0

 

      Presque nu, les jambes soigneusement épilées, le dos délié, la clavicule aérienne, l'épaule dodue, ses belles fesses charnues tendant la soie de la très courte tunique, charmant et nu, Shad dormait.

      La puberté avait ombré sa lèvre fraîche, semé quelques poils follets, attendrissants, sur son menton pointu mais ses joues gardaient la délicieuse rondeur de l'enfance.

      "Ce qui nous plaît en l'ayon, pensait-elle, c'est le contraste harmonieux entre les angles et les courbes."

      Appuyée du dos contre l'arbre qui posait sur le beau corps endormi son ombre protectrice, immobile, l'air sévère et clos, une yulhane 2 le détaillait.

      "Mais la beauté que chantent les poétesses, ce charnel et ayonin privilège de la beauté, n'est qu'une grâce éphémère."

      Ses cheveux blancs tirés en arrière, serrés en un haut chignon, dégageaient ses traits accusés, déplissaient un peu le grand front olivâtre et sérieux, lourd d'images et de pensées.

      Un assez gros pendentif gris, en forme de losange, jetait une note claire sur son vêtement sombre.

      "La longue cuisse qui vient s'accrocher à l'angle d'une hanche délicate et sèche, le sexe, doux hochet, niché sous l'idéal pentagone du ventre plat, l'éventail de la lisse poitrine, arrêté aux nettes clavicules pâles, le maxillaire précis et la joue pommée, sont les atouts exclusifs du jeune fils."

      Son regard épousait la candide et belle forme abandonnée. Les chairs azurées avaient une fraîcheur lumineuse. Doux et fin le profil se découpait sur la masse cuivrée des longues boucles emmêlées.

      "L'espace autorise ces lignes parfaites, à la fois droites et rondes, désirables, troublantes... puis les brouille."


      La yulhane se détacha de l'arbre, s'approcha, se pencha sur Shad.

      "Toute l'ayonine séduction disparaît. Le charme s'efface..."

      Elle défit son pendentif, allongea la main et, concentrée, le posa délicatement, comme sur une étagère invisible, un peu au-dessus de la poitrine de Shad, le posa, en l'air, sur rien.

      Elle se redressa.

      "...Et l'exigeante conscience, attristée et déçue, se détourne du bel objet."

      Avec une légèreté de feuille, lentement, le pendentif commençait à descendre.

 

 

L'initiation de Luan Di (l'enfance)

 

      - AaaaNnnnnHwô !

      La fillette se fendit et, sur ce cri, faucha l'espace d'un geste tranchant de l'avant-bras. A quinze pas un grand morceau de haute prairie se coucha, comme écrasé du souffle brutal d'une vigoureuse coulée de vent.

      - Assez bien, fit une voix nette. Mais la précision manque encore.

      Luan Di, calée sur ses reins, anima d'une longue ondulation des membres qu'elle détendait ainsi, à la manière des danseuses-lutteuses. Elle n'avait encore nulle part réussi cette figure d'action à distance et éprouvait une fierté que la réserve de la Yan Li n'arrivait pas à ternir. Elle lui jeta même un regard espiègle. D'un air fanfaron, la parole vive et claire, elle lança :

      - Eh ! Ce n'est pas si mal. J'ai trébuché sur cette sale pierre!

      Du bout de sa botte elle fouetta le sol et fit jaillir un morceau d'ardoise qui eut une fausse trajectoire et vint s'aplatir d'un schtock ! mat sur la longue robe de l'initiatrice.

      - Etudier son terrain fait partie de la figure, dit celle-ci.

      Luan ne lui vit faire aucun autre geste que lever doucement, à peine, la main et pourtant le lourd morceau d'ardoise monta tout seul, comme allégé, étiré, pris d'une ondulation, se fit d'un bleu moins gris, fut pareil à une aile, une oisillonne, vint se lover au creux de la paume ouverte et, là, se figea et redevint pierre.

      La Yan Li la fit tomber sur le sol, à ses pieds, pivota et s'en fut, laissant la fillette médusée.

       


      2 Dans les mots issus de la langue yewhina : le "u" se prononce "ou".