|
Personne ne l'accepte. Plutôt que d'accuser notre condition pourrie, presque tous d'imputer nos maux aux chausse-trappes du destin. À nous d'être à l'affût, de déjouer ses pièges. Déjouer la Livide ? Prétention comique. Car c'est Elle, Elle toujours qui Se cache derrière nos petits déboires, ou nos chagrins les plus cuisants. Raminagrobis universelle, Elle nous guette, sort Ses griffes ; nous sommes les souris qu'Elle Se plaît à torturer, avant que de les gober. Son plaisir est de nous voir grelotter entre Ses pattes armées. Nos grotesques tentatives pour Lui échapper ne font qu'aiguiser Sa délectation de succube, et on a le sentiment que, depuis la nuit des temps, Elle ne S'est amusée à nous faire divisés, uniques, mortels que pour S'ébaudir des cabrioles que cette situation, qu'Elle nous fait, nous impose. Car nous sommes les victimes de Son crime originel, sans lequel nous ne serions pas. Il déploie son manteau de deuil sur le monde. Aveugles, à tâtons, nous nous cherchons les uns les autres, mais, dans les ténèbres sans bornes où Elle nous a plongés, ne nous signalent que nos gémissements. C'est vers eux que nous nous traînons, dans l'espoir insensé que ces plaintes, jointes aux nôtres, deviendront chants de joie. Hélas, elles demeurent à jamais discordantes, et ne débouchent que dans une cacophonie. Pourtant, rien ne nous décourage. Bouchés, obstinés, de génération en génération nous relevons le gant. Tel est notre ridicule, telle est notre grandeur. Que nous ne venions pas au monde abattus, découragés, tient à notre candeur. Mais qu'au bout de quelques années d'inéluctables déboires, nous ne sombrions pas dans un chagrin sans remède, relève de notre acharnement. Malheureux petits humains, valeureux petits humains, nés dans le monde ténébreux placé sous le sceptre de l'Exécrable, où nos cris les plus déchirants retentissent dans le vide, retombent sur nous et nous noient d'amertume, nous reprenons le combat. Et chacun de fourbir ses armes dans cette lutte d'avance perdue pour atteindre le bonheur, que la Tortionnaire nous refuse. Cette persévérance vers le mieux, cet entêtement borné, pour stupide qu'il soit, est notre gloire, il ne faut jamais plier devant l'ennemi – ou l'Ennemie – mais le défier. À jamais renouvelée, cette bataille absurde nous rend dignes de vivre, sa désespérante gratuité en fait toute la beauté.
Bouclés en nous-mêmes par les limites que la Calamiteuse, brisant la Vie – ou l'Un – dessine, ainsi destinés à coups et blessures de toute sorte, que permet l'enveloppe où Elle nous a fourrés, et qu'Elle cachette, espérer le bonheur ?
Rêve de primate ébloui. Rêve de primate ébloui : dans ce monde fractionné, lubie de la Gestapiste Cosmique, malheur nécessairement consubstantiel à la vie. Les tentatives pour y échapper, accéder au bonheur, risibles tortillements de poissons hors de l'eau, qui cherchent à respirer. Rêve d'agonisant
Isolés, indigents d'intelligence, de puissance, d'amour, de vie que nous voudrions immenses, refuser le malheur comme condition première, Rêve de primate ébloui.
Accepter
le malheur comme condition première ? De la préhistoire aux temps modernes, de l'Orient à l'Occident, telle est l'urgence de pallier notre sort avarié, que pullulent obstinément d'oiseuses panacées. Roueries de primates.
Sacrifices,
rites, danses pour le succès de nos petites entreprises de
récolte, de pêche, de chasse ou de guerre, Tristes trucs d'éclopés.
Urgence de s'assurer une bonne chasse ou une éternité de félicité, croissance de nos ambitions, ou plus juste mesure de nos calamités ? Cauchemar d'évolué.
La
croissance de nos ambitions est à la mesure de notre confort ;
Dépression d'évolué.
Humains pantelants, mais se réclamant d'un Dieu tout-puissant qui justifie leurs douleurs et les magnifie : Antidépresseur.
Comblés, éternels, unis, nous n'aurions besoin ni des dieux ni de Dieu. Divinités, suppuration de nos plaies. Pavillon des infectieux.
Faites pour panser les plaies, dont elles émanent, divinités, Sparadraps d'Hôtel-Dieu.
Lucide entre les lucides, le Bouddha déclare : “ 0, moines, sachez que toute existence est douleur. Naissance est douleur, vieillesse est douleur, tout comme la mort, comme l'union avec ce que l'on n'aime pas, la séparation d'avec ce que l'on aime ou l'impossibilité de satisfaire ses désirs ”. Et nous oserions prétendre au bonheur ? Rêve de primate ébloui.
“ Le Bouddha, lucide ? Un pessimiste ” me dit-on. “ Il oublie le ciel, la mer, les petits oiseaux et les moments de joie ”. Bien fugitifs, ceux-ci, bien fugaces, ceux-là. Plus nous y serons attachés, plus dur sera, par la Mort, d'en être arrachés. Vision d'évolué.
Vie éternelle ou : “ Peu importe de mourir puisque nous renaissons ”, prétendent, pour se rassurer, des acharnés. Renaître ? Roi dans une vie, clochard ou bacille dans l'autre, poète un tour, le tour suivant énucléeuse d'yeux d' enfants pour les vendre : couteau dont on a changé le manche et la lame, difficile de reconnaître, fût-ce notre âme, dans ces altérations. Vision d'obstiné.
La Bhagavad Gitâ, pourtant, confirme : “ En vérité, pour qui est né, la mort est certaine et certaine la renaissance pour qui est mort ”. Non pas consolation, bien plutôt comble de déveine. Vision de désolé.
À la sinistre perspective que notre malheur constitutif soit par surcroît répétitif, seul souci de l'Orient : esquiver personnellement le cycle damné des renaissances. Recette pour célibataires. l'Occident, persuadé qu'une seule et triste vie suffit à notre malheur, il peut lui arriver de rêver de palliatifs plus généraux Soupe populaire.
Ne pas souffrir, se détacher, non seulement fond de cuisine orientale, mais recette de tous les “ sages ” de tout temps, de tout lieux. Monotonie de ce Plat unique.
“ Si nous nous délivrons de toutes choses extérieures, Dieu nous donnera en échange tout ce qui est au ciel ” À moins qu'ils ne soient mystiques, comme Maître Eckhart qui dit cela, ne pas souffrir, se détacher, n'est qu'amorphe égalité de l'apathie. Plat pour ectoplasme.
À l'opposé du pénétrant Orient, les Américains tiennent le bonheur pour l'état naturel. Désespérés par la mort de leur fils à la guerre ou par un tremblement de terre, ils courent chez le psy, faire soigner cet état “ pathologique ”. Recette de simples.
Tenir le chagrin pour un état “ pathologique ” est certes plus réconfortant que de l'imputer à un vice d'origine. Recette de simples.
Chagrins ou états pathologiques, gabelle prélevée par la Pestilentielle, que ces heureux refusent de reconnaître. Recette de gogos.
Pas heureux et inaptes à l'être, mais refusant héroïquement de l'accepter, en Occident, depuis Saint Just, nous revendiquons le bonheur comme un droit. Cuisine à bonnet phrygien.
Cuisine à bonnet phrygien : Révolte fondée contre ceux qui, par pouvoir ou par force, infligent à d'autres des malheurs dont ils font leur bonheur. Sauce : Émeutes, révolutions, guerres de libération, morts étendus sur le carreau, veuves, orphelins éplorés, manchots, unijambistes courant dans les rues, sang dégoulinant en rigoles : Fricassée.
Fricassée, espérance de bonheur pour sortir d'un malheur précédent ? Soulagement dont les trépassés “ pour la cause ” ne bénéficieront guère. Sauce gâtée.
Trépassés, estropiés pour une cause, bonheur transmué en malheur, Recette universelle.
Esquivade du malheur, bonheur état naturel ou droit au bonheur, formidable obstination de l'espèce à tenter de se régaler de la platée interdite. Touchante goinfrerie.
Affamée de bonheur, ou pressée de se dépêtrer de ses malheurs ? Un peu moins de malheur, un peu plus de bonheur, seul maximum possible. Recette de restaurant du cœur.
Bonheur ici, malheur là-bas, naissance ici, trépas là-bas, sous la tyrannie de la Satrape des Vagissements et des Râles, fort à craindre que la somme de malheur ne soit constante dans le monde. Cuisine des Enfers.
Somme de malheur constante dans le monde, changer de malheur, seul soulagement possible. Repas de Noël de clodos.
|