OMANTIQUES : “ je suis malheureux, je pleure. Regardez comme j'ai une belle âme : une brise, un rien l'offusque, pas comme vous, que rien n'effleure ”.

Depuis, chacun de nous assommer de ses petits chagrins, de se croire un cœur d'élite. Des chants les plus sublimes aux plus orduriers – selon ce que la mode impose – nous sommes abreuvés de ces confessions et de ces gémissements.

Imbéciles qui les poussent. Croient-ils donc au bonheur, eux qui se prennent pour si fins ? Comme tout le monde, victimes élues de la Conspiratrice et de Ses suppôts actifs qui, entre autres facéties, ont fait du monde un enfer, leurs mains tordues, leur tendres larmes ou leurs hurlements de forcenés nous font rire plutôt qu'ils ne nous attendrissent. Ils s'estiment uniques dans leur souffrance, privilégiés ? Ils ne sont qu'une infime unité des milliards de milliards d'exemplaires du sort que l'Inique nous inflige, une des minimes expressions qu'Elle sait donner au mal.

Si certains de ces larmoyants – ou de ces exhibitionnistes – nous paraissent admirables, si nous nous référons à eux, c'est que leur talent a su donner à leur douleur une force d'expression qui manque à la plupart. Pour muette qu'elle soit, celle-ci n'en est pas moindre. La souffrance est universelle. Nous la trouvons, glaciale, glissée entre les draps de notre berceau, collée à nous, infiltrée en nous ; elle ne nous quittera plus jusqu'à notre dernier souffle, jusqu'à notre tombeau. Ainsi l'a voulu la Carabosse, à la perversité de Qui nous devons de voir le jour. Prétendre échapper à Ses sortilèges est naïveté de borné, comme de s'en croire l'élu vanité de crétin. Car Elle répand partout, avec une variété qui stupéfie et une constance qui confond, Sa providence maudite. Nul ne l'esquive. Du plus humble au plus glorieux, nous y sommes tous soumis.

Mais se prendre pour la proie de choix de Ses traquenards infernaux est une forfanterie burlesque, comme se flatter de les éviter une ineptie qui fait pouffer de rire.

 

 

Dans la Troisième Rêveries d'un Promeneur Solitaire, Rousseau se dit : “ Livré tout entier au plus horrible sort qu'ait éprouvé sur terre un mortel ”.

Souffrance, condition tellement première, qu'ils se font de la leur un titre de gloire.

Vantardise de la souffrance.

 

Au plus horrible sort...

Déchargé de connaître Auschwitz et le Goulag, encore fort heureusement dans les limbes,

mais accusé de méconnaître le très “ horrible sort ” d'un protestant aux galères,

Rousseau, bon nombre d'écrivains ou de simples personnes, des

Champions au rabais de la souffrance.

 

En regard de nos enfers (guerres, déportations, etc.), les souffrances de nos champions paraissent souffrances de sucre d'orge.

Vantards de la souffrance.

 

Au plus horrible sort... Le sort le “ plus horrible ” est tellement ravageant qu'il se trouve au-dessus de tout commentaire.

Les guerres de religions n'ont donné que Callot, celles d'Espagne que Goya et le Guernica de Picasso, l'horreur totale des camps de concentration que Mušic,

et les rares rescapés n'ont pu commencer d'en parler que quelques quarante années plus tard.

Humbles de la souffrance.

 

Au plus horrible sort... Sa bénignité permet d'en parler ;

le talent contraint de le clamer et de nous le faire partager.

Haut-parleur de la souffrance.

 

Le plus horrible sort... Ils se croient sanctifiés par leurs petites souffrances ;

saints à bon compte.

Vantards de la souffrance.

 

Ils se vantent de leurs souffrances comme d'autres de leurs maladies.

Le plus souvent, ils ne sont rien,

ils sont au moins malades.

Effigies de la souffrance.

 

La vantardise de la souffrance, propre aux romantiques ?

En tout cas, son étalage.

Parvenus de la souffrance.

Les vrais endoloris la cachent, se cachent, lèchent leurs plaies en secret.

Aristos de la souffrance.

 

Ovide, nombre de poètes courtois, baroques ou même un Tristan Lhermite, ont pris, eux aussi, leurs petites ou grandes amertumes pour thème de leurs poèmes.

Ancêtres des romantiques,

Étalage de la souffrance.

 

Pudeur de la souffrance :

Tapie derrière certaines pages, certains tableaux ou musiques,

elle leur confère une profonde beauté qu'aucun de ses étalages n'égale.

Aristos de la souffrance.

 

Ni vantards, ni pudiques, depuis Mallarmé les poètes se sont enfermés dans un

hautain hermétisme,

destiné à garder leur souffrance de la souillure des heureux.

 

Heureux (certains benêts croient l'être), des abrutis immergés dans un bouillon gras,

les yeux et les oreilles bouchés de saindoux, aveugles et sourds qui se donnent pour avisés.

Sapience de bovins.

Vantards qui se glorifient de leurs souffrances :

des avares qui calculent de s'en faire payer.

“ Je serais la plus malheureuse des créatures... si je ne m'étais ménagé d'avance des forces pour me relever de mes chutes ” 1

Foi :

Fauteuil de cuir pour cul de l'âme.

 

“ Quel profit trouverais-je à l'abandonner ”., (“ la certitude de ce 'dédommagement' ¹ grand et sûr ”) ?

Aucun, hormis celui de la lucidité.

Pal pour cul de l'âme.

 

Au pal de la lucidité, douloureux honneur des hommes, ne pas leur en vouloir de presque tous préférer le

Fauteuil de cuir pour cul de l'âme.

Vantards de la souffrance, mais si foireux devant elle que foi, religions établies, “ science ” ou secte dernier cri,

thème et variations des

Édredons pour âmes frileuses.

 

Religions établies : sectes dernier cri qui ont réussi.

Édredons avec label de garantie.

 

Sectes dernier cri qui ont réussi, parce que la vérité finit toujours par l'emporter ?

Parce que, cautionnées par des siècles d'exégèse, leur parade paraît mieux assurée.

Édredons avec label de garantie.

 

Idéologies, religions, Paradis ou divan, succès en fonction directe de leur promesse de paiement.

Marchands d'édredons plus ou moins garantis.

 

Démodé de s'afficher “ la plus malheureuse des créatures ”.

Depuis Sade, Freud, Reich, le malheur s'est réduit à de petits ennuis d'appendices et d'orifices.

Sexualité, relais du romantisme.

 

Après l'oubli des horreurs de la guerre et des camps, pulsions et inhibitions ont été promues forme moderne de la souffrance.

Pour pâle qu'elle soit, non seulement ils s'en pavanent, mais refusent en outre de l'endurer.

Vantardise de miteux.

 

Alcool, drogues, petites pilules ou divan, autant d'adjuvants appelés à résoudre les difficultés insoutenues d'appendices ou d'orifices.

Plus grand est le besoin à leur recours, qu'on étale, plus grande est la souffrance qu'ils sont censés calmer.

Vantardise de la couardise.

 

Dans les jardins publics, les chiens, pour faire connaissance, se reniflent au cul.
Illustration de ce que font, plus hypocritement, les gens qui se rencontrent.

Sexualité fringuée.

 

S'identifier à la sexualité, animalité ou comble de clairvoyance ?

Qu'importe : “ Je suis malheureux, rejeté ; nul ne comprend mes pulsions ” vaut : Le plus horrible sort...

Dans un cas comme dans l'autre, délicieuse occasion de

Vantardise de la souffrance.

Dans un monde de requins et de cuistres,

de Rimbaud à Kerouac, en passant par Genet, Miller, Pasolini, Artaud, etc.,

insultes et révoltes ou le “ dérèglement de tous les sens ” :

Derniers sursauts du romantisme,

à préférer pourtant, et de loin, à la rapacité des premiers.

 

Pleurnicheries ou vomissures, expressions successives d'un même dégoût face à un monde de rapaces et de cuistres :

Soupapes pour âmes sensibles.

 

À coups d'alcool et de drogues ils se détruisent eux-mêmes et détruiraient le monde,

mais capables de s'extasier devant le reflet d'une ombre dans l'eau,

Les dernières âmes sensibles.

 

Clairvoyance, maîtrise de soi, désormais méprisées,
seuls la folie, le délire tenus pour génies :

Carte d'identité d'âmes sensibles.

 

Trop pâlichons pour éprouver un besoin de révolte,

trop épais pour être ravagés par une blessure secrète,

humanoïdes rabougris ne se vantent plus de leurs petites souffrances ;

ils se font gloire de leurs succès, pour se pavaner à la “ télé ”,

Édredon pour nouveaux riches.

 

La vantardise des petits humains a simplement changé de signe :

attachée hier au malheur,

s'accroche à présent au succès ou à la célébrité, bêtise démesurée qui disqualifie toute une époque.

Édredon en synthétique.

 

Champions du succès, de la célébrité ou de la soufrance, petits humains tellement chétifs

qu'urgence pour eux de se prévaloir de quelque façon.

Édredon en synthétique.

 

Célébrité, succès, minces pellicules tendues devant la souffrance.

Pellicule déchirée par un deuil ou quelqu'autre désolation, champions du succès ou de la célébrité en voie de devenir

Champions de la souffrancce.

 

Seuls vrais “ champions de la souffrance ”, ceux qui l'endurent sans espoir de compensation.

Lucides humains.

 

Endurer la souffrance sans espoir de compensation est tellement insoutenable,

que le grand Pascal lui-même a fait le “ saut ” qu'Unamuno dénonce.

Il a parié sur le Paradis, comme le moindre pékin.

Misérables humains.

 

Endurer la souffrance sans espérance et persévérer à vivre n'est pas même héroïsme,

mais pitoyable victoire des tripes.

Foireux humains

 

 1 J.-J. Rousseau, Profession de Foi du Vicaire Savoyard, in L'Emile. C'est moi qui souligne.