les dévots hurlent ça fait mal ça se peut on n'a pas le choix, et encore n'en avez vous là qu'une faible idée. |
Anaïs 21 m'a emmené une fois chez les Castaing, près de Chartres, que son mari Hugo connaît bien. Madeleine Castaing m'a un peu fait l'impression d'être pour Soutine ce qu'Anaïs représente pour moi. A Lèves, dans leur petit palais, j'ai vu deux toiles de Soutine qui, croyez-moi, se retrouveront avant longtemps dans un musée: ce sont deux représentations de la cathédrale de Chartres. L'une est pleine de vie et se tord dans le ciel. Elle est peinte, vue d'une certaine hauteur, ce qui la rend trapue, bonhomme, un peu église de village. Quatre bonnes sœurs jouent comme des enfants dans une kermesse de faubourg. Oui, décidément c'est une église de village! 22 |
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Il dégueule le sang touillé copieusement, canal de dérivation, rue de l'Etroit Degré.
Mais sur ce marais où s'engloutit une vierge noire il suspend de la matière morte, des fragments de néant cousus ensemble, de l'eau, du vide, la rose phosphorescente. Tours étonnées d'où il saute. Il a juste le temps de tracer à la surface des nuages quelques arcs jaunes. Mais ne s'écrase pas! demeure en suspension dans une lueur crépitante. Regardez ailleurs. |
Quant à l'autre, fière, hautaine, c'est bien la cathédrale de Chartres, celle qu'on voit sur les cartes postales. Eclairée par derrière, dans un ciel menaçant, elle semble cracher le sang que l'église a versé et qui envahit et coule dans le bas du tableau 23. Mais j'ai encore beaucoup de choses à faire. Alors j'arrête aussi la lettre ici. Faîtes bien mes amitiés a Caroline et peut-être a bientôt. Henry |
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Tourné à l'envers: resurgissant d'une verrière fracassée, en pyjama, brandissant le manuscrit de THE WATERS REGLITTERIZED Henry Miller...
Image fixe le génie invente le caleçon-chemise chez Chana Orloff...
Au Dôme, Gerda Groth: "Garde, je te garde..."
Chez Barclay: il pose sur lui-même un brillant veston bleu à revers démesurés...
Vallée de Chevreuse: il cherche à quatre pattes des trèfles à quatre feuilles...
Radio des voisins: entends-tu le désir nous appelle dans le calme du soir je saurai t'émouvoir...
Gros plan: les pinceaux chargés qu'il jette par terre à côté du phono où tourne une fugue de Bach...
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18,
Villa Seurat Mercredi
24 mai 1939 Mon cher Giono 24, Notre ami commun Henri Fluchère m'a dit que vous serez content de me rencontrer 25 et comme je quitte Paris dans quelques jours et que je pense aller en Grèce en prenant le navire à Marseille vers le milieu de juillet 26, je peux vous visiter vers la fin de juin ou le début de juillet. C'est pour moi très triste de quitter Paris que j'aime le plus. Mais tout le monde part ou va partir. Mes amis et mes connaissances et mes voisins aussi - Betty Ryan qui habite au-dessous et Soutine - tous ils partent. Le modèle de Soutine qui s'appelle Gerda Groth 27, et qui est allemande, me dit comment ils sont inquiets de la situation. C'est amusant car il n'aime pas ce nom allemand de Gerda et il l'appelle Garde et nous tous nous l'appelons Mlle Garde aussi. Lui je ne le vois que quelquefois dans la rue, habillé avec un costume bleu chic de chez Barclay, toujours très pressé. Je lui dis bonjour, mais il ne parle que pour se plaindre de la radio des voisins qui est c'est certain infernale, tant qu'elle est forte et nous empêche même de travailler. Il préfère écouter des disques avec de la musique de Bach. J'ai voulu lui prêter des disques de musique moderne de jazz, que j'ai en grand nombre, cependant il n'est pas intéressé. J'ai plusieurs fois invité Soutine à me venir voir dans mon appartement, mais il est très timide et il dit oui, mais il ne vient pas. Il est tout le temps chez une voisine, Chana Orloff 28, la sculpteuse russe. Chana qui est une très bonne amie de moi me raconte qu'au contraire de ce qu'on pense, Soutine est très rigolo quelquefois. - Il m'a montré, elle me dit, comment quand il était trop pauvre pour acheter une chemise, il sortait après avoir enfilé un caleçon, avec les jambes pour servir de manches, et par dessus cela une cravate autour du cou! Je termine en ce moment un petit livre pour mes amis américains sur l'aquarelle que je pratique aussi avec Hans Reichel et qui me donne beaucoup de plaisir 29. Ça je l'appellerai "The Waters Reglitterized" 30, qu'on pourrait traduire par "Les eaux rendues à nouveau brillantes", mais c'est plutôt expressif en anglais qu'en français. Mais il est temps de terminer mes bagages. J'espère vous voir très bientôt en Provence. Cordialement vôtre, Henry V. Miller |
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PASSAGE D'ENFER |
NOTES
* Droits réservés
** Ce tableau a été dérobé il y a dix ans à Monsieur Michel Castaing à Paris et n'a pas reparu depuis.
1 S'agirait-il du manuscrit perdu de "Crazy Cock", d'Henry Miller?
2 René Solarcable devint commissaire à la libération. Nous n'avons pu retrouver trace de P. (Pierre?) Delmor.
3 La déposition de Monsieur Trentin ne figure plus dans le rapport.
4 A partir de 1938, Henry Miller conservait la plupart du temps des doubles de sa correspondance. La lettre à Joseph Delteil est manuscrite et comporte plusieurs ratures (il s'agit sans doute d'un premier jet ou d'un brouillon), celle à Jean Giono est un carbone dactylographié.
5 La lettre à Delteil est ici reproduite dans la traduction (fort médiocre) de M. Guérin. Le lecteur pourra lire une partie de l'original dans la section "Documents", à la fin du livre.
6 Joseph Delteil (1894 - 1978), auteur de romans: Choléra (1924), Jeanne d'Arc (Prix Fémina 1925), Les poilus (1926), Jésus II (1947). Ami de Cendrars, Breton, Chagall, il se marie en 1930 avec Caroline Dudley qui dirigeait la célèbre Revue Nègre (Joséphine Baker, Louis Douglas, Sydney Bechet). Il se lie avec Henri Miller, avec lequel il maintint une abondante correspondance dès 1935 et surtout après la guerre.
7 En français dans le texte. Les autres passages en français sont en italiques.
8 Dans une lettre à son ami Emil Schnellock, Henry Miller demande s'il a déjà parlé dans ses lettres des urinoirs, de Kandinsky, des abattoirs hippophagiques et de Soutine ("a crazy guy").
9 Soutine habitait alors aussi au Passage d'Enfer. Benatov et lui étaient voisins.
10 Il s'agit de pouces. "La cuisinière en tablier bleu", 1930 - 128 X 50,5 cm.
11 "spread over and over".
12 Les Castaing à Lèves.
13 "Nature morte à la raie" - 1924, 81,3 X 65,1 cm.
14
« Soutine n'a jamais été sauvage. Il était bien sûr renfermé,
difficile d'approche, il ne fallait pas badiner, l'ennuyer avec des
choses qui ne l'intéressaient aucunement. C'était un homme taciturne,
on passait des heures à ne rien se dire, Toutefois, j'aimais sa compagnie.
On allait au pancrace, au catch, au spectacle. Il regardait avec des
jumelles de théatre le sang qui coulait des visages de boxeurs; un drame
humain. De la même façon, il peignait des oiseaux, des lapins saignants »
Grégoire Michonze (in "Les heures chaudes de Montparnasse",
INA, 1962)
15
Max Kaganovitch peut-être qui posséda cette toile (de
1938 à 1973):
« Un jour, je le vois arriver avec un petit tableau
sous le bras, LA PAUVRETTE, peinte en 1934 sur un morceau de linoléum
qui est resté apparent dans les coins supérieurs. - Rendez-le moi, je
vais finir de le couvrir, disait-il. Je n'étais pas de cet avis. Soutine
l'a laissé comme ça, en le signant dans la boutique. Mais comme il voyait
que je considérais la peinture: - Ne regardez pas trop les souliers,
disait-il, elle sera gênée, ils sont éculés, c'est une pauvre fille. »
Max
Kaganovitch in Courthion, op. cité, p. 125-126.
16 "La pauvrette" - 1937, 38,1 X 24 cm, huile sur linoléum.
17 Alfred Perlès.
18 "Paysage avec femme au parasol" - 1934, 32,5 X 31 cm.
19 "Le tropique du cancer", publié le 1er septembre 1934, le jour où Henry Miller emménage au 18, rue Villa Seurat.
20
« The Villa Seurat was a short, dead-end street,
crowded with workshops and artist's studios, in the 14th arrondissement,
near the Métro station Alésia. For a brief time, Miller had already
lived in No 18, as a guest on Michael Fraenkel's couch, but this time
he moved as a bona fide tenant. Nearby, in the Impasse du Rouet, his
friends David Edgar and the painter Hans Reichel were located, and Alfred
Perlès, after having tried a dozen different quarters, also made his
home there. A local bistro, the Café Zeyer (later the Boléro), became
one of their meeting places. »
Gunther Stuhlmann in "Letters
to Anaïs Nin", p. 23 - New York (1964)
21 Anaïs Guiler (1903 - 1977), romancière ("Etre une femme", "Les cités intérieures", "Vénus Erotica") sous son nom de jeune fille Anaïs Nin, elle naquit à Neuilly d'un père espagnol, le compositeur Joacquin Nin, et d'une mère danoise, la cantatrice Rose Culmell, célébrée par D'Annunzio. Elle entretint une abondante correspondance avec Henri Miller (197 lettres publiées).
22 "La cathédrale de Chartres" - 1933, 55,9 X 40 cm.
23 "La cathédrale de Chartres" - 1934, 92,4 X 50,2 cm. Museum of Modern Art, New York.
24 Nous avons respecté la syntaxe de Miller, corrigeant seulement en certains cas l'orthographe pour en faciliter la lecture.
25 cette rencontre semble attestée par le Journal de Jean Giono en juillet 1939: En effet, Giono y relate des promenades avec son ami Henry. Cf. la biographie de Giono par Pierre Citron (p. 302) - Editions du Seuil, 1990. Miller, de son côté, décrit Manosque et le "Paraïs" (demeure de Giono) dans son livre "The Books Of My Life".
26 Il s'embarque, à Marseille, le 14 juillet 1939 pour aller retrouver les Durrell à Corfou.
27
Gerda Groth, née Gerda Michaelis d'une famille de commerçants
juifs de Magdebourg. Militante socialiste, elle épouse en 1930 l'architecte
protestant Hermann Groth. G.G. quitte l'Allemagne lors de la prise du
pouvoir par les nazis, pour se réfugier en Normandie, puis à Paris.
Son mari obtient le divorce. Sans ressources, elle rentre en Allemagne
(1935). Elle est dénoncée à la Gestapo et doit prendre le premier train
pour Paris. Sa famille disparaîtra pendant la guerre.
En octobre
1937, elle rencontre Soutine au Dôme. « Je remarquai un personnage
que je n'avais jamais vu. De taille moyenne, le teint mat, avec des
cheveux très noirs et des yeux bruns foncés, il pouvait avoir la quarantaine...
Il souriait de sa lèvre épaisse et, à travers la fumée des cigarettes,
je vis dans son regard briller une sorte de gaieté ironique. Je remarquai
sa main fine et blanche, un peu sèche aux phalanges, avec des ongles
un peu carrés. »
Soutine et Gerda vont bientôt vivre ensemble
jusqu'au 15 mai 1940, date à laquelle G.G. doit se rendre au Vel d'Hiv,
pour être ensuite internée à Gurs en tant qu'Allemande. Elle sera libérée
grâce à l'intervention de Joe Bousquet et du peintre Ubac, mais ne reverra
plus Soutine qui vit alors avec Marie-Berthe Aurenche.
(voir Clarisse
Nicoïdski "Soutine ou la profanation", JC Lattès - 1993, pp.
206 et s.)
28
« J'avais un peu peur de lui, mais quand il a commencé
à venir chez moi, j'ai vu que c'était un homme extrêmement fin, bien
élevé et malgré sa réputation d'homme fou, il était tout ce qu'il y
a de plus normal et délicat. On disait de lui un tas de choses, d'ailleurs
il le savait. On n'a jamais dit du bien de lui, de sa vie. »
Chana
Orloff in "Les heures chaudes de Montparnasse", INA, 1962.
29 Eve Adams, une amie américaine de Miller vivant à Paris, réussit même à vendre ces aquarelles cinquante francs pièce aux touristes qui venaient changer de l'argent aux bureaux de l'American Express de la rue Scribe.
30
"The Waters Reglitterized, The subject of water color
in some of its more liquid phases - Begun in bed this 22nd of February,
1939-anniversary of Georges Washington's birth.", in "Sextet"
- Capra Press, 1973:
« Soutine also enters the picture. The boon
companion of Modigliani who, up until his third or fourth apéritif,
is brilliant and entertaining - after that a madman, un exalté.
(Soutine is now quietly living below me, with his new red-haired model,
a "Soutine" in every respect. He seems tame now, as if trying
to recover from the wild life of other days. Hesitates to salute you
in the open street, for fear you will get too close to him. When he
opens his trap it's to say how warm or cold it is - and does the neighbor's
radio bother you as it does him?) » (p. 121)