|
8
Dans son lit qui, à la façon djezerane, était un meuble à tiroirs sur lequel on posait un matelas rempli de bourre de shal (roseaux qui poussaient nombreux dans le delta de l'Aïdjen), dans ce lit haut très richement sculpté, dont les tiroirs avaient des poignées d'or et qui s'ornait de quatre colonnettes où brillait le rouge sombre de grosses escarboucles, la Cinquantième Li, parmi les trois cent quarante-huit Shôdoran 25 qui, depuis Shadulha, s'étaient succédées à la tête de l'Adhalique (les cinq noms des Shôdoran étaient Li, Tha, Enyu, Nézer et Thin, du nom des cinq disciples de Shadulha, noms d'ailleurs les plus usités sur Yev), née Siyin Y Shun, cousine de l'actuelle Impératrice, de la lignée la plus prestigieuse de Thal, la Papesse Li était en train de mourir. Ses souffrances guettaient, prêtes à accaparer de nouveau toute son attention pour peu qu'elle tente de réduire ses prises régulières d'un sirop épais de shumin (opium de Tamanarev, puissant antalgique). Cette médication la faisait dormir, lui donnait envie de vomir et lui ôtait tout appétit mais les douleurs se tenaient à distance respectueuse, se contentant d'épier en poussant de sourds feulements, en tigresses qu'elles étaient. La Shôdoran avait un sourire intérieur, plein de cynisme, dont rien n'apparaissait sur sa face maigre et grise, son masque de danenyi (d'agonisante). Elle avait ignoré toute son étendue - soixante-seize cercles - que le corps était "l'implacable ennemi" dont parlait Shadulha. Elle connaissait par coeur pourtant le Verset Douzième appelé "Yenlûl" ("l'Ennemi").
"Yen lûl aï shom shâ, 26 Yedyé yendô yenlûl", commençait-il. (Le corps est sans amitié, Ennemi impitoyable de l'âme.)
Li la Cinquantième remuait dans son esprit les paroles divines dont elle se nourrissait depuis l'enfance et leur chant emplissait son coeur de nostalgie car elle quittait l'existence et ne voulait pas même rester puisque son corps était devenu "l'impitoyable ennemi". Elle pensa : "Il veut retourner à son naturel de boue et, quand cette boue se sera totalement liquéfiée seuls resteront ses os, comme de blanches pierres, d'âme immobile, et je serai morte." Quand elle était adolescente, elle voyait le trépas comme un endormissement très doux suivi du beau rêve de l'En Haute, dans le sillage de la Libre Voyageuse, Shaïn Anayev (le plus beau Nom de Déesse à ses yeux). Elle voyait le semis d'étoiles nocturnes comme autant d'âmes yulheïns étincelantes, pareilles à des bijoux, sur le voile de Déesse et s'imaginait parmi elles, radieuse, infinie. Puis elle s'était attachée, habituée à être non une étincelle vive de l'Immuable mais une prêtresse puis une asni puis Li la Cinquantième.
Elle eut un autre sourire cynique dont on ne lisait rien sur ses traits épuisés. Elle songeait qu'elle s'était attachée à son beau et riche lit et même à son douillet matelas, qu'elle les regrettait au milieu de ses souffrances et elle se voyait avec ses yeux de dix-sept cercles, des yeux transparents, puis regardait cette transparence avec son profond regard de soixante-seize cercles, lourd de douleur. Elle avait aimé une fin qu'elle imaginait aux couleurs gaies d'un corps étroit (jeune) et en bonne santé mais redoutait un trépas qui avait les tonalités tristes d'une chair étendue et malade. Elle pensa : "Quelle âme ? C'est le corps - en bonne santé ou malade - qui anime le monde. Et jusqu'à "aï danen" (le trépas), il l'anime, bon ou mauvais selon sa santé. Il est l'ennemi, certes, mais il est aussi le maître !" Et cette pensée la remplit d'amertume. Elle perdait le Yev mais elle perdait aussi l'Aïm. Le Ter ne voulait plus d'elle et la Cièle s'était fermée. Elle dit encore à l'innocente qu'elle avait été : "La souffrance a détruit ton âme petite yulhane" avant que le shumin ne l'endormît ; mais seule sa bouche qui s'entrouvrait un peu, marqua un changement sur le visage pétrifié aux yeux clos, sur lequel l'Asni Zeden et l'Asni Fayin jetaient de brefs et réguliers regards aigus, guettant une manifestation de survie ou d'agonie. Les doctoresses de l'Ashat Nin ne lui donnaient pas plus de quelques journées et elle pouvait ne demeurer qu'une après-midi. Les joueuses de bôo (sorte de gong) sur la terrasse principale se tenaient prêtes à rythmer le thonoï qui marquait de ses ondes l'espace du décès des shôdoran et c'était une rythmique sourde et lancinante avec des échappées de libres roulements. Quand, après trois tours de vote, les quatorze Asni n'avaient pu se mettre d'accord sur le choix de la nouvelle shôdoran, la tradition voulait que la papesse qui se mourait choisisse sa successeuse. Mais on avait trop attendu, a tergiversé. Les discussions avait accaparé les votantes plus subtilement que prévu et, malgré les avis de la doctoresse Rindyu, on avait laissé passer les périodes de lucidité. Li La Cinquantième n'avait choisi personne. Elle était ailleurs. En cherchant dans les archives, Asni Zeden avait découvert que le cas s'était déjà trouvé vers les 1200 cercles et qu'on avait fait appel aux Dames du Yi, alors à la cime de leur puissance. A cause du précédent posé, les Asni durent admettre de rencontrer les Cheffes des Apprivoiseuses. Mais cela déplaisait à nombreuses d'entre elles dont Zeden elle-même que seule son honnêteté avait poussée à révéler aux autres sa trouvaille. Plus que toutes, elle se méfiait des Dames du Yi et se réjouissait que leur ordre fût en perte de vitesse. Quand à Fayin, elle se situait à l'autre extrême, ne voyant b aucun inconvénient à exposer le cas aux apprivoiseuses dont sa cadette Enyu était.
Dans les participes passés (a), les Yulhanes expriment aussi la neutralité par une forme yulhanine. (Voir notes p. 17, 28 et 38.) Elles disent "attendue", "tergiversée", "accaparée", "prévue", "laissée", "choisie", "découverte", "faite", etc... chaque fois qu'elles emploient la forme neutre mais nous n'avons pas appliquée cela avec l'auxiliaire avoir pour ne pas trop dérouter la lectrice. Par ailleurs, nous ne donnons pas non plus une forme yulhanine aux participes présents invariables (b). C'est toutefois dommage car cette neutralité yulhanine donne une importante coloration aux textes originaux qui ici ne sera pas rendue. Nous nous contentons, comme vous l'avez lue, de restituer une partie du temps les neutres yulhanines, disant "en générale", par exemple, ou "en haute". Elle faut en tous cas noter que, dans nos grammaires, tous les participes (passés et présents) sont présentés sous leur forme yulhanine. De même, à la 3ème personne du singulier et du pluriel de tous les "temps", la yewhina (parlée à Thal) et les autres langues de même racine emploient toujours dans les conjugaisons comme sujet "issa" (elle) et "issun" (elles). J'aime [Tu aimes] (pas de tutoiement en yewhina) Elle aime Nous aimons Vous aimez Elles aiment aimante aimée Les "temps" des verbes (dans une société qui privilégie l'espace) sont différents des vôtres et les participes sont autre chose, des shoban (intraduisibles sans pénétrer plus avant dans notre langage) mais l'essentielle est cette règle tripartite qui veut que la yulhanine l'emporte partout sur l'ayonine, soit générique et donne sa forme à La neutre.
Asni Zeden avait beaucoup de prestance. On l'eût mieux vue dans le rôle d'une Dame des Jardins, montant à cavale aux Promenades Impériales, jouant de l'eïtho (une sorte de luth) et récitant les soirs de Fêtes Impériales des vers aux beaux seigneurs, ayant le droit d'apparaître à la Toilette comme les Y Shun (lignée de l'Impératrice), grandement honorée et partout à son aise, l'allure fière et le verbe haut. On l'imaginait, revêtue de la tenue zaïn, lutter pour la bannière bleue à l'Etoile de l'Impéria contre les championnes de Tamanarev. Puis discutant d'un point de préséance avec passion. Puis contant des douceurs légères à un charmant jeune fils, près d'une de ces fontaines de pierre azurée du Parc Impérial. Elle apprivoisait aussi bien qu'une Dame du Yi ; elle luttait aussi excellemment qu'une Maîtresse du Zaïn ; elle versifiait et jouait de l'eïtho comme personne ; sa noblesse et sa beauté attiraient les jeunes Seigneurs comme moucherons enivrés de lumière ; elle donnait des fêtes rares et recherchées ; elle était très aimée de l'Impératrice, voilà ce qu'on imaginait. Et, certes, elle était née Athun, lignée très étendue puisqu'on trouve une de ses aïeules aux côtés de l'Impératrice Nun Y Shun, en 5032 S.S.S., à la Troisième Grande Influence Rouge qui fut la fin de tant de Nobles Dames. Elle partageait avec les Y Shun plus de deux mille cercles de l'histoire de l'Impéria de Thal... On la voyait en Cavalière des Espaces Courtois, au soixantième siècle (une "spirale" disent les yulhanes), presque en héroïne de roman à l'eau de bleuet... Mais Zeden n'était ni l'une ni l'autre. Son noble profil de médaille, son allure fière et déliée, son esprit alerte et prompt, appartenaient non seulement à une asni mais à une mystique et ce feu qui brûlait en elle toute médiocrité était celui de la passion pour Déesse. Elle n'était plus jeune. Elle dépassait le quarantième cercle. Sa maturité n'avait fait qu'approfondir un unique sillon, tracé dans l'enfance, celui de la fascination pour la Shezaïn Anayev (la Souveraine Voyageuse), la Shaïnyi (Libre Appel), la Yedyum (la Conscience de la Totalité), la Nôn an Aïm (la Soleille reflétant la Cièle), la Sinasheïa Snûayen (le Couteau-asheïa qui a sacrifié le Temps)... Celle qui a dix mille noms et dix mille attributs et qu'on appelle Déesse.
L'ayanznê (la théalogie), dit notre dictionnaire, "étudie les questions religieuses, réfléchit sur Déesse et sur le salut de la yulhane en s'appuyant essentiellement sur l'Ayanutha et la Shadulznê et sur les doctrines et coutumes de l'Adhalique depuis le premier cercle du Shadulhisme." Par extension, l'ayanznê étudie aussi l'Enduthi (la "Parole de la Tour", en tamaïon, langue de Tamanarev) qui est le texte sacré de l'Adhalique Minoyenne, séparée de la Thalienne à la 23ème spirale, devenue quasiment une autre religion même si les prémices sont identiques. Elle étudie encore le Shadesh des Apprivoiseuses, spiritualité basée sur les deux vastes ayesh (finesses, de ayu, fine) qui dansent le monde : yinaï, la finesse yulhanine (qui appelle) et yanghui, la finesse ayonine (qui répond). Enfin elle s'intéresse au Shadni, aux Papyrus de Djezereth et autres textes spirituels du Zaïn. Non seulement Zeden n'avait jamais regardé un ayon de sa vie mais elle ne les considérait pas plus que des enfantes ou même de ces bêtes familières que sont les nunzi (espèce de chinchilla à fourrure turquoise) dont les Seigneurs du Jardin raffolent. Elle se méfiait des apprivoiseuses, qui lui semblaient actuellement plus proche des minoyennes que des thaliennes, mais considérait, comme elles, que la yulhane était le sexe de l'appel et l'ayon celui de la réponse, sauf qu'elle employait les termes de l'Adhalique, parlait de sexe influent et de sexe influencé, de sexe stimulateur et de sexe qui réagissait à la stimulation, réactif. Le naturel de l'ayon ne lui donnait pas d'autre choix que de réagir, comme un eïtho qui sous les doigts ne peut que frémir et résonner, n'ayant pas d'âme propre, différente de celles de la yulhane qui joue de lui et de la yulhane qui l'a créé. Mais il était bien plus qu'un instrument : il était né de la yulhane ; il était fait de sa chair même. Il était une partie d'elle. L'ayon se définissait comme : "individu de sexe mâle, compagnon de la yulhane, celui qui est ou a été marié 27 ." Toute yulhane ayant pris époux le présentait ainsi : "Suat ayonan." (Voici mon ayon.) L'Ayanutha poursuit, après qu'Anayev eût jeté un dernier regard sur la boue du Yev et, de sa magie, créé la somale aux trois couleurs :
7. Déesse revient et voit que le cadre du monde est fait des résultats de sa magie. Elle voit que de la boue sont sorties les plantes et les bêtes et Elle les chante. Elle chante toutes les bêtes et toutes les plantes du Yev jusqu'à ce qu'Elle ne chante plus que la bête "sui" et la plante somale rose. Alors Elle dit : "A cette bête je vais donner de mon Souffle, de mon Feu et de mon Eau afin qu'elle maîtrise les Règles." Et ainsi fait-Elle. Mais à la plante Elle ne donne rien de plus car elle vient de la somale aux trois couleurs.
8. Le Souffle de Déesse gonfle la poitrine de la bête "sui" et la bête "sui" a un sein de yulhane. Le Feu de Déesse enflamme les reins de la bête "sui" et la bête "sui" a un corps droit comme une flamme, un corps de yulhane. L'Eau de Déesse dissout la pierre qui est dans son esprit et l'esprit de la bête "sui" est une conscience de yulhane. Et la bête "sui" devient une yulhane par la magie de Déesse. Elle dit à la première yulhane son nom. Elle dit : "Vous êtes Suyen (sui-nulle part)." Elle dit : "Vous influencez la boue (le sol), les plantes et les bêtes." Elle dit : "J'ai mis en vous le Vent, le Feu et l'Eau afin que vous maîtrisiez la Règle." Et Suyen fait : "Aïmshû."
9. Suyen voit que les bêtes ont des compagnons et elle dit à Déesse : "Où est mon compagnon ?" Et Déesse "éveille" (anime) un os qu'Elle prend au petit orteil de Suyen et de cet os elle fait l'ayon. Elle dit à Suyen : "Voici le compagnon que je te donne." Et Suyen dit : "Aïmshû." Déesse dit : "Nommez-le." "Vous serez Lyan", dit Suyen. "Aïmshu", dit Lyan. L'Ayanutha. (Versets 7, 8 et 9.) Quand Asni Zeden n'était encore qu'une étroite (jeune) prêtresse dans un temple de Djezereth, ses prêches attiraient beaucoup d'ayons, pas seulement les habituels crapauds de bénitière et les ménagers du quartier mais aussi les époux et fils de notables et de Nobles Dames. Elle avait d'abord cru que cette foule venait écouter le contenu de ses discours, des discours pourtant sévères, stigmatisant la vanité ayonine, rappelant que le naturel de l'ayon ne lui permettait pas, sans les secours de la religion, de maîtriser son shin (énergie) et qu'il était, plus que la yulhane, à la merci des tentations et pièges de la Diablesse. Elle mettait beaucoup de vigueur dans ces paroles et avait cru naïvement communiquer sa conviction à ces esprits peu méditatifs, extériorisés et superficiels comme leurs organes, et les transformer! Et elle en avait éprouvé de l'orgueil. Mais l'Ywan, sa supérieure, l'avait convoquée à l'ywenon et lui avait ouvert les yeux. Des yeux qui n'avaient plus reflété que le dégoût quand elle avait compris qu'on n'entendait rien à ses paroles tant on était fasciné par son profil et les inflexions de sa voix. L'Ywan avait eu un sourire désabusé : "On ne parle que de vous au Jardin et dans les Salons. Ces messieurs se sont toqués de vous. C'est à l'appel de votre chair qu'ils répondent non à celui de votre âme." Confuse et horrifiée, Zeden avait répondu que son corps n'envoyait aucun signe, que les ayons étaient pour elle des enfantes. Mais l'Ywan n'avait pas changé d'expression et poursuivit : "C'est malgré vous. Votre personne séduit. Et cela d'autant plus que vous n'en décidez pas. - Que dois-je faire ?" avait demandé Zeden, vaincue." Elle s'était retirée au Quesh de Djuran comme le lui avait suggéré l'Ywan. Elle en était devenue, huit cercles après, la Queshin (l'abbesse). Cinq cercles passèrent à la tête du quesh puis elle devint elle-même Ywan et enfin Asni. Occupant ces fonctions depuis trois cercles, elle en avait quarante-deux.
Asni Fayin était nettement plus étendue, elle dépassait soixante cercles. Elle n'avait pas la haute taille et les traits ciselés d'Enyu mais toutes deux tenaient de leur mère, les mêmes yeux jaune bouton d'or, allongés chez Enyu et plutôt ronds chez Fayin. Leurs mains aussi étaient semblables, des mains de penseuse, les premières articulations un peu noueuses, les secondes lisses et le bout des doigts en amande. De belles mains fines et solides. Pour le reste elles n'avaient rien de commune, ni entre elles, ni avec leur mère car chacune devant tenir de son père.
Si l'ayon de quelqu'une est le père officiel des enfantes (le detim), il n'en est pas souvent (et même rarement) le père génétique (l'enim). La yulhane aisée a des concubins officiels, entretient un androcée. La yulhane ordinaire va à l'enimoï. La jeunesse détourne du droit chemin les époux et les fils... La tradition, depuis les familles préhistoriques jusqu'à la modernité, a partout instinctivement cherché à diversifier les semences fertilisatrices afin de conserver vigueur et beauté à l'espèce. Ce fut d'abord un réflexe de survie pour les familles de sélectionner leurs fils et de les échanger avec d'autres familles afin d'obtenir de la communauté les meilleurs fertilisateurs possibles, voire même des géniteurs qui donnassent beaucoup de filles. Elles avaient vu aussi que les mâles non employés à la fertilisation étaient envahis par le shin (l'énergie) et ne pouvaient alors l'exprimer que par la violence et le désordre, allant jusqu'à verser le sang dans une pathétique et vaine fureur. La pensée moderne nous dit que l'ayon ne cherche pas tant à "verser le sang" qu'à être blessé, à perdre son propre sang, afin de - symboliquement - s'identifier à la yulhane. Thundô ajoute que l'ayon souffre du complexe dit "de l'excroissance", cette en-trop qui le différencie de la yulhane et dont il voudrait se débarrasser, dont il a honte, qu'il ressent comme une tare. Elle voit dans ce désir d'être blessé celui, puissant et refoulé, de se libérer de ces organes trop apparents qui le tourmentent, qui, à la puberté, le dominent si fortement que, faute d'être canalisée, l'énergie fertilisatrice tourne à l'aigre et devient vicieuse et destructrice. "Shôt ayon suthundum" : "Tout l'ayon est (dans) ses testicules".
La mère de Fayin et d'Enyu n'avait pris ayon que pour qu'il s'occupât de sa demeure et de ses trois enfantes cueillies à l'enimoï mais s'était ensuite éprise de lui et lui avait été assez fidèle. Si bien qu'il était le père officiel mais aussi le géniteur d'Enyu, la benjamine et héritière, née plus de trente cercles après Fayin, l'aînée. C'était Tadim qui avait donné à Enyu sa haute taille et ses traits ciselés car c'était un bel ayon grand et mince. Seule leur mère savait à qui Fayin avait pris son ossature puissante, sa forte carrure, ses traits nets et solides, son nez assez gros et sa bouche aux lèvres épaisses. Elle était imposante, non pas grasse mais faite comme une tour, et, quoique de taille moyenne, semblait plus grande à cause de cette densité. Sa taille était à peine marquée et elle avait quelque chose de yandaénienne dans l'allure ce qui, pour une yulhane, ne passait pas pour un compliment : c'était une insulte pour les petites yulhanes de se traiter de "shum" (garçon). Cette allure grossière l'avait servie. On lui croyait un esprit lent et lourd de yandaé et des préoccupations ter à ter. Elle n'avait détrompé personne et avait même montré de l'intérêt pour des activités humbles de yandaé, n'hésitant pas à s'employer elle-même à des tâches rudes et subalternes, parlant d'humilité. Parce qu'on la croyait aisément influençable et sans ambition, elle avait pu s'élever jusqu'à la dignité d'Asni alors que sa lignée était médiocre. Mais sous ces dehors rustiques et benoîts, elle manoeuvrait - fine, ambitieuse, opiniâtre en fait - pour devenir la prochaine Shôdoran.
25 Papesse de l'Adhalique Thalienne. 26 Shâ, vient du verbe shadn, voir Lexique p. 246. 27 Définition du Dictionnaire.
|