OINS que courants d'air, pris dans un tourbillon, privés de temps où être, le vertige qui nous empoigne nous aveugle. À quoi bon être, pour être si peu ? De quelle immondice sommes-nous l'infection pour voir notre fugacité réduite à peines et douleurs, contre de si pauvres joies ?

La réponse, une fois de plus, accable. Et si la science – du moins le peu que j'en connais – n'est pas là pour la cautionner, des millénaires de méditations de mystiques l'étayent. Car ces fous d'absolu, ces poètes d'abîme ont une vision qui découvre des lointains que nos savants ne soupçonnent même pas. Que de l'Orient à l'Occident beaucoup tiennent l'univers pour tempête de flux, comme nous l'avons vu, n'empêche pas les plus profonds de s'accorder à rechercher l'Un, le sans-faille, le gardé de la Profanatrice et dont ils se sentent soit distraits, soit déchus. Parménide en est le chantre le plus rigoureux ; mais qu'il s'agisse de Ruysbroek, de Maître Eckhart, de Saint-Jean de la Croix, de Lao Tseu ou du Bouddha qui, comme Çankara et grande partie de la Chine, du Japon et de l'Inde, s'ingénie à s'abolir dans le doux roulis du non-multiple vide, tous ont consacré leur vie à tenter de se fondre, à disparaître en lui.

La leçon qui ressort de leurs veilles – ou de leur “ éveil ” – dit que ce monde n'est que lèpre, sarcome du Tout infecté par le Rien. Nous n'en sommes que les métastases, manifestations distillées par la tare dont le Suprême est touché.

Nous reconnaissons bien là les façons de la Putréfactrice qui S'est insidieusement insinuée en lui, et l'a mis en pièces. Leur multiplication est le signe même de Sa félonie. Contaminés par la Sépulcrale, la vie, pleine et totale avant ces déchirures, s'effrite. Nous ne som­mes que les plus affectés de Ses débris.

Ulcères du mal qui ravage l'être, notre fonction est de maudire sans cesse Celle Qui Lacère Les Cieux,

puis de retourner dans le silence, dont rien, jamais, hormis Sa souillure, n'aurait dû nous tirer.

 

Un, continu. Quelle naissance, en effet, lui chercherais-tu ?
Par où. de quoi évolué ?
...
Ainsi ne peut-il être qu 'absolument, ou pas du tout.
...
Car il n'y a point ici un plus qui romprait sa continuité.
Ni là un moins, mais tout est plein d'être.

(extrait du poème de Parménide,
trad. Auguste Diès)

 

J'ai un morceau d'étoffe, je le déchire en deux. Ces morceaux ont beau être du même tissu, je n'en n'ai plus un, mais deux :

La Palisse.

“ Tout est un ” affirme l'école indienne de l'Advaïta, que Çankara illustre,

Heisenberg le confirme : ... “ Le nombre des éléments de base se réduit encore une fois à un ”.

L'univers, un ? Dès lors, que ne suis-je aussi l'Autre ?

C'est que je suis déchirée d'avec lui.

Un, dépecé en multiple.

 

Par quoi suis-je déchirée d'avec l'Autre ?

Si l'Autre est être et moi aussi, ce ne peut être que par le non-être.

Un, dépecé en multiple.

 

Un, non seulement déchiré en deux, mais en trois, en dix, en milliards, en milliards de milliards de déchets d'être par le non-être qui le morcelle en galaxies, étoiles, infusoires ou en douloureux humains.

Univers, forfait de la Scélérate.

 

Cette déchirure de l'être par le non-être qui détermine les déchets que nous sommes nous limite, nous ciconscrit, nous emprisonne,

Forfait de la Scélérate,

 

Encerclés par la Maléficieuse d'infranchissables douves de néant,

reclus dans le déchet d'être qu'Elle nous abandonne,

condamnés à naître seul, à crever seul, à mal partager nos joies fût-ce avec les plus aimés, à pâtir de coups, de maladies, de vieillesse et de mort,

Forfait de la Scélérate.

Plus de limites dessinées par la Vivisectrice, plus de contour, de surface où les coups portent, plus de bornes d'aucune sorte, retour à l'Un,

Paradis.

 

Sereine plénitude l'Un sans rupture,

innocence préservée du désastre des limites :

point de séparation, de début ni de fin, donc de mort.

Paradis.

L'Un tailladé par l'Equarrisseuse :

séparation, début et fin, naissance et mort.

Tragédie, forfait de la Scélérate.

 

Le multiple, forfait de la Scélérate :

Tragédie;

II va de soi que, de l'Advaïta aux mystiques, si nombreux soient ceux qui s'acharnent à retrouver l'Un,

Guérison de la tragédie.

 

L'unité est si précieuse que nul ne peut “ jamais y jeter un regard, pas même Dieu... dans la mesure où il conserve en Lui quelque modalité phénoménale ”, spécifie Maître Eckhart.

Dieu comme ceci, comme, cela – tout amour, toute puissance, toute vie, etc.

Envenimé par la Dislocatrice, affublé d'attributs,

II n'est plus Un, mais innombrable.

Tragédie.

 

“ Pour que Dieu puisse y jeter un regard ( dans l'unité ) ”, insiste le dominicain, “ il faudrait quelque chose qui n'est ni ceci, ni cela ”

“ Ni ceci, ni cela ” ? Exactement le neti neti du Vedanta indien.

Mystique - ou l'antimultiple - universelle mathématique de l' Un.

Extinction de la tragédie.

 

Sainte Thérèse d'Avila, Saint Jean de la Croix et tant d'autres, des analphabètes de la mystique en regard de Maître Eckhart ;

ne rêvent que d'union,

l'union suppose Deux,

Maître Eckhart ne veut que l'Un.

Résorption de la tragédie.

 

SANTE DE DIEU :

Epargné par le pernicieux multiple, Dieu aurait créé le monde par amour.

Excès d'amour, la Création, débordement fâcheux :

Incontinence de Dieu.

La Création – perversité du multiple – est tellement scandaleuse que, pour la justifier, Isaac de Luria, dans sa nouvelle cabale, imagine que Dieu s'est “ rétréci ”.

Ce rétrécissement, c'est le tsim-tsum.

Indispensable :

Dans son heureuse plénitude, Dieu est sans besoin d'aucune sorte,

moins encore de celui d'une Création bancroche,

Point cancérigène.

 

Tsim-Tsoum : serions-nous dans ce trou de Dieu, fût-il infinitésimal, ouvert par la Pourfendeuse, où le multiple peut s'établir ?

Point cancérigène.

 

L'Orient, obsédé par la nostalgie de l'Un, ne cherche ni union, ni fusion avec lui,

ne rêve que d'effacer l'accident de la vie, qui corrompt l'exacte pureté du vide.

Cancer résorbé.

 

VIDE, où tout n'est que “ calme et volupté ”, puisque rien, jamais, n'y est.

Sainte santé.