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Quand Neï atteignit les Collines Rouges, la soleille était haute encore et la première chose qu'elle entendit et vit en arrivant au village fut un groupe d'enfantes 5 qui se roulaient dans la poussière en riant. Tant filles que garçons, les petites yulhanes portaient de courts pagnes de peau qui passaient entre les jambes et se rabattaient devant et derrière en deux pans. Ils étaient tenus au ventre par une lanière. Leurs cous, leurs bras, leurs chevilles s'ornaient de colliers et de bracelets faits de cordes de boyau passées dans des perles d'argile cuite colorée. D'autres se mêlaient à leurs cheveux longs nattés en des coiffures compliquées. Quoiqu'ainsi parées, comme une d'entre elles avait traîné une lourde gourde de peau pleine d'eau et l'avait versée sur le sol poussiéreux, elles s'éclaboussèrent de boue avec des cris joyeux. Neï contempla ce spectacle et ses traits restaient pleins de maussaderie. Toutefois ce n'était qu'une expression due à la forme de sa bouche tombante et à ses longues joues. Le village des Collines Rouges était fait d'une seule maison tressée très longue, soutenue par de nombreux poteaux, et divisée en appartements. Neï se dirigea vers la partie du milieu, occupée par la Mère de la Famille. La Mère était assise sur son trône de bois aux accoudoirs sculptés de pouliches. Toute petite, ratatinée par le grand âge ("la large étendue" disaient en fait les yulhanes car la durée leur apparaissait comme spatialité), la Mère avait une tête aux traits maigres et aigus, le menton pointu, le nez courbé, les joues creuses et les pommettes saillantes. Sous les sourcils blancs hérissés les yeux étaient petits, sombres et vifs. Ses cheveux disparaissaient sous une grande coiffure très travaillée, richement décorée de choses précieuses, coquillages et cailloux rares, perles d'argile anciennes, plumes d'oiselles difficiles à apprivoiser, queues de petites rongeuses à la fourrure très douce, asheïa minuscules sculptées dans l'ivoire le plus fin. Autour de son cou pendaient, attachés à des lanières, divers objets de pierre, d'argile, de bois ou de corne. Ils recouvraient toute la partie supérieure de son vêtement qui était une longue robe de peau de bufflonne, grattée et cousue de perles minuscules et colorées. Ses longs pieds maigres et nus, aux orteils entourés d'anneaux d'os et séparés par de menues plumes, étaient posés, exposés, sur un petit tas de fourrures blanches qui faisaient comme un coussin. Neï s'agenouilla, les toucha du front, comme le voulait la salutation à la Mère. Elle se redressa et attendit un signe. La Mère retourna sa main gauche qui était posée sur la tête d'une des pouliches de bois et en déroula la paume offerte. A cette invitation Neï dit : - La capture est renouvelée. (Elle disait en fait : "La capture est retracée sur l'étendue.") Rassurée quant au maintien du pouvoir des apprivoiseuses sur le gibier la Mère eut une mimique d'approbation. Sa voix rauque, essoufflée mais non sans fermeté, fit : - Que la Grande Aïeule en soit remerciée et à cette expression Neï répondit la traditionnelle "aïm an aïm". Mot à mot "cièle devant cièle" signifiait, ici, que l'apprivoiseuse répétait la même parole. Dans d'autres contextes "aïm an aïm" se traduirait plutôt par "oeil pour oeil" ou "les deux font la paire" mais aussi par quelque chose comme "ainsi soit-elle" voire "comme vous voudrez". On employait beaucoup "aïm an aïm" qui, globalement, exprimait la réflexivité. Contrairement à la réitération, la répétition, qui sous-entendait un retour en arrière, cette expression posait devant le reflet d'une parole ou d'un fait. Si bien que les yulhanes ne disaient pas "Je te répète ceci" mais "Je te reflète ceci" et là encore leur conception de la durée était spatiale. Enfin refléter "aïm an aïm" quand la Mère faisait : "Que la Grande Aïeule soit remerciée" prenait une profondeur respectueuse particulière car cela exprimait aussi que la Mère vivante, ici, était l'image même, dans le miroir de l'espace (les yulhanes disaient l'étendue), de la première des Mères, la Grande Aïeule.
"Au début était l'Etendue et l'Etendue était la Mère des Six Géantes (racontait la mythologie tamyane) et les Six Géantes étaient celle du levant, celle du couchant, celle du côté de l'ombre, celle du côté de la lumière, celle de la cime et celle de l'abîme. Et parmi ces géantes elle 6 y avait les trois filles, Ayan, Tha, et Shû et les trois garçons Lin, Uh et Gmô. Ayan était la Géante du Levant, Tha la Géante de la Lumière et Shû la Géante de la Cime. Leurs frères, Lin, Uh et Gmô symbolisaient respectivement les directions du couchant, de l'ombre et de l'abîme. Ses enfantes se posaient comme des directions mais aussi des limites à l'Etendue et Elle dit : - En sortant du Milieu de Moi ces Géantes ont posé la Première Direction mais aussi la Première Limite et cette chose ne me plaît pas, aussi je vais les manger et Elle attrapa Tha par une de ses jambes et Elle ouvrit son immense bouche. Mais son ayon, Feï, qui lui était tout dévoué mais qui voulait préserver la vie de ses filles, dit : - Nos enfantes ne définissent que six directions parce qu'elles sont six seulement et cela est Ta Limite mais si tu les laisses prospérer et grandir elles auront à leur tour des enfantes et ces enfantes en feront d'autres et chacune écartera un peu sa direction de celle de sa mère et de celle de ses soeurs et alors tu retrouveras tout ton rayonnement et il formera mille et mille plis de lumière comme un beau manteau. L'Etendue se laissa charmer par les paroles de son ayon et quand Elle vit finalement que les mille générations suivaient et creusaient plus profondément les mêmes six rayons qui s'épaississaient et formaient une grande figure qui La limitait d'une manière solide et impossible à détruire, Elle vit aussi que son ayon l'avait trompée mais que la chose ne pouvait plus être changée. Pourtant Elle voulut avoir le dernier mot, comme c'était son droit, et dit : - Ces Géantes deviendront des naines et ces naines s'appelleront les yulhanes. Et, dans le bouche de l'Etendue, ça n'était pas là une parole flatteuse mais les yulhanes ne le virent pas ainsi et continuèrent fièrement de suivre une des six directions qui pour leur Mère étaient six limites. Et c'est ainsi que l'Etendue ne mangea pas ses enfantes mais se détourna d'elles si bien qu'un long travail devint nécessaire pour pouvoir refléter la liberté première et seules les sages et fines gadshin savent encore faire cela." Le Shadni, Recueil de textes sacrés de Tamyam.
Pour les yulhanes préhistoriques, l'image fondatrice était celle de la Grande Aïeule, celle dont les Mères étaient sorties et que certaines voyaient comme une yulhane gigantesque, aussi haute que le Mont Thaï et peut-être plus encore et, quand la cièle tonnait, on disait que c'était la Grande Aïeule qui se mettait en colère et, quand elle laissait tomber des trombes d'eau, que c'était la Grande Aïeule qui pleurait pour soulager sa colère. Elles ne pensaient pas que cette colère était tournée contre elles mais contre le Ter 7 lui-même, bête indocile... La yulhane préhistorique croyait en l'amour de la Grande Aïeule et ne la craignait pas. Bien plus elle redoutait le Ter qu'elle voyait comme une immense bête, de sexe mâle. Certaines familles anciennes disaient que c'était une gigantesque tortue mâle têtue et obtuse, d'autres que c'était un mâle de bisonne ou d'ourse. D'autres encore le voyaient en bête fabuleuse faite de plusieurs, avec les griffes et les ailes d'une oiselle rapace, le mufle d'une lionne, la poitrine d'une cavale et la queue d'une poissonne. Mais partout c'était un mâle de ces espèces - réelles ou imaginaires - car les yulhanes appelaient leur monde aï Yev et aï signifie "le".
5 Ayu elendaï, l'enfante. 6 Traduction de la forme neutre issa. 7 Aï Yev.
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