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Contre qui ? Contre quoi ? Et nos assassins, ne sont-ils pas pécheurs ? Mal foutus comme nous le sommes, pouvons-nous ne pas pécher ? Assez. Assez de ces excuses. Depuis la Genèse, depuis on ne sait combien de mythes fondateurs, ils nous disent tous coupables : nous sommes innocents ! Il est temps, grand temps de le clamer. Pas notre faute à nous si nous sommes claudicants, fourbes, menteurs, ambitieux, tricheurs, voleurs, meurtriers. Défaut de fabrication, non pas des fabriqués. Faute à la Détestable, qui nous a formés détritus, non pas notre faute à nous. Nous en vouloir est une honte, une complicité avec la Répugnante, qui nous a flanqués dans cette situation difforme. Haïr Celle qui nous l'a infligée - mais haïr, haïr aussi ceux qui nous haïssent, les traîtres au genre humain dont ils sont, hélas, souvent, les plus beaux fleurons. Non, nous ne sommes pas coupables ! Nous faisons ce que nous pouvons avec les minables possibilités dont, dans Sa goguenardise, Elle nous laisse disposer. Qu'attendre de mieux, d'estropiés tels que nous ? Même un assassin, même ces démons de Staline, de Mao, Pol Pot ou d'Hitler n'ont fait que ce que leur a permis le tordu de notre état. Façonnés parfaits, ils n'eussent pu sombrer dans le crime, pire : dans l'institution du massacre. Ne pas le comprendre, ne pas l'admettre, prétendre qu'ils sont des monstres exceptionnels n'est que cécité native ou félonie voulue. Honte à ceux qui nous vitupèrent de n'être pas mieux que nous ne pouvons être. Leur orgueil est borné ; ils sont des nôtres, et ils ne le savent pas. Certes, et c'est là notre gloire, il est des êtres d'élite qui parviennent à mener une vie droite et féconde, des êtres cléments et bons qui paraissent surmonter les embûches de notre condition. Ils ne la rachètent pas. Ils n'ont pas à la racheter. Car l'indignité n'est pas sur nous, elle est sur la Pervertie qui S'est plu à nous saboter, pour notre damnation. Et nous sommes divins, mieux encore, de vouloir L'excuser, de prendre le péché sur nous, alors qu'il est le Sien. Il faut cesser de battre notre coulpe et accuser enfin la Surineuse, qui nous a jetés dans ce cloaque de douleurs, que nous assumons avec une bravoure qui ne cesse de m'émerveiller. À nous, les vaillants, les généreux, les sublimes humains, non point mea culpa, mais faute, très grande faute à la Détestable, et à nous, pauvres humains, un immense hosanna, un hosanna dont les cieux devraient retentir dans une lumière d'aurore pour assumer un forfait, que nous n'avons pas commis.
“ La route du péché part de la souffrance ”, écrit Cioran. Point du tout. C'est la route de la souffrance qui part du Péché de la Création.
Création : saccage de l'Un par l'Anéantisseuse, lacération qui le dégrade en multiple, Péché originel. N'était cette mise à sac, source de la funeste pullulation, l'intacte homogénéité du tout-être ou du non-être, donnerait à l'un ou l'autre égale sérénité, où rien ne se distingue. Grâce préoriginelle.
Non seulement victimes du péché originel, mais victimes tellement magnanimes que, pour l'excuser – ou le cacher – nous en assumons l'infamante responsabilité. Bonté originelle.
Cioran récidive : “ La conscience du péché naît d'une souffrance infinie, le péché est la punition de cette souffrance ”. Tout à rebours : la Chute, c'est-à-dire le péché, se contente d'en être la maigre mais splendide tentative de justification, Péché de la Création, Bonté infinie des hommes.
La souffrance n'est ni l'origine, ni le fruit du péché, inhérente à l'état de rognures d'être, auquel nous sommes réduits, elle est la Rançon de la Création
Condamnés à toutes les fioritures de notre malfaçon – maladies, décrépitude outre guerres, ruine, prison, coups de toutes sortes, tributs de notre condition de débris – au lieu de nous révolter, braves et sans rancune, nous nous échinons encore à l'excuser. Les anges sont en bas.
Hébétés de souffrances, stupéfaits d'être les victimes de tant de méchanceté gratuite, les délicieux humains se sont toujours acharnés à lui trouver un sens. Ils ne pouvaient, par politesse, en accuser les cieux, il ne restait qu'eux-mêmes à se mettre sous la dent. Les anges sont en bas.
Le sens de la culpabilité n'est pas uniquement juif, Karma, transgression des tabous, sacrilèges, autant de trucs pour excuser le ciel et nous imputer le mal. Délicats humains. Mea culpa, mea grandisima culpa : si la souffrance est ma faute, je peux y remédier ; si elle provient des cieux, je ne peux que désespérer. Futés humains.
“ Il suffit ici qu'on n'ait pas à faire de reproche à la providence ”, dit Plotin, qui n'était même pas chrétien.
Et nous,
d'obtempérer ; plutôt nous reprocher à
nous-mêmes d'avoir dégradé en galetas le
Versailles qu'elle nous avait offert, Les fats sont en bas.
Trop
fragiles – ou trop fats – pour vivre dans un monde
chancreux, qui nous contamine, Artistes humains.
Par prudence, les hommes se montrent cléments envers les cieux, par avidité, cruels entre eux. Moins cléments envers les cieux, peut-être se montreraient-ils plus cléments entre eux. Pauvres poltrons d'en bas.
Accuser les Hommes ? Certes, ils méritent de l'être. Moins que le mélange infect d'être et de néant dont la Traîtresse les a pétris. Trop modestes humains.
Mortels,
séparés, frustrés de toutes parts, Délicieux humains.
Tellement défectueux que même les plus puissants des hommes sont encore de grelottants blessés. Tamerlan (le Boiteux), Staline, Hitler, Mao, des infirmes, des écrivains ou des peintres ratés, des humiliés qui veulent le faire payer. Les malades sont en bas.
Donnez-nous
des hommes véritablement tout-puissants, capables de vaincre
la mort et les infirmités, d'un amour et d'un savoir sans
bornes, Les dolents sont en bas.
Ratés de la Création, espérer de nous merveilles ? Chimériques humains.
“ La mort nous détache des maux, non des biens ” écrit Cicéron. Elle nous détache aussi des amours, des châteaux, des plaisirs. Si Elle ne nous détache que des maux, c'est que les amours, les châteaux, les plaisirs sont également des maux, et que les maux sont tout. Preuve par neuf.
Si les maux sont tout, que ne nous suicidons-nous ? Nous suicider ? Seuls quelques vendus peuvent s'abaisser à prendre le parti de la Trucideuse, qui déjà nous guette, nous cerne, s'apprête à nous happer. Gloire des hommes.
Jetés, en dépit d'eux, sur cette planète galeuse, qui les enfanta pour leur malheur, admirer l'héroïque résistance des hommes à la tentation du suicide universel. Gloire des hommes.
Grêles petits rats d'égouts qui s'échinent à élargir leur glaiseuse galerie - bouchée par l'Exterminatrice, lauriers à nous et opprobre, oui, opprobre à Elle, au ciel ou aux cieux qui nous ont flanqués dans ce repaire des douleurs. Gloire des hommes. Cesser de rédiger de petits mots d'excuses à la fureur qui nous fait un sort calamiteux ; au péché de la Pestiférée du ciel ou des cieux, une seule réplique : Malédiction.
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