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Enyu se réveilla à l'aube, renseigna de la direction qu'elle prenait la sacrificatrice de la Famille et s'enfonça dans la forêt. Elle rejoignit les rives de l'Aïdjen dont le bruissement continu était à son oreille un bonheur paisible que sa foi assimilait à la quiétude étale de l'en deçà. Les eaux couraient, vives, mais, si le vaste flot transparent se précipitait, c'était en un grand geste fluide dont l'unité et la persistance évoquaient les paisibles profondeurs de la conscience. Dans une boucle où le flot s'alanguissait, semblait s'être immobilisé, devenait miroir, un groupe de biches buvait. Leur fertilisateur, le mâle, dressait à l'écart ses hauts cors et, souvent, une biche, possessive et jalouse, tournait vers lui sa tête fine. Ses oreilles cessaient de chasser les mouches, s'immobilisaient et guettaient les murmures et les froissements. Enyu riait en elle-même, pensait : "Je ne prendrai pas votre enim, famille des biches de l'Aïdjen." Elle scrutait la harde du regard, cherchant sa victime. Avec une lenteur extrême, glissant dans les buissons au rythme des sautes de vent ou profitant d'une bousculade au bord de l'eau, elle s'approcha. Elle avait frotté son cou avec cet extrait que les sacrificatrices savaient tirer des dépouilles de biche et qui faisait croire à ces bêtes qu'elle était une des leurs. Elle repéra finalement une jeune adulte qu'elle pouvait surprendre et dominer. La biche se reposait sur d'autres du guet. A demi somnolente elle attendait que les dominantes aient bu et sa tête penchait. Enyu la captura. Elle tissa tout autour de cette tête assoupie le réseau serré de son attention. Elle l'observa longuement, sans presque ciller, jusqu'à ce qu'elle se décompose en mille éclats colorés que l'apprivoiseuse - tendant un fil mnésique - recomposa en cette image figée sur la paroi de la Caverne de l'Ourse. Elle s'emparait de son esprit. Quand elle fut certaine de tenir la biche en son pouvoir elle s'avança, avec moins de précautions, mais sans la quitter du regard. Les autres bêtes s'agitèrent et s'enfuirent mais la victime n'eut que des frémissements. Ses longues pattes se dérobèrent et elle glissa, se coucha sur le côté, alanguit la courbe de son cou. Sa tête roula. Toute sa volonté l'avait abandonnée et, quoique son coeur battît, elle était déjà un cadavre. Enyu relâcha la pression mentale qu'elle exerçait. Elle poussa une longue expiration et s'assit sur une grosse pierre. Comme elle laissait son esprit, étincelle dans le flot, aller avec la rivière, suivre la belle Aïdjen d'argent jusqu'au lointain delta de Djezereth, la Cité, la sacrificatrice la rejoignit. Elle était suivie de deux yandaé auxquels elle ordonna de porter la bête plus près de la rive. Ils obéirent puis se retirèrent à l'écart pendant qu'elle oeuvra. Elle prit à sa ceinture une longue asheïa de pierre dont les jambes jointes s'effilaient en une pointe au tranchant aigu, elle chercha et coupa la jugulaire de la biche et le sang rouge se répandit sur ses doigts et coula sur le sol. Quand il eut absorbé ce qui lui revenait, une mare s'étala puis ruissela vers l'Aïdjen où elle se diffusa. Enyu et la sacrificatrice, qui se nommait Utha, regardaient ce sang qui coulait. Mais les ayons n'y jetaient que des regards à la dérobée car le sang est affaire de yulhane comme l'indique clairement leur corps. Utha emplit ensuite sa grande gourde de peau, arrosa la coupure qui était nette et petite et le sol autour d'elle. Enfin elle fit un signe et les yandaé s'approchèrent du cadavre dont ils lièrent les pattes. Ils passèrent entre ces liens une perche qu'ils avaient apportée, chargèrent leurs épaules du fardeau et, sur un autre geste d'Utha, repartirent vers le village. Elle ne les suivit pas immédiatement. Elle s'approcha de l'eau, là où une frange rouge la bordait encore et, quoiqu'elle s'étrécît, laissait à la rive sa ligne sombre. Et son odeur. La sacrificatrice la frotta de ses mains nues défaisant le sable, en jetant des poignées dans le fil du courant, aidant la rivière à nettoyer la rive. Elle s'approcha d'Enyu et dit : - Nous avons assez de chair pour le prochain lune. 8 Enyu répondit : - Oshan. (Oshan signifiait "bonne".) Elle regarda la sacrificatrice partir, capturant sa silhouette. Utha venait du pays de Thod et ne sacrifiait pour les yulhanes de la Forêt Bruissante que depuis le dernier "espace des grains", l'époque de la moisson des céréales sauvages. Leur sacrificatrice était morte d'une courte maladie sans avoir formé quelqu'une pour lui succéder et elles avaient dû acheter, à l'Ecole des Sacrificatrices de Djezereth, les services d'une de leurs élèves. Après trois saisons chaudes et trois saisons froides Utha passerait son examen final et serait alors indépendante, libre de continuer sa fonction dans la Forêt Bruissante ou de l'exercer ailleurs. Elle était imposante dans son vêtement rouge traditionnel. Son corps exprimait une large confiance en soi et c'est de cette image simple, assurée et vivement colorée qu'Enyu s'empara, à l'insu de la sacrificatrice, car les apprivoiseuses ne dominaient pas seulement le gibier mais prenaient aussi pouvoir sur les autres yulhanes.
Quand elle regagna le village à son tour, la matinée était un peu avancée mais Lymn dormait encore, de son gros sommeil d'enfante, dont Enyu la sortit en massant vigoureusement ses petites épaules toute 9 en chantonnant la joyeuse "sumbediédayin" qui contractait :
"Ado sumboïdi aï obendi ayu yedan yin." (Le saut des petites bêtes attire la nouvelle-née.)
Trop grande pour être fascinée par les sauterelles Lymn n'en fut pas moins agréablement stimulée par ce chant traditionnel dont le pays de Thyl réveillait ses petites et qui était aussi une parole d'affection.
Yin est un verbe riche car il signifie appeler au sens le plus large c'est-à-dire aussi attirer, et exciter, faire se mouvoir, se dresser. De yin vient la yinaï qui incite, qui excite, qui stimule et à quoi, partout, la yanghui répond. Ces deux "forces" (mais les yulhanes disent "les deux finesses" ou "les deux subtilités") gouvernent la Totalité. A Tamanarev la yinaï est devenue le Yi plus profond et exprime l'appel de Déesse auquel on répond par la foi. Mais, dès la préhistoire, à Djezereth, le collège des apprivoiseuses était dirigé par les Dames du Yi comme l'atteste le losange gravé sur la pierre de son temple. Ce signe est le symbole sacré de Celle que les initiées appellent Ayan c'est-à-dire (la) "Voix". C'est l'appel absolu auquel on ne peut rester sourde et à quoi toute chose, partout, répond.
Quand Lymn eut fait, à la manière des enfantes, plus symboliquement que réellement, sa toilette, étalant d'un peu d'eau la poussière sur ses joues, qu'elle eut dévoré un gros fruit juteux et essuyé ses doigts poisseux sur son vêtement, Enyu lui dit qu'elle partait tout un lune : - Tu dois retourner chez tes parentes. - Est-ce pour toute l'unensheïdon (l'espace où crient les hirondelles) ? demanda la fillette. - Non. Je serai de retour pour la fête des moissons. Prends tes affaires. Je t'accompagne. Lymn regroupa dans un sac de peau ses outils et ses trésors. Comme toutes les yulhanes dès leur six ou septième cercle 10 , elle possédait une besace, une gourde, un bol, un couteau, une cuillère, une toupie, de la corde de boyau, des petits outils d'os (racloir, aiguille, poinçon...), des rangs de perles, de coquillages, des plumes, un galet rond tenant bien dans la paume, un bâton, une natte et une fourrure cousue en forme de grand sac où dormir en saison froide. Pour l'Elendon (cérémonie d'initiation qui révélait aux fillettes les mystères de la yulhane et les élevait ainsi au rang d'adulte égale aux autres) elle avait reçu en outre une asheïa de bois. Parce qu'elle était une élève apprivoiseuse Lymn devrait la remplacer dans quelques cercles, le quinzième, par une asheïa de pierre sculptée par elle-même et qu'elle ne pourrait changer qu'à son vingt-deuxième cercle. Ce qui importe quand nait une petite yulhane ce n'est pas tant quand elle nait que où elle nait. On note précisément les caractéristiques du lieu, par exemple : les petits fruits verts, la hauteur de la soleille dans la cièle bleue, les sortes de fleurs qui sont épanouies et celles qui attendent encore dans leurs boutons, le nombre d'agnelles et leur développement ; on restitue cette conjonction spatiale. Quand cette configuration reviendra, alors l'enfante aura non pas un an mais un espace et ce sera sa première étendue, son premier cercle.
- Comme elle est longue et lente, mère, la danse solaire ! soupire la fillette. Et la mère répond : - Tu l'as peu contemplée mais plus tu la regardes plus elle est rapide et, pour moi, elle tourne aussi vite que ta toupie. La fillette tire sur la corde de boyau et la toupie de bois virevolte, tourne et tombe. Et la fillette demande : - Elle tombe aussi la soleille ? La mère réfléchit : - La yesh (la prêtresse) dit : "Le geste de Déesse est si parfait et la surface des Réalités si lisse et si vaste que les toupies célestes ne cessent de tourner que dans les profondes ténèbres de l'Immobile... Et ce n'est que quand toute la Lumière est partie." Le Chant de Sneï, de Syeden Y Lin, 6079.
Lymn regroupa et fourra dans la besace tous ces objets sauf la natte qu'elle roula, le bâton qu'elle garda au poing et le sac de couchage en fourrure qu'elle laissa chez Enyu car la saison froide était loin. Celle-ci, profitant de son attente, cherchait des yeux ses propres outils et affaires à emporter pour le voyage à Djezereth. Elle comptait rejoindre une caravane c'est-à-dire emprunter la Grande Piste de Tamyan à Djezereth qui traversait de nombreux villages et lieux d'étape. La mère de Lymn n'était pas une yulhane importante mais elle voyageait beaucoup et ce fut donc son ayon qui les accueillit. Il vivait avec les trois soeurs aînées de Lymn dans un arbre écarté au pied duquel logeait le yandaé qui les servait. Ce dernier avait été échangé contre un des fils qui exerçait la même fonction auprès d'une autre Famille, comme le voulait la tradition. Accroupi devant son feu, il y cuisait des galettes. Il leur jeta sous ses gros sourcils un regard circonspect qu'il voila rapidement, continuant sa tâche, car c'est une insolence pour un yandaé de dévisager une yulhane et d'ailleurs, comme tous ses semblables, il craignait les apprivoiseuses.
"Eshad était la Mère de Djezereth et la Dame du Yi était Seden et on était en la millième nônsoï de l'Etendue de Ptâ et à l'espace des "coupes d'or" (les primevères) et là un yandaé du nom de Tlalul - que l'Immobile avale sa lumière ! - attaqua une apprivoiseuse, qui s'appelait Enae et qui était la fille de Djetten fille de Thuma, et la sacrifia. Il ne détruisit pas son esprit pour que son corps soit détruit comme font les apprivoiseuses. Son naturel d'ayon le faisait impropre à l'apprivoisement. Il détruisit son corps pour anéantir son esprit. Alors la Dame du Yi convoqua devant la Mère, au shendu (tribunal en plein air), les apprivoiseuses du collège et les yulhanes qui possédaient des yandaé. Elle fit ce discours devant l'assemblée : - La yulhane est-elle une guenon ? La guenon n'a pas pouvoir sur son mâle et c'est ce qui fait d'elle une guenon. La guenon ignore ce qu'est l'influence et son esprit est sans force. La guenon est une bête. Et je demande encore : la yulhane est-elle une guenon ? Est-elle une bête stupide qui grimace et mange des poux et que son mâle domine par la force de son épais corps sans esprit ? Ou la yulhane est-elle l'enfante chérie de Déesse, douée de conscience et d'influence et c'est par ce divin et double don qu'elle domine ?" Des approbations s'élevèrent. - Nous sommes les enfantes de Déesse ! Nous sommes les yulhanes ! Nous avons l'influence ! firent des voix assurées. Et la Dame du Yi les laissa s'exprimer puis elle reprit, regardant le groupe d'apprivoiseuses : - Enae a mérité son sort ! (de grands murmures de protestations coururent autour des têtes) Elle l'a mérité. Elle n'a pas regardé la montée du shin rouge ( énergie violente) nécessairement perceptible chez ce yandaé. Elle ne l'a pas contrôlée. Elle a oublié la base même de son art qui est la maîtrise du shin, sous toutes ses formes. Elle a oublié qu'il rejaillit sans cesse de sa racine qui est profonde comme le Ter lui-même, qui rejoint le centre même de ce Ter. Elle a oublié que l'ayon plus que la yulhane, de par son sexe est d'essence terrestre, que son naturel même l'empêche de savoir maîtriser le shin parce qu'il a été créé pour le jaillissement. Elle a oublié ses dons et ses connaissances et l'ayon, grâce à sa force, a sacrifié son corps ! Un long frémissement passa sur l'assemblée car on ne sacrifiait que des bêtes (et parfois des yulhanes) dont l'esprit avait été endormi et faire couler le sang d'un corps en pleine conscience leur semblait une action des plus viles et répugnantes, d'une violence, d'une brutalité et d'une laideur dignes seulement d'une bête sauvage. La Dame du Yi continua : - Le yandaé doit être sacrifié et, avec lui, ceux que nous désignerons. Et la Dame du Yi fit conduire devant elle, un par un, tous les yandaé de Djezereth et, finalement, trente furent sacrifiés. Chez ces trente-là elle avait vu la montée du shin rouge. Et ensuite quelques fils furent sacrifiés et l'on vit de moins en moins chez les ayons de cette énergie mauvaise et on croyait que la racine était totalement arrachée." Les Papyrus de Djezereth. Textes spirituels du Zaïn.
Enyu sentit que le yandaé était fatigué par ses rudes et monotones tâches quotidiennes et que son shin jaune verdâtre ne présentait aucun danger potentiel sinon pour le bon fonctionnement de ses propres organes. Mais ça n'était pas à une apprivoiseuse de soigner les yandaé. Ils préféraient d'ailleurs les remèdes de bon-ayon (d'infectes mixtures et des amulettes). La père de Lymn, Dem, court et large, les attendait au sommet de l'échelle de bois, sa masse les empêchant d'avancer. Ca n'était pas hostilité mais épaisseur de cervelle autant que de corps. Il ne réalisait pas vraiment qu'il gênait le passage et Lymn dut dire : - Pousse-toi mon père. Il s'effaça alors et son mouvement répandit autour de lui son odeur de fumée car il se disait malade et restait toute la journée, même en belle saison, près de son feu. Il approchait les cinquante-trois cercles. A force de manger et de ne rien faire, soufflé de mauvaise graisse, il semblait en effet ne pas se porter idéalement. Trop paresseux même pour veiller aux intérêts des siennes en flattant Enyu, il fit peu de civilités, montra un siège d'un geste nonchalant et commença à geindre et se plaindre comme si l'apprivoiseuse eut été une de ses filles : - J'ai tant souffert de ma jambe ce nuit 11 que je n'ai pu trouver le sommeil. On me laisse seul et sans secours. Je me demande où est Djin. Et Syan qui est chez celles du Lac ! Que fait-elle à fréquenter sans arrêt celles du Lac ? Sa Famille n'est pas assez bonne pour elle ? Mes filles sont des ingrates... Il jeta un regard attendri sur Lymn qui apportait à Enyu une coupe d'eau fraîche et son ton se fit sentimental. - Heureusement que ma petite sinasheïa (une asheïa en forme de couteau), si fine, a le Don ! Elle est la consolation de mes vieilles journées... Quoique ce fût un embarras, Enyu changea d'avis et décida d'emmener Lymn avec elle à Djezereth. Elle ne pouvait la laisser chez ce pauvre esprit ! Elle sentit la honte de la fillette et voulut la rassurer rapidement. - Nous partons pour Djezereth jusqu'aux moissons, mon élève et moi. Elle a voulu savoir si votre Dame avait quelque message à faire porter sur la Grande Piste. Lymn eut un long frémissement de soulagement. Son père n'en perçut rien et prit un air rêveur : - Aaah ! la Grande Piste... Il jeta un bref regard sur les jeunes traits fiers de l'apprivoiseuse mais son expression intense et froide fit mourir les mots sur ses lèvres. Il baissa les yeux, une de ses lourdes paupières s'agita d'un tic, il tripota à son gros poignet des bracelets. Enyu desserra son influence. - Je vous conseille de ne manger aucune chair jusqu'à la saison froide, sinon de poissonne et en petite quantité, et d'aller chaque journée jusqu'à la clairière où Nun vous donnera une herbe que vous mangerez fraîche et qui purifiera votre sang. Elle sentit que Dem, obstinément amoureux de sa propre paresse, ne voulait suivre aucune de ces recommandations. Aussi les répéta-t'elle du ton scandé aïshû, avec une clé. Le ton aïshû bénéficiait d'une bonne pénétration mentale ; la clé en rappellerait quotidiennement les termes (elle choisit la clé la plus utilisée, l'eau, car toutes, chaque journée, nous devons boire). A chaque coupe bue le père de Lymn entendrait en lui-même l'écho des paroles de l'apprivoiseuse et à chaque coupe sa culpabilité de n'y pas obéir augmenterait... jusqu'à vaincre son indolence. Ayant ainsi influencé Dem, Enyu en prit congé. Il grommela: "Aïmshû", l'air perplexe et attristé. Lymn se précipita sur l'échelle et passa en courant devant le yandaé qui mangeait ses galettes, imposante masse velue, accroupie devant son feu. Elle gagna le premier groupe de cabanes, un groupe riant. Elles n'étaient pas élevées dans les arbres comme celles d'Enyu ou de sa mère mais occupaient des plates-formes hautes de dix ayae (au singulier "ay" : main. On dit que c'est la mesure du bout du majeur à l'os du poignet de la main de Shadulha et cela équivaut à 19 centimètres exactement). Ces plates-formes entouraient ou jouxtaient des troncs et étaient reliées par des passerelles. On y accédait par un unique et large escalier de bois où deux gardiennes se tenaient en faction. Là habitait la jeune et nouvelle Mère de la Forêt Bruissante, Ethin Y Tha : l'amie de Lymn.
Nul doute que les premières Familles yulheïns furent des familles au sens strict, une mère, ses enfantes puis les filles de ses filles et qu'ainsi le mot mère fut synonyme de cheffe. Mais, en cet espace, les Familles comprenaient de nombreuses familles si bien que la Mère n'était nullement la vieille génitrice mais la benjamine d'une lignée dominante. Chez les yulhanes des Collines Rouges aussi - la Famille de Neï - la Mère très âgée était une benjamine mais la dernière représentante de sa lignée. Elle laisserait la Nêyad 12 à la benjamine de la lignée hiérarchiquement la plus proche. Les gardiennes qui connaissaient Lymn la laissèrent passer sans sourciller. Celle de gauche, Tiyi, lui fit même un large sourire qui découvrit une dentition ébréchée. C'était une Verte de Tamanarev (l'Ile de l'Est, à une journée de navigation du continent de Thal où se trouvaient les pays de Thyl et de Thod). On en voyait très peu ici car elles ne voyageaient pas beaucoup tenant leur longue île étroite pour le seul habitat digne de ce nom (et Tamanarev voulait d'ailleurs dire : la Demeure Sacrée). Elle avait la peau couleur d'olive et des yeux et des cheveux d'un bleu très sombre mais n'était pas de "lait pur", c'est-à-dire de lignée pure. Son père avait été acheté à Tamanarev par une marchande de Djezereth qui y écoulait de la résine de somale 13 . Elle l'avait choisi pour l'androcée de sa benjamine qui avait pris de sa semence et enfanté Tiyi, que la précédente Mère de la Forêt Bruissante prit à son service, par goût d'exotisme et d'originalité. Tiyi avait dans le village une charge légère qui lui laissait beaucoup de loisirs pendant lesquels elle ne détestait pas apprendre aux enfantes un peu de cet art du zaïn (la danse-lutte) qui allait avec ses fonctions. Aussi Lymn l'aimait-elle beaucoup et avait de la nostalgie pour ces après-midi entières passées à mimer ses rapides mouvements et le jeu de son grand bâton sculpté. Depuis qu'elle était l'élève d'Enyu, l'enseignement était beaucoup moins amusant. Elle n'avait pas osé dire à une autre qu'Ethin, son amie, qu'elle eût cent fois préféré être gardienne qu'apprivoiseuse. Tiyi avait remarqué la souplesse et la vigueur de Lymn mais elle n'était pas une initiée du zaïn de grande envergure et ne savait pas reconnaître les qualités fondamentales d'une bonne zenièh (adepte du zaïn, danseuse-lutteuse). D'ailleurs le don d'apprivoisement était plus prestigieux que le talent du zaïn même si la Consoeurie Zenoï, ayant à sa tête la Soeur Aînée et les Yan Li, avait été très puissante.
Yan Li : mot à mot "Sein de Lumière" car pour les yulhanes le sein, parce qu'il abrite le coeur, est symbole de courage et d'intrépidité et, parce qu'il nourrit du lait de la lignée les nouvelle-nées, est l'image de la permanence. L'enfante s'abreuve au lait même de l'Aïeule à travers les générations (et c'est du centre même de cette aïeule à travers les générations qu'elle vient). Selon les milieux et les époques, très riche signe, le sein O représente l'Aïeule mais aussi la stabilité remarquable de l'espèce et de ses civilisations mais encore le simple courage quotidien ("elle en a sur le buste !" est une expression courante d'admiration populaire). Pour le Zaïn, le sein est l'emblème de la générosité qui y est une vertu très haute aux codes compliqués car la Consoeurie a neuf mots pour définir les neuf sortes de générosité, la dixième n'appartenant qu'à Déesse et s'appelant : l'Indifférence Magnanime. Cette dernière était révélée par les Yan Li, au cours des Mystères du Zaïn, aux meilleures initiées. Lymn franchit plusieurs passerelles. Arrivée en bout de la dernière, elle effaça un rideau de perles de bois sculptées en forme de fleurs de somale et pénétra dans la fraîcheur d'une vaste pièce aux murs faits de tressages de bambous au travers desquels passait la lumière qui dessinait leur ombre rayée sur le sol. Des feuilles d'eucalyptus, jetées dans des coupes d'argile pleines d'eau bouillante, sur des petits foyers, emplissaient l'atmosphère de leur odeur amère et pure. La fillette eut la sensation qu'une masse très dense s'avançait vers elle et fut étonnée de reconnaître la mère d'Ethin qui était une yulhane plutôt fluette et de petite taille. C'était la première fois qu'elle percevait la psychosphère de quelqu'une. Elle enregistra cette perception de volume et de densité autour de l'image de celle qu'elle n'avait vue jusqu'ici que comme une yulhane "ordinaire", la mère de son amie. Cette dernière accueillit la jeune apprivoiseuse avec de chaleureuses formules et éclatait aussitôt de fierté : - Le croyais-tu petite Lymn que notre Ethin deviendrait si vite la Mère des Forêts Bruissantes ? N'est-ce pas merveilleuse? 14 Viens donc admirer les cadeaux qu'elle a reçus ce matin ! Ils sont venus de Tamyan ! Affinée par son impression toute récente, Lymn l'écouta avec une acuité approfondie et ressentit la fausseté de ses paroles. Elle jouait un rôle... La fillette intégra ce nouveau fait, s'étonnant de sa propre perspicacité. Mais déjà la yulhane l'entraînait derrière une cloison ajourée, de bois tendre sculpté d'un lacis de branches feuillues. Là, assise au milieu d'un grand luxe d'objets variés, sur un monceau de tapis, de coussins et d'étoffes, enfouie sous un grand poids de parures, Ethin écarquillait des yeux pleins d'une joie retenue. Elle ne bougea pas pourtant, restant en majesté. Lymn s'agenouilla et posa son front sur ses pieds nus. Une fois cet hommage rendu et reçu la Mère de la Famille redevint l'amie. Elle prit Lymn aux épaules et attira contre le sien ce front qui s'était humilié. Ce contact créa une nouvelle perception d'apprivoiseuse. Lymn eut la nette sensation d'un fluide frais et doux qui pénétrait en elle, descendait au creux de sa poitrine et y dissolvait un petit cailloux dur dont elle ignorait jusque-là la présence. Tout son corps fut irrigué d'une énergie plus vive. Son esprit s'empara de ces impressions pour les classer dans ses archives profondes et la jeune apprivoiseuse se dit qu'elle devait en rendre compte à Enyu avant d'écarter volontairement cette nouvelle dimension des réalités et d'admirer avec Ethin les extraordinaires cadeaux venus de la lointaine Tamyan.
La Soleille et le Lune
"Comme Nôn, la Soleille, passait dans son grand char doré au-dessus du Ter qu'elle illuminait de ses ardents rayons, allumant d'éblouissants éclats aux blancheurs du Mont Thaï, et que toutes lui rendaient hommage, son frère, Nym, le Lune, en éprouva de la jalousie. Sous les chaudes caresses de Nôn les fleurs s'épanouissaient et offraient leurs doux parfums, les eaux scintillaient, les yulhanes riaient, les pierres elles-mêmes se gorgeaient de chaleur et devenaient comme vivantes. Tout le monde l'aimait, l'admirait et vantait sa splendeur d'or. Mais on ne louait pas la belle tunique argentée du Lune. La journée, c'est à peine si on le voyait tant il ressemblait, pâle et blanc, à un simple petit nuage. Et quand sa soeur s'éloignait, que l'ombre s'étendait sur le Ter, et que Nym commençait à briller, toutes, dédaigneuses, rentraient dans les demeures et allumaient des lampes. Voyant cela, Nym, de tristesse et de dépit, augmentait encore sa pâleur. Bom, le Nuit, s'inquiétant de cette triste mine, l'interrogea puis dit : "Si cela te convient et pour te plaire, à l'aube nouvelle, je refuserai de me retirer devant la clarté. Mes sombres nuées resteront en place, la journée ne pourra pas avancer, la Soleille ne se lèvera pas et les yulhanes languiront de la lumière. Alors, quand elles auront bien attendu, tu pourras paraître dans toute ta gloire et elles te verront et t'aimeront !" Et, disant cela, Bom agitait ses froides ombres aux mille visages et de mystérieux crissements s'élevaient de ses noires profondeurs tandis que ses hiboux sévères hululaient. Il fit comme il avait dit. La Soleille ne put se lever, le Ter resta plongé dans les nocturnes noirceurs et les yulhanes, inquiètes et consternées, guettaient la Cièle et n'y voyaient nulle clarté. Le Lune se laissait désirer, se préparait. Enfin, se décidant, il bondit au milieu de la cièle nocturne, pour apparaître à toutes dans sa rondeur d'argent, et... s'aperçut qu'il ne brillait plus ! Dans la noirceur il était devenu invisible ! De l'ombre s'éleva un grand ricanement et Bom dit : "Ne savais-tu pas que ta lumière n'était que le reflet de la Sienne ? Comme tu te faisais beau pour apparaître j'ai repoussé la journée jusqu'aux confins du monde et la Soleille ne peut plus glisser le moindre rayon jusqu'à toi. Si bien que tu n'es plus qu'un terne caillou gris ! Débarrassé de vous deux je vais enfin pouvoir préserver mes secrets !" Et Bom, le Nuit, émit divers bruits inquiétants, tandis que se froissaient ses ombres, et ricana encore car il détestait le Lune, qui le fouillait de ses doigts blancs jusque sous ses noires frondaisons, presque autant que la Soleille. Amèrement, le Lune, devenu gris, laid, terne et désolé, se repentit de sa vanité. Alors, comme dans son coeur il demandait pardon à la Soleille de l'avoir jalousée et lui rendait hommage, l'Etendue eut pitié de lui et ordonna à Bom de se retirer. La Soleille pu réapparaître et, ce faisant, rendit au Lune son beau reflet d'argent." Contes et Légendes de Thal racontées à nos enfantes, recueillies par Iyen Esnoï. 8 Aï (le) nym. 9 Traduction de la forme neutre shotan. 10 Année se disait nônsoï (cercle solaire) de nôn ( soleille) et soï (cercle, danse). Les apprivoiseuses symbolisaient les variations de cet espace - depuis la courte danse de la soleille au coeur de la saison froide jusqu'à la vaste ronde de la saison chaude - par le losange. 11 Le nuit : aï bom. 12 Nêyad, de nê (mère) et de yad (loi) peut-être traduite par Trône. C'est à la fois le pouvoir de la Mère et son fauteuil aux accoudoirs sculptés. 13 Somale : plante herbacée à grosses fleurs roses ou bleues. 14 Traduction de la forme neutre.
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