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Le village du Lac Bleu, construit sur pilotis au bord de l'eau, y avançait des appontements aux pieux desquels s'attachaient des barques plates. Yani en gagna le coeur qui formait une véritable rue au-dessus des eaux et entra dans une habitation à la façade décorée d'innombrables coquillages aux mille nuances de brun, de gris et de blanc : l'Enimoï. Là vivaient les ayons qu'on appelait "enim" et dont était Shad, son jeune frère. Au mot enim on donne deux origines. Soit il provient de la basse-tamanarane et est une déformation d'agnin, la source, soit il vient de la djezerane ancienne où Nym est le dieu-lune. Mais quelle que soit l'origine du mot enim, il désignait le Père Fertilisateur de la Famille, du moins traditionnellement. Pour l'aider dans sa fonction les yulhanes peuplaient sa maison des plus beaux jeunes fils échangés avec les autres Familles au cours des divers enimeyè de la belle saison. Yani, à la dernière réunion du pays Thyl, n'avait pas voulu échanger Shad, qui atteignait pourtant quatorze saisons froides et pour lequel une yulhane des Collines Rouges lui avait offert cent journées de travail des deux plus forts yandaé de sa Famille, eux-mêmes acquis auprès de la Mère de la Plaine en échange d'une assez belle asheïa de pierre. L'asheïa était une sculpture qui représentait invariablement une yulhane mais elle pouvait être une minuscule amulette ou une grande statue ; elle pouvait aussi servir de poignard (les jambes formaient alors une pointe effilée, le buste était le manchon et les bras se fondaient en lui) ou de cuillère et sa forme s'ouvrait, s'étalait. Certaines asheïa étaient de bois, d'autres d'argile et de pierre. On faisait en belle saison des asheïa avec de la paille, des lianes, des armatures d'osier recouvertes de peaux. On les couronnaient de liserons aux fragiles fleurs blanches et roses. Plus nombreuses étaient les représentations de la yulhane et plus la bonne fortune se manifestait, croyait-on, et les plus anciennes sculptures, conservées dans les Familles et les temples sur des dizaines de générations, avaient une grande valeur et appartenaient au matrimoine de la yulhanité. Une autre grande réunion que l'enimeyè (l'échange des enim) était l'exposition par les Familles de leurs traditionnelles asheïa et des nouvelles créations. De grandes comparaisons s'y faisaient. Les yandaé, les mâles travailleurs, étaient les ayons qui, n'ayant pas été éduqués pour l'enimoï, étaient utilisés pour leur force. Ceux qui n'avaient ni beauté, ni force s'occupaient des enfantes.
Cent journées de travail de deux yandaé aux muscles puissants était un prix important. Mais Yani l'avait refusé. Elle projetait pour son jeune frère un autre destin que la Famille des Collines, et, comme toute apprivoiseuse, elle rendait son attente active en en observant les germes. Shad, nonchalamment étendu sur une estrade recouverte de nattes de joncs parmi d'autres jeunes fils indolents, demi-nus, mangeait un gros fruit juteux, les lèvres noyées dans la chair sucrée. Une apprivoiseuse n'était pas une yulhane ordinaire car elle cultivait la chasteté qui aiguisait ses dons ; son noble désir de maîtriser les secrets de l'apprivoisement lui faisait canaliser les désirs charnels inférieurs. Yani, néanmoins, aimait bien l'enimoï et s'attardait, un peu rêveuse, sur le seuil. Shad la rejoignit. Il s'était enveloppé d'une cape de peau souple et, dehors, avait l'attitude modeste et pudique qui convenait. Il suivit sa soeur. Elles quittèrent la Rue du Milieu pour un passage étroit et sans barrière, derrière les maisons, et de là atteignirent l'habitation de l'apprivoiseuse qui n'avait qu'une pièce peu meublée mais vaste, propre et aérée. Elle désigna à Shad un tabouret de bambou et lui offrit une petite coupe d'eau car il était son hôte. Elle le regarda boire, admirant sa beauté. Elle dit : - Le pays de Thod prépare son enimeyè et je veux t'y conduire. Tu dois te tenir prêt à la soleille levante, devant l'enimoï. Je veux que tu ne dises cela à personne et, si tu le fais, je le saurai. Elle avait rendu son ton sévère car c'était nécessaire pour combattre l'étourderie naturelle d'un jeune fils. Il ne comprenait pas que les paroles créent des images que les autres esprits s'approprient, modifient et influencent de telle sorte qu'ils déforment ou entravent - même involontairement - le destin de ce qu'on entreprend. "Entoure-toi de silence, dit un proverbe d'apprivoiseuse, il est le nid de ta réussite." Mais le sexe ayonin était extérieur et superficiel (contrairement aux sexe yulhanin, intérieur et profond) si bien que les ayons n'avaient aucun don naturel pour comprendre le monde secret des esprits. Shad répondit : "Aïmshû", d'aïm, cièle et de shû, obéir et qui était la formule par laquelle un ayon doit répondre à l'ordre d'une yulhane ou la fille à celui de sa mère. Yani vit qu'il le faisait mécaniquement et avait déjà oublié ce à quoi il obéissait. Il jouait avec une amulette en forme de losange qui pendait sur sa poitrine et l'admirait à la dérobée. - Montre-moi ce bijou, fit-elle en tendant la main. Bientôt le pendentif fut dans sa paume et, comme il s'agissait d'une asheïa, elle réprima fortement sa colère, serra ses doigts dessus et alla chercher dans un coffre une bourse couverte de motifs serrés de perles que Shad convoitait depuis plusieurs lunes. Elle la tendit à son frère, l'autre main close sur le pendentif. Les yeux de Shad brillèrent car la bourse avait de vives couleurs quand l'amulette était juste une pierre grise gravée d'une silhouette. Yani fit encore : - Je te reprendrai cette bourse quand j'apprendrai que tu as parlé de notre voyage. Si tu le fais... Cette fois elle vit que Shad avait compris. Il dit : "Je ne parlerai pas." Elle appela Let, sa voisine, et lui demanda de raccompagner Shad à l'enimoï ce qu'elle fit aussitôt car l'Apprivoiseuse était, derrière la Mère et avec la Gardienne, la plus importante figure d'une Famille.
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