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Je n'en suis que trop persuadée. Mais où, quand le suis-je, si je n'ai plus ni lieu, ni moment où m'interroger ? Me voici plongée dans des abîmes de perplexité. Et c'est à la Perverse que je les impute. Car il fallait Sa malignité sidérale pour affubler ces rognures d'être, qu'Elle a fait de nous , d'une capacité d'interrogation, qui torture. Les constatations de la science sont justes, sans doute ; elles sont courtes. C'est à nous, pauvres néants tuméfiés, à nous, sous-infusoires écrasés, de nous installer dans ce clin d'œil du temps à notre aune, de le faire prospérer, pour La narguer, la Détestable, Lui signifier que nous connaissons Son crime, et que nous Lui en demandons compte.
Perçant les facéties de la Toute-en-Os, Dôgen 1 dit: “ Tout ce qu'il-y-a est temps ”. “ Il-y-a ” la maison, le chat, la table. “ Il-y-a ” moi, qui les perçois. Le temps : la maison, le chat, la table — et moi.
Point de maison, de chat, de table ni de moi, point de temps, Dans le vide, point de temps. Inversement, Point de temps : point de maison, de chat, de table, point de moi.
La maison, le chat, la table, incertains l'instant d'avant, douteux celui d'après. Temps, une fulguration, et moi aussi, qui suis temps.
Réduit à une fulguration, Néant du moi.
Dôgen spécifie : “ Le temps, c'est le maintenant même ”. Ni avant ni après. Temps sans passage, nul et total, stagnant ou tétanisé, Est-ce encore du temps ?
Temps sans passage, privé d'avant et d'après : temps immobile de l'éternité. L'éternité, c'est le “ maintenant même ”.
“ Maintenant même ” du chat, de la maison, de la table et le mien, chaque instant, Fulguration, qui est éternité.
“ Maintenant même ” : Impossibilité d' agir ni de penser sans quelque “ plus tôt ” ni quelque “ plus tard ”. Eternité : moi pétrifié.
“ Maintenant même ”, point le temps d'agir ni de penser, mais celui d'éprouver une rage de dent ou un baiser de feu. “ Maintenant même ” : le pathétique. Temps violent du moi.
Meublé de rage de dent, de baiser de feu, de maison, de chat, etc., pathétique ou indolore, “ Le maintenant même ”, fulgurant dans l'un ou l'autre cas, comme moi, qui lui appartiens par le caprice de l'Abominable, Néant du moi.
“ Fulgurant ” est trop encore. Einstein nous assène : “ La notion que le présent existe, qu'il est le seul réel n'est pas compatible avec la destruction du temps rigide et universel par la relativité ”. Pelotonné dans le “ maintenant même ”, mais le présent assassiné : Moi, anéanti.
Plus de fulgurant présent, de “ maintenant même ” où se concrétisent la rage de dent ou le baiser de feu, Moi, anesthésié.
La Relativité me prive de tout temps où exister, pourquoi, dès lors, ai-je tout de même mal aux dents ? Anesthésie ratée.
Dans quel temps ai-je mal aux dents ? Ne pas me presser. Hélas, en la matière, j'ai tout le temps pour moi : Contemporaine, me dit-on, de l'étoile morte depuis des millions d'années, dont la lumière frappe à l'instant ma rétine, elle n'existe pour moi, comme la rage de dent, que dans l'instant même où je les perçois. Fulguration du moi.
Contemporaine d'étoiles mortes depuis des millions d'années, de plus, futur et passé non moins “ réels que le présent ” — d'après Trinh Xuan Thuan, rage de dent, baiser de feu, éternels ? N'ai l'expérience d'aucun des deux. Fulguration du moi.
Me fous de l'étoile morte depuis des millions d'années, ne m'intéresse que le fulgurant présent — rage de dent ou baiser de feu. Temps non-anesthésié.
Coincé entre avenir et passé, le présent est tellement fulgurant que la science capable de déceler les indécelables quarks, est inapte à saisir “ l'insaisissable ” instant. Anguille de temps.
Fulgurant présent, insaisissable, et nous ne sommes que présent : Tour de la Marâtre. Non moins impuissante à saisir la fixe éternité que le fulgurant instant, la science, rejoignant l'Inde, est prête à prédire un éternel recommencement : Ce n'est plus du temps, c'est du Bégaiement.
Pire que de temps bégayant, voici qu'on parle de temps réversible : “ Deux électrons convergent, ont une collision et repartent... Inversez la séquence... elle est pareille dans les deux sens ”. Salauds d'électrons, complices de l'Épouvantable, ils gardent pour eux seuls leur don de résurrection, et nous donnent à bouffer à la Dévoratrice. Temps pourri.
Puisque nous sommes, si peu que ce soit, hurlons que nous ne voulons pas naître pour crever, comme Elle l'a décrété, mais nous défaire et nous refaire à jamais, pour ratés que nous soyons, dans un ballet subatomique à faire se pâmer les anges. Temps de Paradis.
1 Moine Bouddhiste (1200-1253). fondateur du Zen japonais, part pour la Chine où il fait la rencontre de Maître Runjing. Prône la méditation assise (zazen). Auteur notamment du Shôbôgenzô. On l'a rapproché de Heidegger et de Sartre (in Mille ans de littérature japonaise, de Ryôjo Nakamura et René de Ceccaty).
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