UGACE passage d'un déchet, réduite par la Ténébreuse à quelques micromolécules, pourquoi m'identifier à celles-ci et non pas à d'autres ? Quoi, qui fait que je me reconnais dans ces riens, rien qu'en eux ?

Sotte question, me dira-t-on. Sans doute. Elle m'a toujours tourmentée. Collée à mon identité, incapable de m'en déprendre, j'ai ravagé mes nuits à me demander ce qui faisait que j'étais moi et non pas l'Autre, n'importe quel autre. J'ai lu bien des livres, interrogé les plus éclairés de mes contemporains, nul, jamais, ne m'a répondu. Pourquoi suis-je moi ? Évidence si première qu'elle ne fait pas problème – tout comme “ l'évidence ” qui veut que la pomme tombe “ naturellement ” par terre. Les grandes révélations se cachent, précisément, derrière les évidences.

Je ne suis pas Newton. Je ne me prends pas pour lui. Je n'ai pas de réponse, hélas, à la malédiction de la “ chute dans l'individuation ”, comme le dit Cioran. L'effraction cosmique commise par l'Épouvantable qui a fêlé le Tout en un grouillement de rognures ne suffit pas plus à l'expliquer que la fortuite rencontre d'un ovule et d'un spermatozoïde. Que je sois embastillée en moi par Celle Qui Fait Pourrir et qui m'encercle de Son néant, je ne l'ai que trop dit ; mais pourquoi en ce moi-là, et en nul autre ? Cet emprisonnement dans le moi, cette identification à lui, dont Elle est coupable, telle est la base, la source de tous nos fléaux. Si depuis la nuit des temps, du Védanta aux sorcelleries, du Livre à sa remise en doute, tous ces ravages ont été répertoriés, quand ce n'est même justifiés, personne, à ma connaissance et en dépit de “ l'illusion ” que prône l'Orient, n'a démêlé ce qui fait que – à moins d'être malade – chacun se sente être soi, rien que soi, un malingre petit soi, cause originelle, principe avarié de nos plaies.

Là est la racine du mal ;
sans elle, point de tragédie,
avec elle, toutes les tragédies,
pour la délectation de la Sadique.

 

 

Pourquoi ne suis-je pas ma sœur ? Même père, même mère, j'aurais pu être elle et elle moi.

Pourtant, magie noire de la Sorcière Cosmique, chacune est tellement collée à son identité, que nous sommes irréductibles l'une à l'autre.

Malédiction fondamentale.

 

Que je sois ma sœur et ma sœur moi, cela reviendrait au même ?

Vu du dehors, sans doute ;

du dedans, les pensées, les joies et les peines qui nous habitent seraient sans doute interverties,

notre sentiment d'identité resterait le même : ma sœur pensant mes pensées, éprouvant mes émotions et moi les siennes, elle resterait elle, je resterais moi.

Énigme fondamentale.

Enigme fondamentale ? Physiologie, dit-on. Seules mes cellules cérébrales perdurent quand toutes les autres se renouvellent.

Autre sale farce de la Pernicieuse qui me ligote aux premières pour me persuader que je suis moi.

Mais pourquoi ce moi-là et non pas celui de ma soeur ou de “ ce monsieur qui passe ” ?

Perversité fondamentale.

 

Ce n'est pas le fait d'être moi, le miteux petit moi J.W. et non pas celui de Racine ou d'Einstein qui m'obsède,

mais le fait d'adhérer à ce petit moi au point de ne jamais cesser d'être lui, rien que lui.

Tourment fondamental.

Peu me chaut d'être qui je suis,

être un minable ou grandiose petit moi suffit au désespoir.

Torture fondamentale.

 

Moi bon, méchant, intelligent ou sot : superficiel.

Le vrai mystère, c'est d'être un moi, ce moi-là, ne coïncider qu'avec son “ cœur et (son) noyau ”, comme le dit Maître Eckhart, quels que soient les attributs qui peuvent le décorer.

Moquerie suprême de la Fatale.

Je pourrais être tout court, sans savoir être moi. Blandices, dès lors, de l'indélimité, doux effluves du diffus.

Mais cette culbute dans le moi, cette identification à lui et la séquestration dans son “ cœur ” et son “ noyau ” :

Moquerie suprême de la Fatale.

 

“ Coeur et noyau ” du moi, d'où tout le reste sourd :

âme, disent certains,

ovule et sperme, disent d'autres.

Baptiser le mystère âme, ou l'insondable Dieu, n'est point explication, mais bouche-trous des abîmes ;

le ramener au physiologique, même obscurité quant au cachot du moi, chambre de torture cernée par la Purulente.

Arcane fondamental.

 

Âme ou ovule, ovule ou âme,

seule leur perversité pouvait les contraindre à baver le postillon infecté de notre identité.

Dépravation fondamentale.

 

Dégringolade dans le moi, identification à lui, cause de toutes nos calamités ;

aussi bien, urgence de comprendre ce

Mystère fondamental.

 

Amour 1, chétive tentative pour rompre l'enfermement où notre Geôlière nous tient, volonté d'aller vers l'Autre, de nous fondre en lui.

Dès la première inévitable déconvenue, l'illusion se dissipe et nous reverrouille dans l'infranchissable “ cœur et noyau ”.

Chimère d'enchaîné.

 

Inévitables déconvenues de l'amour :

preuve de l'impossibilité de sortir de soi, de se détacher de son “ cœur et de (son) noyau ” pour assumer celui d'un autre.

Misère d'enchaîné.

 

Inaptes à devenir l'Autre, nous nous targuons d'un triste privilège : se savoir soi.

Vantardise. Un souriceau, un moustique ne doivent pas le savoir moins.

Confirmation : panique devant la main, la patte, le bec qui les menace, eux, et aucun autre.

Vérité fondamentale.

 

La conscience d'être soi, fléau tellement épouvantable que l'Orient est toujours prêt à payer en tortillis physiques et mentaux l'espérance de s'en “ délivrer ”.

En Occident, douter de cette conscience mène tout droit à l'asile.

East is East and West is West

 

Se croire soi, donc souffrir, c'est ignorance, dit l'Orient. Les “ éclairés ”, les “ rishis ”, fondus dans le Tout – ou le Vide – en sont “ délivrés ”,

tout comme nos mystiques, “ unis à Dieu ”.

À ceci près que ces derniers, bientôt précipités du haut de leur extase, que nos limites interdisent,

se voient enfoncés d'autant plus profond dans notre fange.

Amertume privilégiée.

 

“ Mais cette joie de l'amour mystique ne fut qu'un songe. Qui me reprocherait de vouloir mourir ” gémit la béguine Hadewijche avec Sainte-Thérèse d'Avila et presque tous ces fous d'amour.

Pour avoir cru à une bénédiction possible,

les mystiques se font les plus damnés d'entre les damnés.

Amertume privilégiée.

 

En dépit de l'Orient, qui le tient pour illusion,

soi, être soi, se sentir soi est certitude première.

Un nouveau-né qui braille la connaît déjà.

Misère fondamentale.

Le nouveau-né qui braille se connaît par sa faim, sa soif, son plaisir.

Non point conscience : pathos.

Pire encore : pathos exprimé par le seul physiologique.

Misère fondamentale.

 

Dès le départ, se sentir soi par la faim, la soif, la colique :

le sentiment initial de l'individuation relié à l'enveloppe de bidoche qui nous enferme, nous définit hyper-fugacement et nous sépare irrémédiablement du reste,

Misère fondamentale.

 

L' “ enveloppe de bidoche ” n'est pas “ le cœur et le noyau ” du moi ; pas même son habitacle,

mais “ le cœur et le noyau ” perçoit l'hermétique repli sur soi de la première ;

L'enveloppe détruite, ne lui reste plus aucun soi à percevoir,

Destruction radicale.

 

Le physiologique, aspect premier de l'individuation, juste trouille de la panse à la vue de sa fin.

Répulsion fondamentale.

 

“ Fin du physiologique, fin de son rôle de siège du 'cœur et (du) noyau', fin des limites, le moi devient le tout ”.

Le tout ? Plutôt le rien.

Privé d'être défini par le physiologique, donc désormais indifférencié, dissout dans quelque vague infini,

“ le cœur et le noyau ” cessera d'être tout court.

Violence fondamentale.

 

Fin du physiologique :

Que m'importe de me perdre dans une mélodieuse, une fluctuante totalité si j'y disparais, fût-ce dans une dévorante suavité.

Abolie, ravissement que je ne saurais goûter :

Spoliation fondamentale.

 

Née seule dans un cri, destinée à crever dans un spasme atroce que nul ne partagera, incarcérée dans mes douleurs ou mes trop rares joies étrangères même à ceux qui disent m'aimer,

je suis contrainte d'éprouver le stupéfiant sentiment de mon identité, basse-fosse de mon “ cœur et (de mon) noyau ” où m'a plongée la Lugubre qui, me divisant de tout, me cerne de Son néant,

néant d'où Elle ne m'a tirée que pour m'y reprécipiter,

moi,

Cellule de condamné à mort.

 

 

1 cf.. D'une malédiction in Vies de la Mort, 1992, Editions de la Différence.