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      Au second coup donné sur un petit gong de cuivre, Galel répondit en apportant à Neï une coupe de pêches.

      Elle était plus étendue que Lymn, avait seize cercles, l'espace avide où l'on "taquine l'étamine", comme on dit, sans discernement, où quantité prime sur qualité. Galel se réjouissait d'autant plus des ayons qu'elle devrait d'ici peu, à dix-sept cercles, se vouer à la chasteté ou renoncer à l'apprivoisement.

      Jeune yulhane au visage avenant, bien bâtie, elle avait des mains adroites et un grand fond de sérieux. Elle servait Neï avec respect et efficacité, s'activant en silence.

      L'apprivoiseuse des Collines Rouges s'assit en tailleuse à son thalmun qui était une grande boîte plate posée sur des pieds et en sortit un étroit rouleau de parchemin, un pinceau, une pierre à encre et une tige ligneuse dont elle mâchonna le bout.

      Son suc imprégna et augmenta sa salive. Elle en mouilla la pierre qu'elle caressa du pinceau ; il se teignit de bleu sombre. Elle traça quelques signes rapides, sur la peau d'un vert très pâle, dans cette langue thalienne ancienne qui est à la racine de la yewhina moderne et dont les idéogrammes s'écrivent alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, s'alignent sur des horizontales. On commence sa lecture au coin inférieur gauche du rouleau.

      La Famille des Collines Rouges, territoire de prédilection de ces cavales thaliennes qui sont trapues et de poil épais, bicolore, roux et blanc, se nourrissaient de leur chair savoureuse et utilisait leur peau d'une excellente qualité de finesse et de solidité. Elle donnait ce parchemin vert pâle que Neï utilisait.

      A Djezereth, on affectait de mépriser ces mangeuses de cavales qu'étaient les yulhanes des Huit Collines et du plateau d'Awhin mais leur parchemin vert y était très demandé. Les tanneuses avaient fait la richesse des Familles des Collines et de l'Awhin et, parmi elles, la Famille des Collines Rouges était une des plus opulentes.

      Les villages (ushni, littéralement : les maisons longues) étaient construits sur le plateau central, chacun faisant face aux collines qui formaient son territoire. Nous avions sur l'Awhin la maison longue des Collines Rouges mais aussi, celle des Collines Mauves, celle des Collines aux Trois Pins, celle des Collines des Faisanes etc...

      A l'ouest de l'Awhin s'élevaient les Yévéhés qui formaient du sud au nord l'épine dorsale de Thal (ou le Continent) et dont la pierre était d'un rose soutenu.

      Les Familles des tanneuses de l'Awhin n'appartenaient pas toutes au même pays. Celles des Collines Rouges et des Collines du Lac dépendaient du pays de Thyl et de Djezereth ,à l'est, comme les yulhanes du Lac Bleu et de la Forêt Bruissante. Celles des Collines aux Trois Pins et des Faisanes appartenaient au pays de Thod, à l'ouest, dont la capitale était Limnil, située dans les Moyens Monts, à 1000 mètres d'altitude environ.

      Galel avait desservie les restes d'une demi-lapine grillée, essuyé les miettes de galette et approché de Neï la coupe de pêches. Elle la regarda tracer ses signes, admirant la perfection de la rapide et précise danse minuscule du pinceau.

      Depuis ses quatorze cercles, Galel apprenait la lecture et l'écriture de la yewhina ancienne : l'ashna. Elle décryptait en silence :


      "Shezaïn Shadulha undyé dtedeïn..."

      (La Souveraine Shadulha désireuse d'obtenir...)

      "aï lûl Nymesh, mandi suatyi :"

      (l'amitié de Nym, imagina cet appel :)


      C'était le début du Chant VI de la Shadulznê (contraction de Shadulha et de zulnê, pinceau), texte sacré écrit de la main même de la Djetharat (incarnation de Déesse). Il se poursuivait par le célèbre Yonde teï 15 dont la mélodie s'est retransmise jusqu'ici avec son refrain déchirant :


      "Unsuarha Lulera, (bis)

      Yonde teï, tarwandeteï."


      et l'on ne peut écouter cet appel âpre et doux, dominateur et soumis, victorieux et vaincu, cruel et tendre, puissamment contrasté, sans frémir. On y sent cette conscience à la fois vigoureuse et friable que les yulhanes considèrent comme supérieure.

      Galel avec force et conviction chantait dans sa tête le "Yonde teï" et, comme Neï faisait de même, elles virent cette harmonie car elle se matérialisait pour elles comme intensification des perceptions.

      Le blanc verdi du parchemin paraissait presque phosphorescent, les idéogrammes bleu sombre s'en détachaient avec une netteté extrême, tous les meubles et objets de

      l'appartement de Neï semblaient être faits d'autres matières, plus lumineuses et découpées avec plus de précision.

      D'un commun accord silencieux elles firent sham ("expandre sa conscience horizontalement dans les quatre directions") et goûtèrent l'infinie liberté de l'Etendue...

       


      Pour Oshua qui arrivait, Galel et Neï, avaient cet "air d'ailleurs" qu'on trouve aux apprivoiseuses et qui, de fait, est l'expression d'une intense présence.

      Mais le vieux serviteur ne comprenait rien de ces choses. Il avait fait partie de l'androcée d'une Dame, à Djezereth, en avait été chassé à sa mort par l'héritière avec pour seuls biens les cadeaux qu'il avait reçus et un petit terrain, pentu et sec. A cinquante cercles, il avait dû chercher une place de serviteur et, n'ayant pu se caser dans la Capitale, il était venu s'exiler sur l'Awhin où il ne se plaisait pas. Quinze cercles plus loin, plus vieux, plus chauve, plus bedonnant et plus nostalgique encore de Djezereth, il n'en faisait pas moins chez Neï le ménage (et autres travaux sans surprise ni éclat). Il ne détestait d'ailleurs pas, quoique ses reins fussent douloureux, occuper ses mains pendant qu'il radotait.

      Oshua salua Neï et attendit qu'elle parle la première. Elle demanda : Que voulez-vous ?

      - Quelqu'une de Tamyan est arrivée avec un message, fit le serviteur.

      Tamyan comme Tamanarev était une île de vastes proportions. Elle se situait à la pointe sud du Continent et était aussi douce et riante que Tamanarev était rude et sauvage. Les Tamyanes étaient nonchalantes et très friandes de festivités. La soeur de Neï, partie y faire un court séjour, voici dix cercles, n'en était pas revenue, se contentant de faire parvenir de ses nouvelles par d'autres voyageuses.

      La tradition voulait qu'entre vingt et vingt-cinq cercles les yulhanes voyageassent afin de connaître leur monde.

      "La Voyageuse" était un des noms qu'on donnait à Déesse et l'on disait que les étoiles dans la cièle étaient la trace de son sillage.

      Bien reçues partout, nourries et logées, les jeunes yulhanes revenaient finalement chez elles ou restaient de nombreuses saisons - parfois toute leur existence - dans une autre région du Ter.

      Le Ter, comme l'enim dans les Familles anciennes, appartenait à toutes et la liberté d'aller et de venir était si fondamentale qu'on n'imaginait nulle part la remettre en question.

      Oshua introduisit une yulhane trapue, de race mauve, âgée d'une vingtaine de cercles, les cheveux rouges tirés en arrière, dégageant les oreilles et noués en une longue natte, vêtue d'une robe de lin et d'une chemise ample, l'écharpe sacrée roulée autour du cou et chiffonnée.

      Elle demanda à la manière des Tamyanes, par politesse, à Galel si la Datchun Haï (Honorable Dame) présente était bien la Sayin (Apprivoiseuse) Neï Y Shaï. La disciple, qui ne connaissait pas ces façons, ne savait trop que répondre mais son silence tombait juste car c'était à la Datchun Haï de s'avancer pour recevoir respectueusement la voyageuse et de l'accueillir par une "La demeure de l'humble personne est indigne de votre visite", formule que Neï prononça en pure ashna, la langue-racine, celle dont toutes les autres étaient sorties et que toute yulhane cultivée connaissait.

      La voyageuse fit un petit salut complice et continua avec la formule : "C'est la voyageuse dont la médiocre conscience ne mérite pas la large vertu de la vénérable place", encore en ashna.

      Ce fut à Neï d'apprécier et de sourire. Solennelle et fortement scandée la yewhina ancienne plaisait à son sens des rites et à son amour des rythmes. Elle y sentait l'expression d'une haute spiritualité, quelque peu perdue chez la yulhane moyenne, devenue religion, et cette religion elle-même devenue tradition. Seules les apprivoiseuses et les prêtresses conservaient la flamme vive d'une vraie reliance avec la Divine.

      - Shumthad dô ushanli, dit la voyageuse, ce qui signifiait : "Je suis la lectrice Shumthad."

      - Neïsayin dô (Je suis l'apprivoiseuse Neï).

      Elle eut un geste vers sa disciple :

      - Galel rhin-sayin suat (Voici la graine-apprivoiseuse Galel).

      - Ayubôn (Fine journée), dit la voyageuse, en saluant Galel à la manière moderne.

      Shumthad ne portait pas l'écharpe sacrée en tant que simple voyageuse, expliqua-t'elle, mais était attachée comme ushanli au temple de Nitaz où officiait la soeur de Neï. Elle s'y occupait des comptes et, en générale, de toute écriture concernant le temple, y compris l'atelier des copistes. Ces dernières reproduisaient pour les fidèles les textes qu'élaborait l'Ashat Nin (le Temple Grand) de Djezereth d'où la Papesse Li la Cinquantième veillait sur ses ouailles, les adhaliques thaliennes. A Tamanarev, l'Adhalique était dite minoyenne et les croyantes se tournaient vers l'Endu, la Tour, ou vers les Dames du Yi.


      L'Adhalique (thalienne ou minoyenne) n'acceptait pas que les ayons fussent prêtres mais les recevait dans des monastères où les bons frères priaient beaucoup et menaient une vie chaste dévouée aux pauvresses. Les deux frères de Neï étaient religieux au Quesh (abbaye) de Djuat, au pays de Thod. Le queshon (abbé) avait une grande renommée de piété, de bonté et même de culture car la prêtresse-voyageuse Ushan, célèbre et vénérée, avait passé une saison froide au Quesh de Djuat et, séduite par cet esprit, pour un ayon, clair et vif, s'était distraite à le meubler des finesses de l'Adhalique.


      Shumthad portait un message appris par coeur qu'elle récita après avoir demandé, par un signe codé, à Neï, si elle pouvait le faire en présence de Galel et obtenu son acquiescement :

      "A Nitaz, Nymshi Emshed, 7034 Soï Shin Shadulha 16 , la prêtresse Selni dit à la sayin Neï des Collines Rouges, sa soeur-héritière, ces paroles." commença à réciter Shumthad d'un ton neutre et bien posé.

      "Ayu Ayan asheïa..." continua-t'elle.

      "La statue de Déesse a été entièrement réparée, repeinte et habillée d'une robe et d'une cape neuves, brochées de fil d'or, splendides. L'Ashat Nin a envoyé un candélabre, d'un travail superbe, fait de serpentes entrelacées et aussi le dernier rouleau de recommandations papale. Les copistes ne savent où donner de la tête car toutes les fidèles en veulent un exemplaire. L'ushanli Shumthad a pu heureusement donner ses directives et répartir le travail avant de partir pour son voyage."

      Shumthad marqua une pause et fit comprendre, d'un signe à Neï, que le reste était délicat.

      L'apprivoiseuse ordonna à Galel de sortir, sans vouloir faire semblant de lui demander un service, car elle n'ignorait rien de la perspicacité d'une disciple, conditionnée à l'observation et à la réceptivité active depuis ses tous premiers cercles. Galel saisissait d'ailleurs de nombreux signes et, ayant très bien compris, esquissait déjà une digne retraite.

      Quand elle fut sortie la voyageuse reprit :

      "La Papesse Li la Cinquantième est proche de son trépas. Les Asni se réunissent au lune noir de shaïtal et demandent à voir les Dames du Yi le nuit précédent."

      Suivirent les bénédictions d'usage qui fermaient le message.

      Les Asni, au nombre de quatorze, élisaient parmi elles la nouvelle Papesse de l'Adhalique Thalienne. Les Dames du Yi, quatorze de même, étaient les cheffes des apprivoiseuses.

      La nouvelle était déconcertante. Pourquoi les Asni voulaient-elles rencontrer les Dames du Yi avant l'élection d'une nouvelle Papesse ?

      Les deux ordres partageaient certes le pouvoir avec l'Impéria à Thal et l'Andôran à Tamyan. Sur Tamanarev, on ne reconnaissait pas la Papesse du Temple Grand et on se regroupait autour de la Shuntnô de la Tour (de Shuntayan, serpente fabuleuse née de Tayad, mythologie tamanarane) mais on entretenait néanmoins des rapports avec l'Adhalique Thalienne et les Apprivoiseuses du Continent et de Tamyan.

      Pourtant ça n'était pas l'habitude de mêler les Apprivoiseuses aux affaires strictement internes de l'Adhalique, et d'autant plus à ce niveau-là d'importance. Etrange aussi que Selni, qui n'était après toute que la prêtresse du temple d'une petite bourgade comme Nitaz (à Tamyan qui plus est !), fût mise dans la confidence ! Et bizarre qu'elle en fit part à soeur, elle-même apprivoiseuse parmi des milliers, sans pouvoir particulier ni relations distinguées.

      Neï eut une mimique interrogative à laquelle Shumthad répondit par un haussement de sourcils et des yeux ronds d'ignorance.

      Elle dit seulement :

      - Des bruits ont couru sur le trépas de la Papesse.

      L'apprivoiseuse changea de sujet, s'étonna que, si étroite (peu étendue, jeune), la voyageuse fût ushanli.

      Shumthad lui montra sa Broche d'Excellence, décernée par l'école Than. C'était la récompense et la marque d'un fier talent pour les signes, tant les idéogrammes simples qui représentaient des réalités que les signes doubles qui avaient en sus une signification arithmétique et géométrique et c'était là science à part, qui s'étudiait en filigrane dans ce qui semblait être des poèmes ou des cantiques. (l'Adhalique veillait jalousement sur ses richesses et en codait les descriptifs de même que les Apprivoiseuses, jalouses de leurs connaissances psychiques et spirituelles, avaient leurs propres termes à double ou triple sens, connus des seules initiées.)

      Obtenir une Broche d'Excellence, à seulement vingt cercles était rare et Neï, courtoise et trouvant d'ailleurs la voyageuse sympathique, lui exprima de sincères compliments que l'autre reçut avec un plaisir manifeste.

      Mais Neï, derrière son intérêt sincère pour Shumthad, continuait de se demander pourquoi elle avait appris ce qu'elle eût dû, comme toutes les autres, ignorer.

       


      15 Paroles complètes avec traduction en fin de volume.

      16 7034 S.S.S. : 7034 années à partir de la naissance de Shadulha.