... Tout est continu :
être se presse contre être ”

Parménide

 

OUTE la nuit, Elle est là ; le jour aussi, tapie, dans les coins sombres. Et je La vois qui Se glisse, furtive, derrière ceux que j'aime, dressant Sa faux, dégoulinante de sang, et de cervelle. Je L'ai toujours vue, depuis mon enfance, comme j'ai toujours senti Sa main de glace posée sur mon épaule, prête à glisser le long de mon cou, et à le serrer. Et je m'étonne que les autres ne La voient pas, Elle, la Voilée trop voyante, qu'ils ne La sentent pas, qu'ils n'agissent pas sans cesse sous l'urgence de Sa pression. Car Elle est évidence initiale, certitude première, et dernière.

Mais, sans doute, je me trompe. Ils doivent La pressentir. N'était Sa perpétuelle menace, bougeraient-ils d'un cheveu ? ne resteraient-ils pas plutôt allongés sur des coussins, de jute ou de soie, à tirer sereinement sur quelque narguilé ? S'ils s'agitent, c'est qu'Elle les presse, qu'ils savent qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'Elle engouffre chaque seconde qui passe et que, jamais, Elle ne la rendra.

Mais ils n'en conviennent pas. Ils ne veulent pas en convenir. L'omniprésence de la Funeste qui dès le berceau, où Elle nous lâche, étend Son ombre sur le plus clair de nos heures, est trop atroce à supporter. Ils s'ensauvent, trouvent des biais, tirent des rideaux qui leur permettent de ne plus La voir, de se raconter qu'ils agissent à leur guise, libres d'Elle, et de Son couperet. Ils se grisent de gestes, de petits succès ; même leur ruine ou leurs échecs leur permettent de se distraire d'Elle, la seule coupable, reportant Sa faute sur la société ou le destin, qu'Elle domine.

Car tout est issu d'Elle et à Elle seule voué. De l'origine cosmique des mondes au sort de l'unicellulaire, Son règne est absolu. La Mort n'eût-Elle craquelé de Son non-être béant le tout-être homogène où tout reposait avant que rien ne fût, point de galaxies, d'étoiles, de planètes, moins encore de cancrelats d'humains, qu'Elle sépare les uns des autres de Son infranchissable néant, infecte dans le germe de maladies et de vieillesse, avant que de les écraser — mais tout eût été être, sans début ni fin, sans “ un plus ici ni un moins là-bas ”, dans une égalité lisse que rien, jamais, n'eût troublée. Car Elle seule distingue l'être de l'un de celui de l'autre et, si Elle crée de la sorte la “ charmante variété ” du monde, ses paillettes et ses flamboiements, c'est pour mieux y introduire la tragédie. Sans la fissure qu'Elle S'est plu à creuser entre les hommes ou les choses, tout eût été le même, uniformément, l'Autre eût été moi et moi l'Autre. Dès lors, fin de l'histoire, des histoires, des arrachements, des trépas, des deuils, des espoirs déçus, des peurs qui nous ravagent, mais règne de l'indifférencié où l'indiscernable Tout se tiendrait coi, dans une sereine monotonie, qui serait paix totale.

Las ! l'Anéantisseuse est perverse, et prend plaisir à torturer. Même, il m'a souvent semblé que la multiplication des cieux aux confins desquels Elle Se divertit à malaxer encore de nouvelles Voies Lactées pour étendre Son royaume, n'était que la plus vaste manifestation de Sa méchanceté gloutonne, qui ne crée, que pour rengloutir. Car cette terre où nous sommes, cette boulette de boue qui roule dans l'espace épouvanté, arrachée à l'impassible Indivisé que la Sinistre a jadis violé, Elle la ravalera, comme tout le reste. Parfois même, il semblerait qu'Elle n'ait haché le tout-être en kyrielles de parcelles qu'afin de déglutir plus facilement et d'apaiser ainsi Son appétit sans fond.

Plus tard, quand Elle aura tout ré-ingurgité, après un instant de repos, Elle éructera de nouveau ce qu'Elle aura bâfré ; une fois encore ce sera la première étoile et, bien plus tard de nouveau, dans un dernier hoquet, le premier homme, qu'Elle n'émettra que pour garnir, en dessert, Son garde-à-manger d'ogresse.

 

 

Je conviens que ma vision n'a rien de scientifique ; elle rejoint pourtant celle du PRALAYA, grand cycle d'émission et de résorption de l'univers, selon les textes mystiques des Veda : les Upanishad, et dont la science contemporaine paraît se rapprocher. Toutefois Kali — la Mort — n'y tient pas le rôle que je lui attribue.

Peu m'importe. Moi, je La sens là, partout, régnant sur l'univers, où rien ne naît, que pour crever. Fût-ce le ciel, fût-ce un amas d'étoiles. Dès lors, comment ne pas voir en tout lieu Son emblème ? Plus Son règne est étendu, plus grandes sont notre dérision et notre misère. Elles sont à la mesure exacte de l'écart entre notre ambition, vaste comme l'œuvre de la Néfaste, et nos possibilités d'infusoires. Là gît notre disgrâce, notre inconsolable douleur. Nés infimes, nous voudrions être tout, alors que nous ne sommes rien.

Aussi bien soit-Elle maudite, à tout jamais, Elle, la Vicelarde, qui ne nous arrache de la quiète égalité primordiale qu'afin de nous plonger dans la famine d'un absolu, qu'Elle ne nous laisse entrevoir, que pour nous en priver. Odieuse Suprême, Super Abominable, je n'ai jamais compris qu'au lieu de louer on ne sait trop quel bienfaiteur qui aurait eu la cruauté de nous immerger dans cet univers “ d'impermanence ” et de douleur pour manifester enfin la charité de nous en retirer, l'humanité tout entière ne se soit jointe pour hurler sa haine de l'Infecte, Reine des Naissances et des Trépas. Car c'est Elle qui, dans un ricanement nous tranchant du reste, nous flanque dans ce bourbier pour le plaisir obscène de nous y voir gigoter, jusqu'à ce qu'Elle nous y noie, jusqu'à ce qu'éclate à la surface la dernière bulle de notre expiration — parfum pourri dont Elle fait Ses délices.

C'est pour dire mon abhorration de la Mauvaise, de la ridicule tragédie où Elle nous a plongés que je prends une fois de plus la plume. Mais, une fois de plus encore, je crains de ne parvenir à soulager l'indignation dont je suis pleine. Car je n'écris que pour cela : tenter de me délester de la colère qui devrait nous soulever tous, et qui m'étrangle, jusqu'à suffocation.

Mais c'est aussi pour clamer l'admiration, qu' en proportion inverse, m'inspire la constance des hommes, des pauvres petits hommes que nous sommes, condamnés à nous échiner dans le marigot où Elle nous enfonce. La condition qu'Elle nous fait est indigne ; nulle autre espèce pensante que la nôtre n'eût accepté de vivoter dans cette mare, qu'Elle croupit. Écœurée par tant de mauvais pouvoir, elle se serait laissé périr noyée dans un suicide généralisé.

Mais nous, loin de nous laisser abattre par Ses farces de goule, en dépit d'Elle, contre Elle, fourmis fières et obstinées, nous bâtissons des cathédrales, des ziggourats, des pyramides, nous composons des poèmes et des chants, nous traçons des routes, édifions des ponts pour nous rejoindre, des hôpitaux afin de soigner les purulences qu'Elle nous inflige. Pareil courage force le respect, parce que rien n'est aussi grand qu'une mêlée où les plus démunis se jettent sans ciller, devant une défaite certaine.

Dès lors, gloire aux hommes de s'entêter dans leur débilité à relever le gant, à persévérer dans leurs entreprises qu'Elle destine à l'échec,

et honte, oui honte à Elle de nous avoir précipités dans cet antre des douleurs et des peines,

où Elle nous séquestre.