NFIMES dans l'espace, nuls dans le temps, brefs nœuds de douleur aussitôt rengouffrés dans la nuit du rien par l'Obscure, comment, pourquoi notre condition d'enfer ? N'aurions-nous pu être autrement, grandioses, glorieux, omniscients, tout puissants ?

Mais nous, pauvres imbéciles, tellement faits à notre geôle, nous oublions qu'il y a peut-être dehors un monde, un monde immense qui pourrait nous être révélé. Légers, ouverts à tout, on nous y verrait batifoler, gambader, prendre vol.

Au lieu de cela, humiliés contents de l'être, infirmes d'imagination, nous remercions les matons de la Sournoise de notre enfermement. Aplatis, émerveillés, regorgeant de gratitude, nous leur chantons actions de grâce : “ Que les murs de notre cellule sont beaux ! Comme ils suintent bien l'humidité ! Comme ils nous gardent de tout bruit, de tout signe extérieur ! ”. Et, pâmés d'éblouissement, agenouillés, nous supplions de nous y laisser encore pour jouir, ne fût-ce qu'un tout petit instant de plus, de tant de salpêtre, et de vermine.

Tant pis pour nous. Si nous ne clamons pas notre révolte, nous méritons notre claustration. Se contenter de ce peu, quand il y a tant ? Entonner un hymne devant le cloporte qui se carapate sur la paroi dégoulinante, quand tant d'autres objets, sublimes peut-être, qu'Elle nous cache, nous demeurent à jamais celés ? C'est avoir une âme d'esclave, se confondre en “ merci ” devant un rogaton.

Pour moi, je veux plus, plus encore. Je veux tout. Que l'Infanticide m'ait privée, à mon insu, de tant de choses possibles, fussent-elles calamiteuses, est une frustration que je ne Lui pardonne pas. Et j'enrage, oui, j'enrage qu'Elle ne m'ait donné que deux yeux, deux oreilles, deux mains auxquels presque tout échappe, que je voudrais saisir. Et je crie qu'Elle devait me donner plus, plus de sens, plus de jours, plus de vie – ou rien du tout. Ne m'en avoir donné qu'un peu est encore un signe de Sa malice, qui n'offre que pour éveiller l'envie, qu'Elle se réjouit de frustrer. La parcelle avaricieuse qu'Elle m'a départie en grippe-sous qu'Elle est ne suffit pas à ma cupidité, pas plus que les maigres aperçus qu'Elle m'ouvre sur le monde. Car, par Sa faute, nous n'apercevons celui-ci qu'en borgnes, et à tâtons.

Même, on peut deviner les ricanements d'une autre nichée, plus chérie de la Dénaturée, de ce fait mieux douée que la nôtre, et qui s'esclaffe à entendre les cris de victoire de nos farfouilleurs infirmes de la terre et des cieux.

Peu importe. Obtenues par de si pauvres moyens, pour dérisoires – ou terrifiantes – qu'elles soient, ces victoires du savoir sont défis à l'Insolente,

elles méritent des couronnes, que nous ne leur refuserons pas.

 

Dès la maternelle nous apprenons la vue, l'ouïe, le toucher, etc., seules lucarnes entrouvertes sur le monde,

masure de peu d'issues où la Fielleuse nous jette, d'où l'on ne voit presque rien.

D'autres ouvertures percées – dans un château, sait-on ? – peut-être découvririons-nous un univers, que nous ne soupçonnons même pas.

Vue de bigleux.

 

Vaniteux au point de croire que, forts de nos outils et de notre intelligence, nous pouvons désormais prospecter le micro et le macrocosme, nous, sourds et aveugles d'autres sens, qu'Elle ne nous permet même pas de rêver.

Vue de bigleux.

 

Nous nous prenons pour les rois de l'univers, alors que nous n'entendons pas le sifflet que notre chien entend, ni ne voyons ce que voit la mouche posée sur notre nez et dont les yeux à mille facettes la font toujours fuir à temps notre main agacée.

Prétention de bigleux.

 

“ Notre existence même limite la possibilité des lois physiques ; elles doivent être compatibles avec notre présence ”, écrit Stephen Hawking.

Humains, étalons de l'univers ?

Allons donc,

Vue de farauds.

 

... “ l'univers n'existerait que pour nous ”.

Pour les rogatons dont Elle nous forme ?

Délire de vanité.

Vue de farauds.

“ La vie, telle que nous la connaissons, n'aurait aucune chance de surgir dans un univers tant soit peu différent ”.

Vraie malchance : que l'univers n'ait pas été “ tant soit peu différent ”.

Bonne vue.

 

Dans des grottes mortelles pour nous, closes depuis des millions d'années, des Roumains ont découvert quelques organismes vivants :

Bien fait pour les farauds.

 

Caillois tenait ce monde pour intelligible : nous serions de même nature que lui.

D'éventuels habitants d'autres mondes seraient sans doute non moins fondés à se croire de même nature que ceux-ci.

Vue d'autres bigleux.

 

D'autres natures, d'autres a priori que ceux que Kant nous prête ?

Craindre – ou espérer – qu'ils ne nous demeurent interdits, inaptes que nous sommes à concevoir d'autres pensées que celles que notre pauvre esprit secrète.

Vue de bouchés.

 

L'intelligence est si persuadée de sa justesse, qu'elle est incapable de se remettre en question.

Elle oublie l'argument du “ diallèle ” : seule la raison prouve la raison.

Plaisanterie de la Néfaste :

rien ne peut se prouver soi-même,

rien ne prouve donc la raison.

Vue de farauds.

 

Perdus dans “ l'univers qui ne serait fait que pour nous ”, minables fourmis dépourvues de boussole, nous sommes des naufragés sans un brin de paille pour nous sauver.

Vue de paumés.

 

Pour beaucoup, brins de paille sont religion ou quelque opinion ou croyance ancrée.

Brins de paille, en effet, à l'usage de

Paumés.

 

L'univers façonné à notre convenance ?

Façonné par la Furie, il ne nous offre que déchirements, maladies, vieillesse et mort.

Se demander plutôt ce que nous y fichons.

Paumés de l'univers.

 

Pour ne plus être les paumés de l'univers,

il nous faudrait non seulement d'autres sens, mais la toute-puissance, la toute-connaissance, le tout-amour, la toute-vie,

Vue d'illuminée.

 

Humains, nous analysons le monde à notre mètre.

Grenouilles, l'analyserions au mètre des grenouilles.

Vue de têtards.

 

Que les grenouilles n'ont point d'intelligence pour prospecter le monde ? Que nous l'ayons nous, là est l'exception, le miracle, la caution ?

Lui manque, pour nous épater, d'être précisément, celle aussi d'une grenouille.

Vue de bigleux.

 

“ Qu'arriverait-il si un autre univers ne pouvait avoir aucune influence sur le nôtre ” ? songe un nobélisable.

J'en ai souvent rêvé. Imperceptible pour nous, nous traverserions ses villes et ses champs sans même les soupçonner,

il se peut d'ailleurs que nous les traversions.

Vue de tordue.

 

Rêver d'autres espèces, science-fiction ?

 

D'autres organes, d'autres sens tellement inimaginables, que les maîtres les plus doués de ce genre littéraire sont incapables de faire mieux que de grossir ridiculement les nôtres.

Vue de piteux.

 

Tout voir, tout entendre, tout comprendre : ambition d'impotents, atteints de boulimie.

Irréfragable ambition, inassouvissable ambition :

Vue de damnés.

 

Damnés tourmentés de famine,soupçonnant le délicieux pot-au-feu dont le fumet flatte leurs narines,

pire que le rocher de Sisyphe, le tonneau des Danaïdes et mille autres tortures par 1'Olympe ou les hommes inventés,

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